mardi 13 décembre 2011

Six mois

Le mois d'octobre tirait à sa fin, et dehors il faisait froid. En tout cas plus froid que la journée de la veille, car tandis que je me tenais sur le pas de la porte à admirer la vapeur qui me sortait par les narines, je me suis dit que ce ne serait pas une mauvaise idée de rentrer pour troquer la veste contre le manteau, qui devait dormir dans un placard quelque part. Je ne sais pas pour vous, mais chez moi cette transition vestimentaire est toujours un moment plein de signification, de promesses d'ordre morose, principalement. Ça m'évoque des lumières qu'on va devoir allumer de plus en plus tôt chaque jour, des oreilles qui piquent et des lèvres qui se fendent, des rafales de vent qui vous font presser le pas sur le trottoir mouillé où se reflètent les réverbères, et des nuits bien trop longues.

Alors je suis rentré, j'ai retrouvé mon manteau, je l'ai décroché de la penderie et je l'ai enfilé. C'est un manteau en laine noire tirant sur le gris qui tombe très bas et dont les extrémités usées trahissent l'âge mais que j'aime bien, justement parce qu'il commence à se faire vieux et qu'on se sent toujours plus confortable dans un vieux vêtement. Dans une des poches se trouvait un ticket de métro usagé, qui datait vraisemblablement de la dernière fois où j'avais porté le manteau, et dont la date de compostage allait donc me donner une indication raisonnablement fiable de la durée de l'hiver à venir.

Ce ticket, il était daté du 18 avril. Six mois plus tôt, presque jour pour jour. Ainsi donc, j'ai songé, on était partis pour six mois de froid, tout du moins six mois où il ferait suffisamment froid pour que soit nécessaire le port d'un manteau. J'ai soupiré, et puis j'ai essayé de me rappeler ce que j'avais fait ce 18 avril, parce que je suis quelqu'un qui vit dans sa tête. J'ai trouvé la réponse à mon interrogation dans la poche intérieure du manteau, où traînait la facture d'un hôtel parisien où je passais du temps à l'époque, jamais plus d'une nuit à la fois mais je me rappelle de toutes. Dans la poche, il y avait aussi la carte de visite d'un restaurant que l'on m'avait donnée en me disant « C'est pas mal, on ira la prochaine fois si tu veux », mais au final on n'a pas été, et on n'ira pas.

Alors je suis resté là comme un con à contempler ces bouts de papier plus d'actualité, en me disant qu'on peut en faire et défaire des choses, en six mois, qu'on peut en foirer des trucs durant ce laps de temps, que sur le coup on pense que cela n'a pas d'importance, mais que sans s'en rendre compte on se fabrique sur mesure des regrets par dizaines et que tôt ou tard, il ne restera plus que ça, des regrets par dizaines. J'ai repensé à cette citation d'un célèbre écrivain que j'avais recopiée sur ce blog la veille de mon départ à Las Vegas, celle qui évoque ce présent qu'on traverse les yeux bandés et le fait qu'on ne peut comprendre ce qu'on a vécu qu'une fois qu'on a enlevé le bandeau, j'ai repensé à ce qu'il s'est passé avant que je ne parte au bout du monde, ce qu'il s'est passé pendant que j'étais au bout du monde, et tout ce qui est arrivé ensuite, quand je suis rentré à la maison avec un mois d'avance mais en fait trop tard, et cela ne m'a pas été difficile de me remémorer tout ça, parce que j'y pense tout le temps, c'est une douleur sourde et engourdie localisée dans le bas ventre, qui communique directement avec le cerveau et qui refuse de se reposer.

Je me suis dit que finalement, ce 18 avril là, les choses n'allaient pas si mal. Quelle idée stupide d'avoir choisi l'été comme moment pour déprimer ! Maintenant l'hiver, le froid et la nuit sont là, et je me retrouve à court de trucs à faire.