mardi 31 mai 2011

Le triangle impossible


Las Vegas, 12 heures 21. Je suis arrivé au casino Rio il y a une heure. Après avoir récupéré mon accréditation auprès du service de presse, j'ai pris place sur le podium réservé aux journalistes à l'intérieur de l'Amazon Room. Aujourd'hui débute la 42ème édition des World Series of Poker. La partie visible de mon travail va débuter dans quelques heures avec la première de cinquante journées durant lesquelles vont s'enchaîner 58 épreuves balayant l'ensemble des formats de poker : Hold'em, Omaha, Stud, Heads-Up, Limit, No Limit, Pot Limit, et j'en passe.

Pour la sixième année consécutive, je vais couvrir le plus gros évènement poker du monde. Comme lors des éditions précédentes, mon but sera de concilier trois paramètres bien établis :

1/ Rendre compte d'un maximum d'informations concernant les WSOP, en particulier celles rapportant aux joueurs français engagés dans les différentes épreuves.
2/ Faire en sorte que ces informations soit intéressantes à lire, bien écrites, variées, présentées de manière originale, et si possibles exclusives.
3/ Conserver ma santé mentale à peu près en état de marche. Un objectif qui inclut notamment des heures de sommeil régulières, des repas pris à heure fixe et un tant soit peu équilibrés, et un effort pour, de temps en temps, sortir du casino pour me livrer à des activités hors poker telles que la lecture, regarder des DVD sur la télévision du salon, pourquoi pas un peu de sport, et passer du bon temps avec les dizaines d'amis présents en ville.

Sur le papier, voilà le plan, triangulaire. En pratique, cinq années d'expérience m'ont appris qu'il est complètement impossible de tenir ces trois objectifs simultanément. Je le sais, j'essaie tous les ans, et j'échoue. Durant les sept semaines à venir, tout sera donc une question d'arbitrage. Si je choisis de passer cent heures par semaine en moyenne dans l'Amazon Room (option préférée lors des années précédentes, où j'ai régulièrement et complètement négligé le point 3), mon bien être va forcément en pâtir à un moment ou un autre. Si, au contraire, je me ménage et décide de prendre des pauses régulières, le contenu du reportage va en souffrir. Concernant le contenu, forcément, j'ai là aussi un choix : poster le plus d'articles possibles sans trop me soucier de la qualité, ou au contraire faire un effort pour écrire un truc vraiment intéressant et fouillé, mais qui me prendra plus de temps. Vous vous en doutez bien, un article sur lequel on a passé cinq ou six heures n'aura pas la même gueule qu'un papier torché en trente minutes.

Le triangle isocèle parfait n'existe donc pas. Deux petits exemples pour illustrer ce que je tente d'expliquer :

- Lors du dixième jour des WSOP 2010, j'ai publié un article que beaucoup considèrent comme le meilleur que j'ai jamais écrit à propos d'une partie de poker. Je ne vais pas les contredire, je partage cet avis. Mais pour écrire cet article dont je suis plutôt fier, j'ai du passer une journée entière (de 14 heures à 4 heures du matin) à observer la partie en question, sans rien publier durant tout ce temps, avant de rédiger ensuite sur mon ordinateur six heures de suite, jusqu'à onze heures du matin. Avec cet unique article, j'ai donc privilégié l'exigence de qualité à celle de la quantité, et au passage bouclé une solide journée de presque 24 heures de travail consécutives (et d'ailleurs, je suis retourné au Rio directement après, sans aller me coucher). J'aimerais bien écrire des articles comme celui-ci tous les jours... Mais on comprendra pourquoi c'est quelque chose d'assez compliqué en pratique !

- Lors du 17ème jour des WSOP 2010, Harper et moi avons décidé de nous éclipser en début d'après-midi pour disputer un tournoi de tennis avec le Team Winamax et d'autres joueurs français. Nous avions passé les 16 journées précédentes à l'intérieur de l'Amazon Room, et décidé qu'il était temps de faire autre chose. Ce jour-là, Vanessa Hellebuyck disputait la finale du tournoi réservé aux femmes. Elle avait entamé la partie avec le plus petit tapis, et quand nous sommes partis pour rejoindre les courts, il restait encore neuf joueuses à la table. Nous avions prévu de rentrer aux alentours de 21 heures (en se disant que la finale serait encore loin d'être terminée à cette heure là). Résultat des courses ? Vanessa a remporté le tournoi à 20 heures 30, et nous nous sommes pris une bonne volée de bois vert par nos lecteurs pour avoir abandonné notre travail en route. Moralité : impossible de quitter les WSOP plus d'une heure ou deux sans risquer de manquer quelque chose d'intéressant.

Vous voyez où je veux en venir... Les World Series of Poker sont un événement énorme et interminable, et face au déluge d'informations à traiter tout au long de sept semaines et 58 tournois, une équipe faite d'un seul reporter (ou deux ou trois, d'ailleurs, le problème reste le même) ne dispose que de moyens limités pour y faire face.

Cette année, Winamax envoie sur place un reporter (votre serviteur) pour l'ensemble des WSOP, un second reporter en freelance pour le Main Event (deux semaines), et un caméraman pour produire des vidéos, sur une durée de deux semaines. Aussi modeste que peut paraître ce dispositif, c'est le plus important déployé parmi tous les sites de poker en ligne français. (Et c'était déjà le cas lors des trois années précédentes).

Je me sens obligé de le rappeler, car chaque année notre travail est sujet à diverses critiques. Moi, je suis parfaitement prêt à entendre que ce que j'écris n'est pas terrible, pas inspiré, pas intéressant. C'est le jeu, il n'y a pas de problème avec ça, je suis à l'écoute. En revanche, il est hors de question que l'on puisse m'accuser de tirer au flanc. En fait, dans cette histoire, je suis coincé : peu importe ce que je choisis de faire, cela ne sera pas idéal. Si je décide de travailler les horaires d'un être humain normal, je n'écrirai pas grand chose sur les WSOP au final. Et si je décide au contraire de mettre les bouchées doubles, je vais forcément craquer un jour ou l'autre (en général après 25 ou 30 jours à fond la caisse), et on va commencer à me faire remarquer que je suis aigri et blasé du poker parce que je n'affiche pas un sourire géant en me pointant au Rio chaque matin. C'est une critique qui revient tout le temps, y compris de la part d'amis proches. Mais putain, comment faire autrement que d'être blasé quand on bosse 100 heures par semaine ? Franchement ! Quand j'écris que je travaille beaucoup, ce n'est pas pour me la raconter ou pour rechercher la pitié de mes lecteurs... Je m'en bats les couilles. Je bosse un max : c'est juste un fait, point final. Et j'aime ça, dans une certaine mesure. C'est un choix personnel (Monsieur Winamax ne me met pas un flingue sur la tempe en m'ordonnant de passer ma vie au Rio), et je tente de l'assumer autant que possible. Mais parfois, c'est trop, et je me demande ce qu'on me dirait si je décidais de baisser mon volume hebdomadaire de, disons, 100 heures par semaine à 50, ce qui serait encore beaucoup. Forcément, je ne serais pas autant aigri ou blasé (vu que j'arriverais à dormir la nuit et/ou avoir un peu de loisirs), mais je passerais sans doute pour le dernier des fainéants, car le contenu publié sur Wina s'en ressentirait d'autant.

Tout cela pour vous dire qu'après cinq étés passés à Vegas, je n'ai pas encore trouvé la formule magique pour couvrir les WSOP de manière efficiente. Si cela ressemble à un constat d'échec de ma part... C'est parce que c'en est un, en quelque sorte. Peu importe nos choix, on ne peut produire un travail optimal (et même si Winamax se prenait l'idée d'envoyer 20 reporters, on se heurterai au nombre maximal d'accréditations média accordées aux sites non officiels, au nombre de 4).

Et c'est encore pire cette année avec l'absence d'Harper : je fais un pas en arrière en me retrouvant seul à nouveau, comme en 2008 et 2009. Normalement, je devrais aborder cette nouvelle édition des WSOP avec la confiance du vétéran qui est déjà passé par là. Mais en fait, c'est complètement l'inverse : j'ai l'impression que ma tâche est de plus en plus difficile cette année. Et alors que le premier gros tournois des WSOP va débuter dans une heure et demie, j'ai les boules devant l'ampleur du travail qui m'attend.

Bref (il faut que je conclue car je n'ai pas encore écrit une ligne sur Winamax), c'est un nouveau voyage à risques qui m'attend. Il y aura des jours où j'écrirai beaucoup de choses pas très intéressantes à propos de poker. Il y aura des jours où j'écrirai peu, mais pour un résultat final qui sera apprécié par la majorité. Et puis il y aura quelques journées où je n'écrirai rien du tout, parce que j'aurai envie de prendre l'air, pour changer. La routine, quoi !

****

Le retour d'une vieille rubrique que je vais essayer de tenir à jour régulièrement.... Mes gains et pertes au jeu tout au long de l'été. Je ne crois pas que je vais beaucoup jouer au poker (pas assez de temps pour un tournoi, ni de patience pour un cash-game)

La cagoule – Été 2011

* 29/05/2011 - Texas Hold'em contre le casino à l'Orleans : moins 175$
Ma toute première session de jeu de l'été fut brève. J'ai voulu montrer à Pauly ce diabolique jeu qu'est le Texas Hold'em joué contre la banque, et me suis fait déchirer rapidement. Cet enfoiré de croupier m'a notamment déchiré une paire de Rois avec un 8 et un 5.

* 30/05/2011 – Pai Gow au Gold Coast : +80$
Une heure de partie avec quelques confrères avant de monter au hall de bowling à l'étage. Je me suis bien démerdé, réussissant à chatter un partage avec hauteur Roi, et à gagner avec hauteur As alors que j'avais misé 50 dollars dans les deux cas.

* 31/05/2011 – Pai Gow au Rio : +22$
Mon rendez-vous pour le déjeuner était en retard, alors j'ai eu le temps de jouer quatre ou cinq mains à la table placée en face du café. Winner !

Total au 31/05 : moins 73$ (on a vu pire, comme départ)

10 commentaires:

arnaud a dit…

Mes conseils pour ton triangle :

1) Ralentir sur le hold em vs casino, c' est injouable

2) Focus sur le pai gow. Si banqueroute, voir 3)

3) Focus sur le bowling a 5$

4) En ce qui concerne le contenu, mon avis n' engage que moi, mais à part toi et Pauly, qui peut nous pondre des articles tels que le Durrrr Factor ? Tandis que les chip counts, tout le monde sait les faire correctement (et encore...) A méditer.

5) Pour la santé mentale, bah, l' amour du travail bien fait, le perfectionnisme, t' y peux rien, tu vas tout donner : T' es foutu ^^

GL Benco !

FrenchKiss

David a dit…

Have fun mec !
Et quand tu passes à Seattle pour Phish, on s'en va faire un tour à Twin Peaks...

Tifus a dit…

On ressent l'absence d'harper et ta frustration sur les derniers coverages.Arrete de te justifier sur la quantité , tu fais un taf excellent, et c'est bien le principal.
Bon courage!

pitpoker59 a dit…

Bon courage!

Up and Down a dit…

great post !

j'ai déja du mal à faire mes 38 heures au taff, alors te juger sur ton tps de travail.... :)

tres bon la rubrique résultat Gambling !

romain a dit…

Article interessant sur le rapport qualité/quantité.

Vu ta qualité éditoriale, j'aurais opté pour 2 articles max par jour.

Tout ça avec beaucoup d'amour propre et une certaine condescendance envers les critiques qui ne comprennent pas ton travail.

"Un grand écrivain se remarque au nombre de pages qu'il ne publie pas" Mallarmé

Carlit a dit…

Faut emmener un sous-traitant avec toi ;-))
Pas de souci, va, ce que tu feras sera largement suffisant…

lessims38 a dit…

Fais ton taf comme tu sais le faire, le reste osef
Toujours un plaisir de te lire
Sincèrement

Anonyme a dit…

J'ai meme pas lu 1/3 et je dis deja BENJO KING OF WSOP!!!!

Anonyme a dit…

C'est pour moi la sixième année que tous les matins je me nourris de tes écris à cette période. Et, que tes articles soit plutôt simple petit dèj,buffet continentale ou méga brunch , je me régale à chaque fois.
Alors tu fais bien ce que tu veux , mais une seule chose : Merci ! beaucoup.

F.D.
Guybrusht3