mardi 31 mai 2011

Le triangle impossible


Las Vegas, 12 heures 21. Je suis arrivé au casino Rio il y a une heure. Après avoir récupéré mon accréditation auprès du service de presse, j'ai pris place sur le podium réservé aux journalistes à l'intérieur de l'Amazon Room. Aujourd'hui débute la 42ème édition des World Series of Poker. La partie visible de mon travail va débuter dans quelques heures avec la première de cinquante journées durant lesquelles vont s'enchaîner 58 épreuves balayant l'ensemble des formats de poker : Hold'em, Omaha, Stud, Heads-Up, Limit, No Limit, Pot Limit, et j'en passe.

Pour la sixième année consécutive, je vais couvrir le plus gros évènement poker du monde. Comme lors des éditions précédentes, mon but sera de concilier trois paramètres bien établis :

1/ Rendre compte d'un maximum d'informations concernant les WSOP, en particulier celles rapportant aux joueurs français engagés dans les différentes épreuves.
2/ Faire en sorte que ces informations soit intéressantes à lire, bien écrites, variées, présentées de manière originale, et si possibles exclusives.
3/ Conserver ma santé mentale à peu près en état de marche. Un objectif qui inclut notamment des heures de sommeil régulières, des repas pris à heure fixe et un tant soit peu équilibrés, et un effort pour, de temps en temps, sortir du casino pour me livrer à des activités hors poker telles que la lecture, regarder des DVD sur la télévision du salon, pourquoi pas un peu de sport, et passer du bon temps avec les dizaines d'amis présents en ville.

Sur le papier, voilà le plan, triangulaire. En pratique, cinq années d'expérience m'ont appris qu'il est complètement impossible de tenir ces trois objectifs simultanément. Je le sais, j'essaie tous les ans, et j'échoue. Durant les sept semaines à venir, tout sera donc une question d'arbitrage. Si je choisis de passer cent heures par semaine en moyenne dans l'Amazon Room (option préférée lors des années précédentes, où j'ai régulièrement et complètement négligé le point 3), mon bien être va forcément en pâtir à un moment ou un autre. Si, au contraire, je me ménage et décide de prendre des pauses régulières, le contenu du reportage va en souffrir. Concernant le contenu, forcément, j'ai là aussi un choix : poster le plus d'articles possibles sans trop me soucier de la qualité, ou au contraire faire un effort pour écrire un truc vraiment intéressant et fouillé, mais qui me prendra plus de temps. Vous vous en doutez bien, un article sur lequel on a passé cinq ou six heures n'aura pas la même gueule qu'un papier torché en trente minutes.

Le triangle isocèle parfait n'existe donc pas. Deux petits exemples pour illustrer ce que je tente d'expliquer :

- Lors du dixième jour des WSOP 2010, j'ai publié un article que beaucoup considèrent comme le meilleur que j'ai jamais écrit à propos d'une partie de poker. Je ne vais pas les contredire, je partage cet avis. Mais pour écrire cet article dont je suis plutôt fier, j'ai du passer une journée entière (de 14 heures à 4 heures du matin) à observer la partie en question, sans rien publier durant tout ce temps, avant de rédiger ensuite sur mon ordinateur six heures de suite, jusqu'à onze heures du matin. Avec cet unique article, j'ai donc privilégié l'exigence de qualité à celle de la quantité, et au passage bouclé une solide journée de presque 24 heures de travail consécutives (et d'ailleurs, je suis retourné au Rio directement après, sans aller me coucher). J'aimerais bien écrire des articles comme celui-ci tous les jours... Mais on comprendra pourquoi c'est quelque chose d'assez compliqué en pratique !

- Lors du 17ème jour des WSOP 2010, Harper et moi avons décidé de nous éclipser en début d'après-midi pour disputer un tournoi de tennis avec le Team Winamax et d'autres joueurs français. Nous avions passé les 16 journées précédentes à l'intérieur de l'Amazon Room, et décidé qu'il était temps de faire autre chose. Ce jour-là, Vanessa Hellebuyck disputait la finale du tournoi réservé aux femmes. Elle avait entamé la partie avec le plus petit tapis, et quand nous sommes partis pour rejoindre les courts, il restait encore neuf joueuses à la table. Nous avions prévu de rentrer aux alentours de 21 heures (en se disant que la finale serait encore loin d'être terminée à cette heure là). Résultat des courses ? Vanessa a remporté le tournoi à 20 heures 30, et nous nous sommes pris une bonne volée de bois vert par nos lecteurs pour avoir abandonné notre travail en route. Moralité : impossible de quitter les WSOP plus d'une heure ou deux sans risquer de manquer quelque chose d'intéressant.

Vous voyez où je veux en venir... Les World Series of Poker sont un événement énorme et interminable, et face au déluge d'informations à traiter tout au long de sept semaines et 58 tournois, une équipe faite d'un seul reporter (ou deux ou trois, d'ailleurs, le problème reste le même) ne dispose que de moyens limités pour y faire face.

Cette année, Winamax envoie sur place un reporter (votre serviteur) pour l'ensemble des WSOP, un second reporter en freelance pour le Main Event (deux semaines), et un caméraman pour produire des vidéos, sur une durée de deux semaines. Aussi modeste que peut paraître ce dispositif, c'est le plus important déployé parmi tous les sites de poker en ligne français. (Et c'était déjà le cas lors des trois années précédentes).

Je me sens obligé de le rappeler, car chaque année notre travail est sujet à diverses critiques. Moi, je suis parfaitement prêt à entendre que ce que j'écris n'est pas terrible, pas inspiré, pas intéressant. C'est le jeu, il n'y a pas de problème avec ça, je suis à l'écoute. En revanche, il est hors de question que l'on puisse m'accuser de tirer au flanc. En fait, dans cette histoire, je suis coincé : peu importe ce que je choisis de faire, cela ne sera pas idéal. Si je décide de travailler les horaires d'un être humain normal, je n'écrirai pas grand chose sur les WSOP au final. Et si je décide au contraire de mettre les bouchées doubles, je vais forcément craquer un jour ou l'autre (en général après 25 ou 30 jours à fond la caisse), et on va commencer à me faire remarquer que je suis aigri et blasé du poker parce que je n'affiche pas un sourire géant en me pointant au Rio chaque matin. C'est une critique qui revient tout le temps, y compris de la part d'amis proches. Mais putain, comment faire autrement que d'être blasé quand on bosse 100 heures par semaine ? Franchement ! Quand j'écris que je travaille beaucoup, ce n'est pas pour me la raconter ou pour rechercher la pitié de mes lecteurs... Je m'en bats les couilles. Je bosse un max : c'est juste un fait, point final. Et j'aime ça, dans une certaine mesure. C'est un choix personnel (Monsieur Winamax ne me met pas un flingue sur la tempe en m'ordonnant de passer ma vie au Rio), et je tente de l'assumer autant que possible. Mais parfois, c'est trop, et je me demande ce qu'on me dirait si je décidais de baisser mon volume hebdomadaire de, disons, 100 heures par semaine à 50, ce qui serait encore beaucoup. Forcément, je ne serais pas autant aigri ou blasé (vu que j'arriverais à dormir la nuit et/ou avoir un peu de loisirs), mais je passerais sans doute pour le dernier des fainéants, car le contenu publié sur Wina s'en ressentirait d'autant.

Tout cela pour vous dire qu'après cinq étés passés à Vegas, je n'ai pas encore trouvé la formule magique pour couvrir les WSOP de manière efficiente. Si cela ressemble à un constat d'échec de ma part... C'est parce que c'en est un, en quelque sorte. Peu importe nos choix, on ne peut produire un travail optimal (et même si Winamax se prenait l'idée d'envoyer 20 reporters, on se heurterai au nombre maximal d'accréditations média accordées aux sites non officiels, au nombre de 4).

Et c'est encore pire cette année avec l'absence d'Harper : je fais un pas en arrière en me retrouvant seul à nouveau, comme en 2008 et 2009. Normalement, je devrais aborder cette nouvelle édition des WSOP avec la confiance du vétéran qui est déjà passé par là. Mais en fait, c'est complètement l'inverse : j'ai l'impression que ma tâche est de plus en plus difficile cette année. Et alors que le premier gros tournois des WSOP va débuter dans une heure et demie, j'ai les boules devant l'ampleur du travail qui m'attend.

Bref (il faut que je conclue car je n'ai pas encore écrit une ligne sur Winamax), c'est un nouveau voyage à risques qui m'attend. Il y aura des jours où j'écrirai beaucoup de choses pas très intéressantes à propos de poker. Il y aura des jours où j'écrirai peu, mais pour un résultat final qui sera apprécié par la majorité. Et puis il y aura quelques journées où je n'écrirai rien du tout, parce que j'aurai envie de prendre l'air, pour changer. La routine, quoi !

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Le retour d'une vieille rubrique que je vais essayer de tenir à jour régulièrement.... Mes gains et pertes au jeu tout au long de l'été. Je ne crois pas que je vais beaucoup jouer au poker (pas assez de temps pour un tournoi, ni de patience pour un cash-game)

La cagoule – Été 2011

* 29/05/2011 - Texas Hold'em contre le casino à l'Orleans : moins 175$
Ma toute première session de jeu de l'été fut brève. J'ai voulu montrer à Pauly ce diabolique jeu qu'est le Texas Hold'em joué contre la banque, et me suis fait déchirer rapidement. Cet enfoiré de croupier m'a notamment déchiré une paire de Rois avec un 8 et un 5.

* 30/05/2011 – Pai Gow au Gold Coast : +80$
Une heure de partie avec quelques confrères avant de monter au hall de bowling à l'étage. Je me suis bien démerdé, réussissant à chatter un partage avec hauteur Roi, et à gagner avec hauteur As alors que j'avais misé 50 dollars dans les deux cas.

* 31/05/2011 – Pai Gow au Rio : +22$
Mon rendez-vous pour le déjeuner était en retard, alors j'ai eu le temps de jouer quatre ou cinq mains à la table placée en face du café. Winner !

Total au 31/05 : moins 73$ (on a vu pire, comme départ)

lundi 30 mai 2011

Suburban Paradise

Les lecteurs fidèles de ce blog savent déjà quelle fut ma première action en tant que citoyen honoraire de Las Vegas, aussitôt après avoir débarqué du vol en provenance de Londres, passé les formalités d'immigration et de douane, et récupéré les clés de la voiture... Il n'y avait pas de temps à perdre. En sortant de l'agence de location, j'ai pris à droite, puis encore à droite au feu rouge. Arrivé à l'intersection de Las Vegas Boulevard, impossible de se tromper de direction : à ma droite, vers le nord, les casinos au loin formaient une masse compacte et menaçante sous les nuages. Vegas, telle que je l'avais quittée il y a un an. J'ai passé le panneau « Welcome to Las Vegas » où des dizaines de touristes attendaient leur tour pour la photo, et suis arrivé à hauteur de l'étincelant Mandalay Bay. J'ai passé le Luxor et tourné à gauche sur Tropicana, à hauteur de l'Excalibur et du New York New York, puis franchi le pont surplombant l'autoroute I-15 et pris à droite sur Dean Martin. Réflexe pavlovien à la vue de l'enseigne rouge barrée d'une flèche jaune. Je me suis garé à toute vitesse. Je courrais presque au moment de franchir les portes battantes de l'entrée. J'ai fait la queue en compagnie de toute l'Amérique : familles mexicaines, retraités à casquette, Blacks habillés comme Kanye West, gamins courant entre les tables, frat boys musclés et blondinettes bronzées et siliconées. Quinze minutes plus tard, je croquais dans mon premier Double Double de l'été. Le steak haché savoureux se mélangeant à la perfection avec la tranche de fromage. La feuille de laitue, fraiche et craquante, la rondelle de tomate juteuse dégoulinant sur les bords, les oignons à la légère acidité faisant le contrepoids idéal au mélange de ketchup et de mayonnaise, le tout enveloppé par deux petits pains spongieux. De quoi toucher du doigt les cieux divins pour seulement six dollars. Je ferais le tour du monde pour un hamburger pareil. Et peu importe ce que me réservent les 50 prochaines journées, les centaines d'heures passées au milieu de tables de poker, les nuits trop courtes, les maux de tête et les articles à finir à cinq heures du matin, savoir qu'il y aura toujours In-N-Out Burger m'attendant au coin de la rue me fait dire que tout ira bien.

Mon vol vers Vegas s'est passé sans encombres. Ce n'était pas gagné au départ, car je me suis pointé à l'aéroport de Gatwick avec un mal de crâne carabiné. Forcément, j'ai passé ma dernière nuit en Europe dans l'appartement géant que partagent Cuts, Tallix et Antony Lellouche à Chelsea. À mon arrivée à Londres par l'Eurostar de 21 heures, Ludovic m'avait un peu refroidi en me disant que la soirée serait calme, car « tu vois, on a terminé à dix heures ce matin, alors on est pas très chauds pour ce soir ». Le taxi a traversé les rues désertes pour cause de Champion's League, et quand je suis arrivé, la bande avait changé d'avis, bien entendu. On a bu des verres dans un bar non loin, puis retrouvé l'appartement qui s'est progressivement rempli à mesure que la nuit passait. La fête a culminé vers quatre heures du matin, musique à fond, Vodka avec du tonic, shots de téquila, jeux débiles sur la Wii et anecdotes savoureuses partagées entre amis. Je me suis rappelé pourquoi Londres me manquait.

J'ai réussi à voler trois heures de sommeil avant d'embarquer un taxi vers la gare de Victoria. Il n'y a rien de pire que de prendre l'avion avec une gueule de bois, et je me suis maudit intérieurement pour avoir forcé la dose. Mais en fait, je n'étais pas si mal en point que ça, et quand j'ai pris place dans la cabine du 747, l'aspirine avait déjà accompli son travail.

Une fois n'est pas coutume, j'avais pris mon siège côté hublot, et je n'ai pas eu à regretter mon choix : le ciel est resté dégagé durant l'ensemble du vol de dix heures, et j'ai pu tour à tour admirer le relief des côtes anglaises, les étendues glacées du Groenland, les montagnes rocheuses du Canada, puis les états d'Oregon, Idaho, avant la descente finale sur le Nevada. A l'atterrissage à McCarran, je pouvais distinguer à quelques mètres en dessous de moi les passagers au volant de leur voiture et les touristes poussant leur caddy à la sortie du Fry's, le magasin d'électronique.

Notre vol était constitué à 99% de touristes, des anglais pour qui Las Vegas ne sera probablement qu'une étape d'un ou deux jours avant d'aller découvrir la Vallée de la Mort, le parc Yosémite, San Francisco, Los Angeles... Qu'ils soit bénis, un voyage fantastique les attend. Mais dans la longue file d'attente vers le comptoir d'immigration, il y avait au moins deux personnes pour qui Vegas est la destination finale, pour un séjour d'abord « business » : Sébastien Sabic et Alexandre Luneau. Deux exceptionnels joueurs de poker « tout-terrain » français, hautement craints sur les plus grosses tables de Full Tilt Poker, et donc parmi nos meilleures chances de bracelet aux World Series of Poker cette année avec leur expertise dans toutes les variantes proposées aux championnats du monde. J'ai le sentiment que je vais beaucoup écrire sur eux les sept prochaines semaines.

Après avoir expérimenté de multiples hôtels durant les WSOP 2006 et 2007, testé la collocation géante en villa luxueuse avec le Team Winamax (2008 et 2009) et loué une villa de taille moindre avec Harper, Gabriel Nassif et Julien Brécard l'an passé, je change à nouveau de décor pour l'édition 2011 : cette année, mon chez-moi pour l'été sera un petit pavillon de banlieue dans les faubourgs de Las Vegas. Non loin de l'aéroport (mais PAS juste en dessous des couloirs aériens les plus fréquentés, chose qui nous avait pourri la vie l'année dernière) et de quelques centres commerciaux. C'est Pauly qui s'est occupé de trouver la maison et conclure un deal avec le propriétaire : je partagerai les lieux avec lui et sa copine Kristin (auteur de l'excellent blog « Pot Commited »).

Quand on s'exile pour deux mois loin de la maison, le choix de l'habitation est crucial. Surtout quand on songe que sur une année donnée, Las Vegas est l'endroit où je passe la plus longue période sans bouger. Comme d'habitude, je me suis démerdé en dernière minute, faute de disposer d'assez de temps pour procéder à des recherches intensives. Mais au final, Pauly a eu le nez creux et je me sens déjà comme à la maison dans notre modeste « suburban home » dont la décoration murale laisse trahir le goût de son propriétaire pour tout ce qui est Français (en particulier le pinard) Nous disposons de trois chambres, plus un canapé dépliant à l'étage, et un matelas gonflable dans une pièce au rez-de chaussée. Deux salles de bain, une cuisine tout équipée, et un modeste patio dépourvu de piscine (pour ce que je m'en sers, de toute façon...) mais offrant une jolie vue sur le Strip. On pourra accueillir les amis de passage, et organiser quelques soirées.

C'est le genre de maison « classe moyenne » comme il y en a des milliers à Las Vegas, abritant des floor managers de casino, des vendeurs de voitures d'occasion, des comptables, des gérants de chaîne, des strip-teaseuses vivant seul avec leur enfant... Dans l'Amérique post-crise immobilière, beaucoup ont été laissées à l'abandon, leurs propriétaires foutus dehors faute de pouvoir payer leurs crédits à taux variables. Las Vegas a été la ville la plus touchée les "foreclosures". Il n'y a pas l'air d'avoir beaucoup de voisins autour de nous. Depuis le jardin dénudé, j'ai pu apercevoir derrière le mur d'enceinte deux chèvres se baladant dans le jardin d'en face. Voilà qui est nouveau.

Qui sait, peut-être que je vais péter un câble au beau milieu des WSOP, et m'installer ici pour de bon. Je suis sur que le propriétaire me ferait un bon deal pour le loyer. Je pourrais épouser une strip-teaseuse du Rhino. On élèverait son enfant, et le week-end, après avoir distribué toute la semaine des cartes à des trous du cul en provenance de Los Angeles, Manhattan et Miami, j'irais faire les courses au Walmart, remplissant le chariot de jarres de lait de 5 litres et de bouteilles de Coca avant de rentrer regarder le base-ball à la télé. Je rejoindrais une ligue de bowling locale, et mes amis s'appelleraient tous John, Michael et Lance. Devant ma boîte aux lettres, j'accrocherai un petit drapeau fait de 13 bandes rouges et blanches avec cinquante étoiles blanches sur fond bleu. Au cul de mon 4X4, j'apposerais un autocollant « Nous soutenons nos troupes », et personne ne pourrait me prendre pour quelqu'un d'autre qu'un bon citoyen obéissant. Le rêve Américain en action.

Aujourd'hui est ma dernière journée avant le début du marathon. Je vais faire quelques courses, aller me ressourcer au Red Rock Canyon, prendre un pot avec les confrères, et peut-être jouer au poker.




Notre petit coin de paradis suburbain. Notez la Toyota toute neuve que m'a filé l'agence de location. Les américains n'ont même plus confiance en leur propres bagnoles.



Le salon, avec Pauly déja au travail (derrière, hors champ, deux canapés et la télé)



Ma chambre



La vue depuis la chambre, avec au loin le Strip

samedi 28 mai 2011

Can't look back

Wattignies, 02h01. Dernière nuit en France avant deux mois. Préparatifs habituels d'avant le grand exil annuel. Il y a la valise à remplir, des tas de paperasses à mettre en ordre, factures d'hôtel, billets d'avion, de train, notes de taxi et de repas pris à Berlin, San Remo, Madrid, Paris. Il y a aussi les impôts à s'occuper d'urgence, grande nouveauté, des tas emails attendant une réponse, des instructions à donner, tel virement pour telle personne pour s'assurer de tel truc, des choses à mettre au point en vitesse avant de partir, des préparatifs d'ordre pratique, une visite à la banque, un rendez-vous chez le coiffeur bien sur, quelques achats divers, plein de boulot en retard, toujours le boulot, et je n'arriverai pas à boucler avant de partir, bien sur. J'ai dit au revoir aux gens du bureau, je passe mon temps à leur dire au revoir mais une fois par an les salutations prennent un tournure différente car comme chaque moi de mai, mon environnement quotidien va radicalement changer de couleur sept semaines durant. J'échange toute une panoplie de collègues contre une autre, à un océan et plusieurs milliers de collègues de distance. Une routine chasse l'autre.

Quel livre mettre dans la valise ? Quels livres, plutôt, impensable que je ne prenne qu'un, même si l'une des premières choses que je ferai en arrivant à l'autre bout du monde sera de visiter deux ou trois librairies pour y dépenser un ou deux billets. Le deuxième tome de l'intégrale des nouvelles de Raymond Carver ? Mais c'est la même chose que le premier, en version expurgée, l'éditeur de l'époque avait saboté 50% du texte original de Carver, et la version non tronquée est enfin disponible pour le grand public, en compagnie de l'autre, « l'originale ». Va pour le troisième tome alors. Le bouquin de philo de Bernard Stiegler au titre si étrange (« Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue ») laissant présager un contenu extrêmement guimauve, ce qui n'est absolument pas le cas ? Encore un ouvrage à ranger sur l'étagère de ceux qui me prendront des années à lire, et probablement une vie à comprendre. Bon, je le mets dans le sac. Et après, une anthologie d'articles de journaux sportifs américains balayant tout le 21ème siècle, c'est un pavé mais ça pourra plaire à Pauly. Je lui ramène aussi un exemplaire en français de Lost Vegas. C'est drôle de dédicacer un livre destiné à celui qui l'a écrit.

Il y a les deux appareils photos, les chargeurs, les batteries, les objectifs, tout un tas de câbles, deux cartes SIM, la chaîne MP3 portative, un ou deux stylos, quelques bloc-notes d'avance, et des DVD. Assez de fringues pour deux tenir deux semaines sans lessive, une paire de chaussures de ville, une paire de baskets, un short de bain qui ne servira pas, comme d'habitude, des médicaments (aspirines, principalement), et le nécessaire de toilette, bien sur. La veste pour les rares sorties, et il faut que je retrouve le passeport et le permis de conduire pour l'étranger, qui doivent être enfouis sous un tas de papiers quelque part sous le bureau.

Une angoisse parmi tant d'autres : celle d'oublier quelque chose avant de partir. Crainte irrationnelle bien entendue... Certes, je me rends dans le désert, mais un désert américain, et mis à part le passeport et le permis, il n'y a rien que je puisse oublier que je ne pourrai me procurer là-bas. Mais derrière cette phobie toute bête se cache sans doute une peur plus réelle, celle de laisser derrière trop de choses et de gens. C'est le bordel dans mon travail, mon univers, celui des gens qui m'entourent, ma tête, et je me casse une fois de plus sans avoir eu le temps, de me poser, faire le point, mettre les choses à plat. Je suis un maniaque du rangement en pleine panique.

« Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que nous avons vécu et nous en comprenons le sens. »

Cette citation appartient à Milan Kundera, je l'ai retrouvée en prélude d'un bouquin de Denis Robert, elle m'est revenue en tête en pensant à ces derniers mois. Elle m'aide à me rassurer un peu. Tout s'est passé trop vite, ces derniers temps. Boulot, boulot, boulot, tout le temps, partout, et lors de mes rares moments de répit, j'ai préféré m'éloigner du clavier. Cela fait trois mois que j'écris plein d'articles dans ma tête, sans qu'aucun ne finisse par se matérialiser dans ces colonnes. Mais, semble t-il, cela n'est pas très grave. J'aurai tout loisir de m'y replonger un jour, quand tout sera derrière nous, avec le recul nécessaire. Car en ce moment, tout va trop vite, le film défile en accéléré et j'ai bien du mal à comprendre le scénario.

Mes voyages à San Remo et Madrid ont filé à toute vitesse, succession de journées au casino et de nuits dans nos chambres, à boire beaucoup de bière, de vin et de bourbon. Le malaise ambiant au sein des petites mains de l'industrie, que j'avais évoqué à Berlin, s'était matérialisé entre temps avec l'implosion du poker en ligne aux États-Unis suite au coup de force du gouvernement américain. Lors des deux dernières étapes de la saison, la morosité a dominé l'atmosphère parmi mon cercle d'intimes, mais en dépit des évènements, ou peut-être justement à cause de ces évènements, nous sommes restés plus soudés que jamais à mesure que les mauvaises nouvelles s'accumulaient. Devant une catastrophe, on peut se recroqueviller, s'apitoyer, se demander ce qu'on aurait pu faire autrement pour l'éviter, chercher un coupable, crier au scandale... Ou on peut tout balayer d'un revers de la main, et faire la fête comme si il n'y aurait pas de lendemain, car après tout, il se pourrait bien qu'il n'y ait pas de lendemain, dans le poker comme dans le reste du monde... C'est la deuxième option que nous avons choisie.

J'ai tellement d'histoires à raconter sur ces dernières semaines... Des histoires joyeusement tristes, des histoires tristement joyeuses. Il y a celle de la pathétique misère de ce perdant professionnel observé un soir à la table de roulette du casino d'Amsterdam, où j'ai passé quelques jours après l'EPT de Berlin. Et comme charité bien ordonnée commence par soi-même, il y a aussi l'histoire de cette soirée que j'avais décrétée « spéciale addiction » pour fêter à San Remo les un an sans jouer au moindre jeu de hasard de mon ami et confrère Kinshu, suite à un pari conclu avec Guignol douze mois plus tôt, un pari gagné donc. Tous les potentiomètres à fond, aucune table de jeu laissée à l'abandon, machines à sous, black-jack, roulette, et le Texas Hold'em contre la banque, véritable petite merveille de jeu diabolique. Plongée la tête la première dans la dégénérescence la plus primaire jusqu'à la fermeture du casino. Pourquoi pas ? J'ai perdu quelques billets, mais je me suis bien amusé, avant de me faire réveiller par le téléphone et un SMS m'annonçant la fin de la traque de Ben Laden. Il y a l'histoire de notre périple entre San Remo et Madrid, tout un bordel, avec l'accident de la chauffeuse du taxi sous nos yeux alors que l'avion décolle dans moins de deux heures. Il y a l'histoire l'étape finale de la saison EPT, non, mais loin d'être un succès non plus, juste un tournoi de plus, où ce qui s'est passé à la table a été relégué au second plan par les secousses en coulisses, quelques confrères de plus qui perdent leur travail, la peur face à l'avenir, quelques masques qui tombent et un dégoût de plus en plus palpable face au cloaque qu'est l'industrie du poker. A Madrid, il y a aussi eu cette soirée hallucinée où un type de la CIA s'est incrusté dans notre chambre au beau milieu de la fête, deux bouteilles dans les mains, l'air de rien, il faudra que j'en tire une nouvelle un jour, je m'en veux de ne pas avoir sauté sur mon clavier immédiatement après. Et puis il y a eu les adieux, le dernier soir, à tous ces gens que je ne reverrai pas cet été à Vegas car on a plus besoin d'eux, et que je ne reverrai peut-être plus jamais, en fait. Toutes ces journées furent précieuses. Je peux déjà pressentir que je ne les oublierai jamais. Il s'y sont passées des choses importantes, impalpables mais peut-être définitives. Et peut-être qu'un jour j'arriverai à reconstituer l'histoire dans l'ordre.

Pour l'heure, il est temps de quitter un bordel pour en retrouver un autre.






















jeudi 26 mai 2011

Lost Vegas est (enfin) disponible en VF



J'ai moi-même un peu de mal à y croire, mais cette fois ça y est, plus d'effets d'annonce, de dates de sorties repoussées tous les trois mois, et de nuits blanches à me demander si j'allais terminer un jour : Lost Vegas, le roman de mon ami Paul McGuire traduit par mes soins, est sorti en version française aujourd'hui, jeudi 26 mai, un an après sa publication aux États-Unis.

A ce stade, il n'y à plus grand chose à dire, à part : Achetez-le, bordel ! (Voir en bas de post pour les adresses)

C'est pour moi un immense soulagement, d'abord d'avoir réussi à finir le travail, et ensuite d'en être satisfait, mieux : fier. Plus d'une fois depuis que j'ai entamé le boulot, en février 2010, je me suis dit que je courrais à la catastrophe et que s'improviser traducteur amateur était la pire idée que j'ai jamais eue. J'ai eu tout loisir de le détester durant ces quinze mois, ce fichu bouquin... Durant tout ce temps, il est resté en moi, il ne m'a jamais quitté, j'étais tellement plongé dedans que je ne pouvais plus le voir en peinture par moments. Mais au final, je suis content du résultat. Grâce aux multiples coups de main des correcteurs de l'éditeur, Inculte, le résultat est propre.

J'ai reçu les premiers exemplaires à l'Aviation Club de France la semaine dernière, en pleine finale du France Poker Tour. Mine de rien, cela faisait quelque chose de voir enfin cet amas de fichiers Word transformés en un pavé de papier tout frais sorti des presses, avec une belle couverture rose et bleue en relief et, à la deuxième page, la mention "Traduction par Benjamin Gallen". Les premiers exemplaires ont été vendus à la table des journalistes, en marge du tournoi, achetés par les amis, des confrères, des joueurs. Merci à eux, ils se reconnaîtront. On m'a demandé de le signer à plusieurs reprises. Un peu déroutant car, je l'ai rappelé à chaque fois, ce livre, ce n'est pas moi qui en est responsable. Je me suis modestement contenté de l'adapter d'une langue vers une autre.

Alors il convient de le redire encore : peu importe la langue, Lost Vegas est et restera le premier roman publié de Paul McGuire, un mémoire savoureux sur la Ville du Vice, les World Series of Poker et tout ce qu'il y a autour. Un objet littéraire non identifié, fourmillant de ces personnages et situations bizarres qu'affectionnent l'auteur, personnage principal d'une virée au coeur et en marge d'une ville qu'il aime et déteste à la fois. Que vous l'aimiez ou le détestez, ce livre, ma responsabilité dans l'affaire n'en est que très limitée.

Ce qu'il va advenir de ce le livre n'est plus de mon ressort, désormais. Après quinze mois de travail et de stress, je peux tourner la page. J'ai fait de mon mieux pour rester fidèle à la version originale, et retranscrire avec justesse les mots de Pauly. J'espère que vous saurez l'apprécier.

Il faut tirer un coup de chapeau aux responsables éditions Inculte pour avoir cru au bouquin alors qu'aucune ligne n'avait encore été publiée. Jérôme Schmidt (l'un des membres du comité directeur) a fait part de son intérêt pour l'ouvrage dès l'annonce de la publication en VO, il y a plus de deux ans, et sa confiance est restée intacte jusqu'au bout.

Ainsi, chose rare pour un livre de poker, Lost Vegas va être publié par une maison d'édition généraliste, et non une officine spécialisée dans les jeux. Peut-être aura t-il la chance de quitter les rayons spécialisés "poker" des libraries (l'endroit où, hélas, personne ne regarde sauf les gens qui sont déjà fans de poker) pour rejoindre celui des romans. Aussi, Lost Vegas bénéficiera en France de ce qui lui avait été privé aux USA, faute d'éditeur (il y a été publié à compte d'auteur) : une campagne médiatique. Jérôme a fait marcher ses réseaux et proposé le livre à tout un tas de magazines et châines de télé, comme les Inrockuptiles, Rock' N Folk, Canal+, Teknikart, Vice, et j'en passe. Je croise les doigts pour qu'ils en parlent... Si possible en bien. La presse spécialisée n'est bien sur pas en reste : j'ai déjà répondu à quelques interviews : Slowrolled il y a quelques mois, NeoPoker, Mathieu Sustrac pour 20 Minutes, tiens c'est pas spécialisé ça, et plusieurs autres sont dans les tuyaux (ClubPoker, Journal du Dimanche...)

Bref, si ça se trouve, il va se vendre, ce bouquin. S'il pouvait ne serait-ce que plaire, je serais déjà comblé. Apparemment, si j'en crois les retours des premiers lecteurs du manuscrit, Lost Vegas peut aussi plaire à quelqu'un qui s'en fiche royalement du poker et qui n'a jamais mis les pieds à Las Vegas. Ouf.

Où trouver Lost Vegas ?

Les éditions Inculte (qui publient par ailleurs des tas de bouquins sur des sujets divers mais toujours un peu en "décalage") bénéficient de l'appui d'un grand distributeur. Vous ne devriez donc pas avoir de mal à trouver Lost Vegas dans toutes les Fnac de France (et aussi Suisse et Belgique) et dans plein de librairies indépendantes et chaînes de taille moindre. Peut-être qu'il vous faudra demander au comptoir, voire même le commander, mais je ne me fais pas de souci pour la disponibilité du bouquin.

En ligne, vous avez plusieurs options parmi lesquelles :

Inculte (site officiel avec paiement par Paypal)
Amazon
La boutique Winamax (vous payez avec vos points de fidélité, le livre devrait apparaître au catalogue dans les prochaines 24 heures)

Voilà, rien de plus à ajouter, si ce n'est : achetez-le ! (Non, je ne toucherai rien sur les ventes !)

mercredi 18 mai 2011

Il était temps



En cas de victoire contre le FC Sochaux, le Lille Olympique Sporting Club sera virtuellement champion de France de Ligue 1 ce soir, avec six points d’avance sur Marseille, huit buts d’écart et seulement deux matches à venir. Un sacre qui viendrait quatre jours après le triomphe des Dogues en Coupe de France, parachevant un doublé rarissime en France et mettant fin à une soixantaine d’années de disette pour le LOSC. Autant dire une vie entière pour 95% des supporters du club.

Faute d’avoir pu mettre la main sur des billets au marché noir, je suis resté au bureau pour regarder la partie de ce soir sur mon ordi. Par contre, grâce à l’extraordinaire patience de mon frère et de mon père – sept heures d’attente au guichet pour obtenir des places ! – j’étais présent au Stade de France samedi soir.

Pour tout vous dire, la rencontre dans son ensemble fut plutôt chiante. L’ambiance était chaude dans le kop lillois, et en rétrospective, personne n’envisageait vraiment une défaite. Mais c’est une partie de serrures, comme on dit au poker, à laquelle nous avons eu droit, avec peu d’occasions et une légère domination, soit du PSG (si l’on tenait pour les parisiens), soit du LOSC (si l’on avait le cœur chez les nordistes). A plusieurs reprises, je me suis tourné vers mon frère, et l’on s’est regardé, l’air de dire « on se fait un peu chier ».

Mais tout cela fut balayé en une seconde, à trois minutes de la fin, lorsque Ludovic Obraniak envoya un coup franc vicelard de côté pour tromper Gregory Coupet, qui n’avait rien vu venir. Ce n’était pas la première fois qu’Obraniak sauvait un match en entrant sur le terrain dans les ultimes instants de la partie.

Les moments qui ont suivi se sont déjà brouillés dans ma tête, mais je sais que, même diffus, c’est tout le souvenir que je conserverai de ce match. Il y a eu une immense vague qui a déferlé vers les grilles devant la pelouse et les 30,000 supporters, qui avaient déjà crié pendant une heure et demie, ont redoublé de volume, et ne se sont pas arrêtés jusque bien après la remise du trophée. Le match était gagné, et c’était fini, et le penalty manqué une minute plus tard ne risquait pas de gâcher le moment. On flottait, il n’y a pas d’autre mot, enfermés en apesanteur dans une bulle de bruit et de chaleur. Enfin, c’était notre tour.

Plus de vingt ans après mon premier match du LOSC, le rôle de faire-valoir du championnat endossé saison après saison, les matchs nuls à la file dans un stade vide, après la descente en division 2 en 1997, la privatisation, la remontée trois ans plus tard, point de départ de dix ans d’ascension interrompue qui ont vu le LOSC se transformer en vrai grand, face à l'adversité de plus grosses écuries, avec moins de moyens mais de la persévérance.

En bon homme de gauche, j’aime le foot parce qu’il rassemble les hommes dans la défaite encore plus que dans la victoire. Mais tout de même, il était temps que l’on trouve de quoi se réjouir. Et pour le coup, les supporters lillois ont été servis. Vivement la Ligue des Champions !