mardi 27 mars 2012

Victoire

"A quelques années de distance et suivant, semble-t-il, des lignes identiques, [mon père et moi] nous sommes lentement désespérés jusqu'à ce que plus personne ne puisse nous aider.

Ma mère et ma femme, qui ne se ressemblent pourtant en rien, ont toujours vécu leur vie dans l'instant, elles sont donc restées vivantes, chacune a sa manière, pendant que [mon père] et moi nous nous enfermions dans une vision d'absolu qui arrêtait la vie.

Toujours avec un temps de décalage, lui et moi, un beau jour, nous avons tout oublié, sauf nous mêmes et nos rêves.

Il ne s'agit pas de l'égoïsme traditionnel, mais peut-être de quelque chose de pire. Notre pessimisme et notre nature nous donnant, à tous deux, une prescience relativement exacte des catastrophes qui ne cessent toujours d'advenir, nous voulions faire partager notre savoir a nos femmes afin qu'elles nous ressemblent : nous les avons désespérées.

Ma mère s'est exilée dans la méditation, ma femme a pris la porte avec nos deux enfants.

Comme l'éventualité du départ de ma femme était pour moi la pire, et qu'elle se produisit, j'avais en quelque sorte gagné de manière magistrale. Mon pessimisme était comblé. Je ne pouvais plus rien souhaiter de plus. J'étais au sommet. Ma solitude était parfaite. Elle le demeure.
"


- Pascal Jardin, dans Le Nain Jaune (Merci à gascagne)