mercredi 1 juin 2011

Les rats quittent le navire

Day 1

Alors là pas de doute, les World Series of Poker 2011 ont démarré en fanfare. Une fanfare jouant un air d'apocalypse, avec le joueur de poker le plus médiatique du monde larguant un énorme missile au beau milieu de la première des cinquante journées du festival. Comme l'ont si bien dit mes confrères de Wicked Chops, si les jours à venir nous offrent ne serait-ce qu'un dixième des drames dont nous avons été témoins hier, ces WSOP s'annoncent grandioses.

Avec un communiqué de presse assassin publié en début de soirée hier, Phil Ivey a réussi d'une seule main à faire passer au second plan la journée d'introduction des WSOP. D'ordinaire, le Day 1 est excitant, mais d'une manière assez routinière, du genre « Hé, les WSOP sont de retour, l'été va être long, on va bien s'amuser, on va voir plein de tournois sympa ». Chaque année, le démarrage suit la même procédure : on dit bonjour aux copains pas vus depuis longtemps, on prend note des petits changements dans l'organisation et le plan des salles, on s'installe sur le banc de presse, et l'on publie nos premiers articles sur les premiers tournois qui démarrent. Puis l'on va se coucher, et on recommence le lendemain en attendant le premier vrai évènement du festival, comme par exemple la victoire d'un pro connu lors d'un tournoi de Omaha à 1,500 dollars.

Rien de tout ça hier : aussitôt la bombe d'Ivey larguée sur nos écrans d'ordinateur, plus personne ne s'est embêté à parler d'autre chose. Rendez-vous compte, l'homme aux huit bracelets et 14 millions de dollars de gains en tournoi, le joueur le plus respecté de l'histoire du poker moderne, déjà considéré de son vivant comme une légende éternelle du poker, le voilà qui se retourne publiquement contre Full Tilt Poker !! La société dont il fait la promotion depuis 2004, la société avec laquelle son image est si profondément associée que les deux entités sont depuis longtemps considérées comme inséparables.

Phil Ivey ne jouera pas les World Series of Poker parce que Full Tilt Poker n'a pas encore réussi à rembourser ses joueurs américains depuis le 15 avril, date où le Département de la Justice US a frappé un grand coup contre les principaux sites de poker en ligne servant les joueurs yankee, les chassant hors du marché tout en inculpant leurs responsables et bloquant leurs comptes bancaires. Les montants estimés se situent entre 100 et 150 millions de dollars.

Pour les fans de poker, l'évènement est de taille : c'est comme si Roger Federer ou Rafael Nadal annonçaient le matin du premier tour leur retrait de Roland Garros... Et pour l'industrie, c'est un signal fort : depuis le 15 avril, aucun des joueurs les plus proches de Full Tilt, le groupe central de joueurs ayant financé les débuts du site (Lederer, Seidel, Ferguson, Bloch...) ne s'était exprimé publiquement sur les évènements qui ont secoué le poker mondial. Et voilà qu'un de ces joueurs, le plus médiatique d'entre eux qui plus est, sort du bois pour la première fois : surprise, c'est pour jeter sa compagnie au feu, et lui intenter un procès !

Le tsunami pokérien du 15 avril et ses retombées sont un sujet vaste aux ramifications virtuellement infinies. Il faudrait un bouquin entier pour traiter le sujet de manière exhaustive, et il y en aura probablement, des bouquins. Pour l'heure, on se contentera de quelques observations à chaud (et si vous en voulez plus, des dizaines et dizaines d'autres blogueurs ont leur propre opinion sur le sujet)

- La sortie d'Ivey est un coup de génie marketing. En se retournant contre Full Tilt, Ivey se range du côté de la morale et des joueurs floués qui étaient déjà tout acquis à sa cause par défaut, au vu de ses accomplissements pokériens. Comme l'a écrit Pauly, Ivey était déjà Michael Jordan, Pablo Picasso, Amadeus Mozart et Albert Einstein réunis... Maintenant, il peut ajouter le costume de Superman par dessus. On peut opposer son attitude à celle des joueurs Full Tilt qui se sont pointés aux WSOP avec leur logo collé sur la poitrine : hier, j'ai vu John Juanda se faire violemment prendre à partie par le joueur anglais James Bord, qui l'a traité de tous les noms avant de le menacer de lui botter le cul s'il tombait sur lui à l'extérieur du casino. Phil Ivey est loin d'être un idiot, et savait qu'il risquait de rencontrer des joueurs mécontents durant les WSOP. Il savait qu'en arrivant dans l'Amazon Room avec un logo Full Tilt sur le t-shirt, il allait forcément croiser des joueurs ayant encore cent, mille, dix-mille voire cent mille dollars bloqués sur le site dont il fait la promotion depuis huit ans.

- Et justement : encore à ce jour, des milliers de clients américains de Full Tilt ont leur fonds bloqués, et FTP est incapable de les rembourser. Bien entendu, Phil Ivey est dans le même bateau ! Déjà, il y a sa bankroll poker, que l'on peu estimer sans risque à plusieurs millions de dollars. Puis, plus important, il y a sa part du gâteau : en tant qu'investisseur initial de Full Tilt, son pourcentage valait probablement des dizaines de millions de dollars à la veille du Black Friday. Tout cet argent est maintenant bloqué. En attaquant Full Tilt, Ivey sauve son image (à l'inverse d'un Howard Lederer, par exemple, dont la réputation est foutue à tout jamais), et tente le tout pour le tout afin de récupérer son pognon. Rappelons qu'Ivey sort d'un divorce (ça coûte cher) et qu'il est connu pour fréquenter les tables de craps de Las Vegas, où il joue pour des sommes un peu plus élevées que le touriste moyen. Probable qu'Ivey s'est dit qu'il n'y avait pas d'autre moyen qu'un procès pour reprendre ses billes...

- Est-ce qu'Ivey ignorait tout des manœuvres louches d'arrière-salle de Full Tilt Poker qui commencent peu à peu à faire surface à mesure que les langues se délient ? Difficile de penser que non... Mais ici à Vegas, les gens commencent à parler, et certaines choses que l'on entend sont proprement incroyables, et laissent à penser que le management de Full Tilt était tout sauf propre. Raison de plus pour Ivey que de leur tourner le dos... Hier, dans l'émission de radio de QuadJacks, qu'on a écoutée en rentrant à la maison, un ancien assistant de Patrik Antonius (membre du Team Full Tilt) prétendait que le finlandais disposait de plusieurs dizaines de comptes sur Full Tilt Poker, dans le plus grand secret. Il paraît aussi que certains « Red Pros », ces joueurs payés à l'heure pour jouer sur Full Tilt (en plus d'un « rakeback » de 100%) avaient l'habitude de louer leur compte à d'autre joueurs. Une pratique complètement interdite, bien sur. Et puis il y a tous les montages bancaires auxquels les sites se livraient pour faire entrer et sortir l'argent des joueurs avant le Black Friday. Les casseroles s'empilent et s'il est difficile de tirer le vrai du faux, tout ceci n'augure de rien de bon pour l'avenir du site.

- Alors que PokerStars s'est rapidement acquitté de ses dettes envers les joueurs américains, et que le duo Ultimate Bet / Absolute Poker semble s'être tiré avec la caisse, comme on pouvait s'y attendre, Full Tilt Poker se trouve entre les deux, au milieu du gué... Mais semble glisser dangereusement sur la pente empruntée par UB et AP. Les prochaines semaines seront cruciales pour Full Tilt, et je repense aux mots d'Alexandre Dreyfus (le patron de ChiliPoker) au lendemain du 15 avril : « Full Tilt est mort à mes yeux... Ce n'est qu'une question de jours. » Aux dernières nouvelles, ils n'ont plus un rond, et ce ne sont pas les déclarations d'Ivey qui vont aider les investisseurs potentiels à accorder leur confiance à Full Tilt.

Il y a un proverbe que j'aime bien, qui dit qu'on a plus à perdre en restant indécis plutôt qu'en prenant la mauvaise décision. Au milieu du mutisme de ses amis et partenaires en affaires, Phil Ivey a pris une décision explosive. En choisissant de rester à l'écart des WSOP (imaginez l'ampleur de la décision pour un compétiteur de sa trempe !) et en attaquant sa société, Ivey a pris les devants, ce qui lui assurera, au moins pour un temps, les faveurs du public, et contribuera à ridiculiser ceux qui restent là à attendre depuis le 15 avril. Ivey a enfoncé la porte... Et maintenant, ceux qui l'entourent ont deux options : continuer à faire comme si de rien n'était, et en subir les conséquences, ou l'imiter, et s'exprimer enfin. Ivey a gagné la bataille de la morale... Mais qu'on ne s'y trompe pas : la morale a bon dos, ici. C'est avant tout une histoire de pognon... Son pognon.

En vrac


- Bon, il n'y a pas que le drame à caractère judiciaire aux WSOP, il y a aussi un peu de poker. On a commencé hier avec l'épreuve réservée aux employés de casino (vous vous en doutez, tout le monde s'en fout pas mal) et un nouveau tournoi de tête à tête à 25,000 dollars. Chaque année, les organisateurs aiment démarrer les WSOP avec un tournoi spécial... Et l'on a pas été déçu. 128 des meilleurs joueurs du monde étaient réunis pour disputer les deux premiers tours d'une épreuve organisée selon le modèle d'un tournoi de tennis. La plupart des stars online étaient là, mais j'ai été frappé par l'absence de nombreux joueurs emblématiques de « l'ancienne école » : Ted Forrest, Doyle Brunson, Phil Hellmuth... Quatre français étaient au départ, et seul David Benyamine a réussi à gagner ses deux matches. ElkY a chuté directement contre l'excellent Daniel « Jungleman12 » Cates, et le jeune Alexandre Bonnin a été victime de la réussite insolente de John Juanda. Bruno Launais (finaliste d'une épreuve l'an dernier) s'est débarrassé de Vladimir Schmelev au premier tour avant de perdre contre David Paredes au second.

- Il n'y a plus qu'un seul banc de presse dans l'Amazon Room (au lieu de deux en 2010). Les organisateurs ont doublé le nombre de sièges sur le podium, ce qui fait que nous sommes un peu serrés. Cependant, nous ne sommes pas nombreux, pour le moment. Il y a les reporters de PokerNews (qui réalisent le reportage officiel), mes amis de Bluff (dont le légendaire Kevmath), Pauly et Change100, et c'est à peu près tout. Avec Jesse May et les hollandais Remko & Frank, je crois que je suis le seul européen, pour le moment. Dans les prochains jours, j'écrirai un article dédié aux médias.

Le Day 1 sur Winamax




Bruno Launais et Alexandre Bonnin avec Davidi Kitai



David Benyamine bénéficie de soutiens de choix, pas étonnant qu'il ait passé les deux premiers tournois de l'épreuve les doigts dans le nez...

7 commentaires:

Anonyme a dit…

tu devrais trouver un sujet et ecrire un livre de la meme facon que tu ecris tes articles...avec le coeur et sur l'instant

Anonyme a dit…

as tu consciences que 200.000 personnes te connaissent? Good job dude....

raulvolfoni a dit…

Comme d'hab, excellent post !!

Pedro Pok a dit…

GL pour gérer le "triangle" !

Trés bon article d'actu et de fond, VGG !

Tes publications sur ce blog pour les WSOP 2011 démarrent en tous les cas sur les "chapeaux de xxTallxx" (lol)

++

FDX a dit…

Un régal, comme d'hab!
Tu es même encore meilleur pendant les WSOP!
Est-ce l'air climatisé de Vegas?

Eiffel a dit…

excellent !

romain a dit…

Who is the blond railboobs ?