samedi 11 juin 2011

Contre la routine

Day 10

Les dix premières journées des WSOP sont passées à toute vitesse, comme chaque année. La vitesse de croisière est enclenchée désormais, et il est probable que les dix prochaines journées iront aussi vite, puis les dix suivantes, et ainsi de suite jusqu'à la cinquantième, la dernière. L'attrait de la nouveauté est passé : je purge ma "peine de prison" sans sourciller, je suis à 100% immergé dans les championnats du monde, mes pensées y sont entièrement consacrées, rien d'autre n'existe, pas la famille et les amis à des milliers de kilomètres de là, l'actualité quotidienne, celle du monde réel, a disparu, et mes passe-temps préférés sont presque entièrement mis de côté. Je peux faire le trajet entre la maison et le Rio les yeux fermés ou presque. L'Amazon Room est mon chez-moi familier, le bruit des jetons qui s'entrechoquent 24h/24 ne me choque plus, il est intégré au cortex, c'est la bande-son officielle de l'été depuis 2006. Moi-même, je fais partie des meubles, finalement. Je connais chacun des superviseurs par leur nom, je reconnais des dizaines de croupiers, aucune des caissières de la cantine ne m'est étrangère, quant à l'équipe de nettoyage de nuit, celle qui se pointe à trois heures du matin, ne m'en parlez pas : on est comme des frères.

Bref, la routine s'est installée. A partir de maintenant, les journées vont se suivre, à peu près toutes semblables les unes aux autres. J'ai une idée à peu près correcte de ce qu'on attend de moi, et je vais tâcher de m'y acquitter du mieux possible jour après jour. Je suis déjà passé par là, cela ne devrait pas poser de problème. Voilà. Mais...

"Je m'emmerde", me dit un confrère, quelqu'un de respecté dans l'industrie, exerçant un poste à responsabilité pour un magazine. Je lui réponds que je m'emmerde aussi, mais il convient de se poser la question : est-ce que l'on s'emmerde durant les WSOP 2011 parce que les WSOP 2011 sont emmerdants, ou est-ce qu'on s'emmerde parce que nous n'avons plus la force de trouver les parties intéressantes ? En d'autres termes, est-ce que c'est de notre faute à nous, journalistes blasés, où est-ce la faute des WSOP ? Surement que nous pourrions faire un peu plus d'efforts, creuser pour trouver les histoires, non ?

Là, à l'heure où je vous parle, 12 épreuves sont terminées (sur un total de 58). On a donc vu défiler autant de vainqueurs, et seulement cinq ou six ont eu droit dans mes colonnes à plus qu'une simple mention. Les autres, je les ai zappés. J'ai pris une photo si j'avais le temps, j'ai recopié leur nom et combien ils ont gagné, et voilà. A la fois parce que je n'ai pas forcément eu le temps de m'intéresser plus aux finales qu'ils ont jouées, et parce que ce sont des joueurs complètement inconnus.

Oui, la plupart des finales ont été chiantes jusqu'à présent, majoritairement dépourvues de joueurs reconnaissables, mais en réalité, je suis résolument contre cette idée que si la finale d'un tournoi de poker ne comporte aucune "star du poker", alors elle sera immanquablement chiante. C'est faux. C'est à nous raconteurs et écrivaillons d'y trouver de l'intérêt et de le transmettre aux lecteurs. Si l'on dispose d'un peu de temps et de talent, il est possible de rendre n'importe quelle truc passionnant. C'est vrai au poker comme ailleurs. Prenez la finale du France Poker Tour, par exemple. Que des "randoms" en finale, mais cela n'a aucune importance car nous prenons à chaque fois le temps de parler aux finalistes pour faire connaissance avec eux et ainsi leur faire prendre "forme humaine", pour qu'en retour les lecteurs se sentent un peu plus impliqués à la lecture du reportage. Et chaque année, la finale du FPT fait partie de mes reportages préférés.

Si l'on fait l'effort d'aller chercher les histoires, on finit toujours par les trouver. Mon problème c'est qu'une fois que j'ai fait le tour des tournois en cours pour trouver les français, parlé à plusieurs d'entre eux, écrire quelques articles à leur sujet, pris des photos, mis à jour la page "résultats" sur Winamax et dressé le programme de la journée du lendemain, il ne me reste plus beaucoup de temps et de motivation pour regarder les finales du jour (il y a en a 1, 2 ou 3 simultanément chaque jour), surtout si aucun joueur connu n'en fait partie.

Et j'ai l'impression que de votre côté, celui des lecteurs, vous vous en foutez pas mal aussi, de ce défilé de vainqueurs anonymes. Je ne sens pas une vague d'enthousiasme palpable quant à la victoire de Joe-La-Frite-Américaine dans le donkament à 1,000$, où celle de Popov-le-Ruskov dans le Omaha High-Low. Je pourrais écrire dix pages sur leur gueule, je ne pense pas que cela y changerait grand chose. Pour le meilleur et pour le pire, seules les victoires de joueurs connus semblent vraiment avoir une importance. Il faudrait que les pros médiatiques coopèrent et se mettent à gagner un peu, histoire de relancer l'intérêt. Et si seulement on pouvait revenir à un nombre d'épreuves un peu plus humain, une vingtaine, pas plus, deux tournois par variante maximum (un "cher" et un "pas cher")... Au lieu d'organiser une vingtaine de boucheries à 1,000 ou 1,500$ qui, s'ils remplissent les poches du casino - il est là pour ça ! - font chuter le prestige global des championnats du monde.

Maintenant que la machine est lancée, que l'on vient de passer dix jours de suite à écrire et/ou lire du poker, peut-être qu'il est justement temps de s'éloigner un peu des WSOP, et à, en vrac, aller faire un tour au Bellagio ou à l'Aria pour enquêter sur les cash-games, suivre les joueurs français pour voir ce qu'ils font quand ils ne jouent pas, recueillir des confidences autour d'une bonne assiette, ce genre de choses... Dézoomer un peu de ces résultats qui, finalement, n'ont que peu d'importance. Mais qu'est-ce qui a de l'importance, dans cet univers bizarre fait de cartes, de jetons et de pognon ?

En vrac

- Il semblerait qu'Harrah's n'ait que peu apprécié l'ambiance survoltée qui a entouré la victoire de Jake Cody lors de l'épreuve de Heads-Up, avec une décision visant directement les nombreux joueurs anglais présents pour soutenir leurs compatriotes en finale : interdiction de boire dans les gradins du podium télévisé ! Un surprenant ajout au règlement un tantinet rabat-joie, comme l'explique avec éloquence Pauly : "Si l'on veut traiter le poker comme un sport, alors il faut autoriser les spectateurs à boire des coups. C'est là dessus que sont basés des sports comme le base-ball."

- Hier, je n'ai pas fumé la clope d'après le petit-déjeuner. Je n'en ai pas allumé une en rentrant dans la voiture. Je ne suis pas sorti par la porte de derrière pour tirer trois taffes après avoir publié mon premier article de la journée. Je n'ai pas allumé une tige en compagnie des joueurs durant leur pause. J'ai pris le café sans l'accompagner d'une Marlboro. Après le dîner, je suis retourné directement travailler sans sortir, et en rentrant à la maison, je n'ai pas fumé de dernière cigarette avant d'aller me coucher. Je n'ai pas fumé hier, mais j'ai pensé très fort à toutes les clopes que j'aurais fumées en un jour normal, en songeant à quel point ma vie est centrée autour de cette activité, du matin au soir et du soir au matin.

- Au programme des WSOP jeudi : j'ai bien aimé le départ de l'épreuve de Deuce to Seven, l'un des fields les plus réduits de l'été, mais aussi l'un des plus prestigieux. Dans le second tour du Shootout, aucun de nos trois français n'a réussi à triompher. Benoît Albiges a réalisé sa deuxième place payée, tandis que Jean-Paul Pasqualini a échoué lors de l'ultime tête à tête contre Lars Bonding. ElkY, de son côté, a vite sauté et en a profité pour s'inscrire à l'épreuve de Deuce to Seven. Il a terminé le Day 1 avec un bon tapis. De toute façon, il faut n'avoir jamais joué de sa vie pour être favori dans cette épreuve (cf Matt Perrins dans la version à 1,500$), ElkY a donc toutes ses chances.



Doyle Brunson se fait de plus en plus rare chaque année...

La cagoule de l'été

- Chez les joueurs de poker, tous les prétextes sont bons pour mettre en jeu de l'argent, et nous autres médias ne sommes pas différents. A notre échelle, bien entendu. Ainsi, quand Frank (PokerNews Hollande) m'a proposé du 10 contre 1 pour envoyer une bouteille d'Ice Tea vide dans un poubelle remplie à ras bord, j'ai accepté. Un lancé plutôt difficile malgré la courte distance (trois mètres), car la bouteille avait toutes les chances de rebondir sur le tas de détritus pour atterrir à côté. 10/1 était donc une bonne côte, et j'ai crié "1 dollar !" en lançant le projectile à l'horizontale, le regardant se poser avec délicatesse sur un gobelet Starbucks. "C'est pas possible", a lâché Frank en me filant dix billets de un.

- J'aurais pu en rester là et afficher un profit pour la journée, mais j'ai fait l'imbécile en donnant un cote ridiculement généreuse à Remko pour un lancé qui n'était pas si difficile que ça : la grosse poubelle située devant le box réservé à la presse. Comme la cible n'était pas visible depuis le point de lancé (le siège de Remko, deux mètres plus haut et à cinq mètres de distance), j'ai un peu trop hâtivement fixé du 24 contre 1. Ce foutu hollandais a accepté pour 1$, et lancé sa bouteille à l'aveugle, qui a bien entendu atterri parfaitement au centre de la poubelle, dont l'ouverture était bien trop large. Grossière erreur de ma part, la vraie cote était plus du 5 contre 1.

Bilan pour la journée : moins 14$.
Total au 10/06/2011 : moins 202$, ce qui reste raisonnable. Note : je n'ai pas encore joué une main de poker depuis mon arrivée à Vegas.

Le Day 10 sur Winamax

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Salut Benjo, tu as entièrement raison les WSOP deviennnent une routine pour toi comme,pour nous tous, je suppose. Nous sommes surement gavé de poker toute l'année pour pouvoir encore nous enthousiasmer pour cette grand- messe annuelle.

C'est pourquoi j'attends tes articles avec interêt car tu arrives souvent à trouver un angle de vue different( je pense à ce joueur français tétraplégique qui a réussi 2 ITM,tes lieux incontournables de Vegas ou encore juste tes impressions).

Je peux également te donner des pistes d'aricles en vrac: définir précisément le gôut de ce "double In-Out burger (cela me fait de plus en plus saliver), des interviews de Pauly, ton double américain, ou encore des mecs comme Gabriel Nassif, A. Roux, G. de le Gorce qui sont des personnes que j'adore entendre ou lire.

Voilà,juste des conseils, fais comme tu le souhaites, de toute manière j'adhère.

Bonne continuation.

involontaire a dit…

pour les cloppes j'espere que tu te seuvre... choppe toi des bonbons a la nicotine tu vas te faire du mal sinon. ++
PS: bonne idee de creuser sur pauly... (est ce ton double ou ton modele "degen"? :) )

Benjo a dit…

Merci pour les suggestions, Anonyme, j'apprécie.

Involontaire : j'ai arrêté net. Pas de bonbons, rien, pas le temps pour ces conneries :-)

patlegrec a dit…

Même pas un bet sur la clope ?
Pour le coverage, vu que c'est lu en différé par la plupart des lecteurs, c'est effectivement une bonne idée de prendre un peu de champ par rapport à l'info immédiate.

Nicky Beck a dit…

je prends autant de plaisir à lire ton blog qu'à lire le bouquin de ton pote que j'ai reçu en début de semaine!
Je reste déçue que la TF du ME ne soit pas au horseshoe!
D'ailleurs tu as brisé mon rêve quand tu as parlé du DownTown sur un de tes post précédent...j'y réside 15 jours en Octobre, et tu m'as fait un peu peur en fait.

Courgae pour la clop mec et merci

Eiffel a dit…

Le combat ne fait que commencer, mais la prise de conscience est un bataille gagnée. tu peux gagner cette guerre. Courage !

Anonyme a dit…

benjo, t le roi des bookmakers!!!!!
mdr

Stefal a dit…

Il suffisait de demander. Tu l'as eue ta table finale exceptionnelle.
Hâte d'en lire le CR.
Bon sevrage.

Eric Dethier a dit…

Je suis effectivement tout a fait d'accord les moments qui m'ont fait vibré dans ces WSOP sont:

Le parcours de Nicolas Levi, la TF de 2-7 draw lowball avec Phil, Greg, et John et enfin le deep run de Tristant dans le Horse.

Pourquoi? Simplement parce que effectivement les randoms inconnus, on s'en fout un peu tant qu'ils n'ont pas confirmés on peut penser qu'il s'agit d'un one shoot et qu'on ne les reverra plus.
On a plus d'affinité avec les joueurs que l'on connait, et on vibre plus pour eux lorsqu'ils grappille place par place, affrontent flop par flop les inconnus du jour.

Nous avons également difficile de nous projeter sur place et de suivre, pas parce que les journaliste ne font pas leur travail mais qu'on est avide d'un flux continu d'informations écrites, visuelles qui nous permet à l'heure des médias télévisé de suivre en presque direct les événements. C'est comme ces tables finales données en streaming qui sont sans saveur, tant nous entendons des bruits de fond et ne pouvons saisir qu'une partie de ce qui se passe sans pouvoir s'imprégner vraiment de l'ambiance.

Ce qu'il nous manque? Difficile à dire. Sans doute un remaniement complet du principe. Ce qui me manque c'est comme aux EPT, un commentaire live avec invité. C'est tellement plus parlant de suivre l'action en direct avec une belle image et des commentaires en direct comme tu le faisais mais aussi de pouvoir inter agir nous en tant que spectateur comme nous le faisions jadis.

A creuser sans doute.