jeudi 2 juin 2011

Dans l'oeil du cyclone

Day 2

Merde, je perds déjà le rythme. Il est 2h49, le Day 3 vient de se terminer avec l'épreuve de Omaha High-Low (ils ont arrêté à 20 joueurs), et me voilà en train d'écrire mon compte-rendu du Day 2, à la bourre, donc. J'irais bien me coucher vu que demain je dois me lever à dix heures, mais bon, si j'écris pas ce soir j'écrirai pas demain matin, et après c'est foutu, j'aurai pas la motivation et il n'y aura rien sur ce blog avant le Day 9.

Alors, le Day 2 des WSOP... Encore une fois, le poker a été relégué au second plan avec les suites du conflit opposant Phil Ivey à Full Tilt Poker. La veille, on apprenait qu'Ivey n'allait pas jouer les WSOP en signe de protestation contre le non-paiement des joueurs américains de FTP et son intention de traîner en justice la salle de poker en ligne qu'il représentait depuis 2004. Hier, on a pris connaissance du contenu de la plainte d'Ivey, et la réponse officielle de Full Tilt Poker à son désormais ex-poulain.

La réponse en question est plutôt véhémente, en voici une traduction approximative par mes soins :

« Contrairement à ce qu'il annonce dans des déclaration publiques moralisatrices, l'action en justice disproportionnée de Phil Ivey ne cherche qu'à aider un seul joueur – lui-même. Dans un effort visant à l'enrichir encore plus au détriment des autres, M. Ivey semble avoir choisi de lancer son action en justice au risque de mettre en pièces des négociations en cours qui auraient pu remettre de l'argent dans la poche des joueurs. En fait, M. Ivey a été invité, et a refusé de prendre des mesures qui auraient pu aider la société dans ses efforts, notamment le remboursement d'une forte somme d'argent qu'il doit au site. Tiltware doute que la frivole et égoïste action en justice de M. Ivey ira jusqu'au palais de justice. Mais si c'est le cas, la société attend avec impatience de pouvoir présenter des faits qui prouveront que M. Ivey place ses propres intérêts financiers devant ceux des joueurs qu'il prétend vouloir aider. »

Oui, ça ne plaisante pas. Un divorce express, une fin brutale à une histoire d'amour qui a duré sept ans. Forcément, car en lisant le contenu de la plainte d'Ivey envoyée au Palais de Justice de Las Vegas, on apprend qu'il réclame des dommages et intérêts à hauteur de 150 millions de dollars. Soit, si l'on en croit la rumeur, à peu près le montant que Full Tilt peine à rembourser à ses clients américains depuis que la justice a mis la main sur leurs comptes bancaires. Le fond du problème selon Phil Ivey : il ne connaissait rien des manœuvres dont est accusé Full Tilt, et veut s'extirper de son engagement contractuel avec la boîte, chose qui lui a été refusée en haut lieu.

Aussi intéressant que les évènements du moment : la réaction du public et des médias à ces évènements. Mardi, la communauté entière applaudissait Ivey pour avoir rompu le silence des joueurs associés à Full Tilt. On a loué son courage et sa prise de position en faveur des joueurs. Mercredi, la même communauté se retournait comme une crêpe, et dégueulait sur la cupidité d'Ivey qui, en attaquant FTP, cherchait surtout à protéger ses intérêts (financiers et moraux) tout en plantant un couteau dans le dos de ses ex-partenaires.

Quand je parle de la communauté, je m'inclus dedans, bien sur. Y'a pas de raison. Ce n'est pas parce que j'écris tous les jours sur le poker que je comprends forcément mieux que les observateurs extérieurs ses tenants et aboutissants. J'ai eu la même réaction que tout le monde. Quand Ivey a lâché sa bombe, je me suis dit quelque chose comme « Putain ! Il était temps que quelqu'un l'ouvre... Quel crack, le mec ! » Et 24 heures plus tard, en lisant la réponse de FTP et le contenu de la plainte, je me suis retrouvé à voir Ivey sous un œil un tantinet plus critique, car tout de même, réclamer 150 millions de dommages à une société actuellement en grande difficulté et dont il a profité toutes ces années, c'est un petit peu gonflé. L'opinion publique, c'est facile à manipuler, hein ? Malheureusement, on vit dans un monde où le dernier qui parle à toujours raison.

Finalement, on en revient au problème que j'évoquais il y a une semaine, quand je citais Milan Kundera. Quand on est au beau milieu d'un putain de cyclone, c'est difficile de le raconter, de le comprendre, de voir le bordel dans son ensemble. Les médias modernes nous offrent de très beaux moyens de communication instantanée... Mais il faut avouer que tout ce bruit, c'est épuisant, c'est nocif, ça peut être utilisé de travers et à mauvais escient. Je me sers de Twitter et Facebook depuis des années, ce sont des outils formidables permettant des tas de bonnes choses. Mais la culture de l'instantané à ses limites et souvent, j'en viens à regretter leur existence. On s'en sortait très bien avant qu'ils n'apparaissent.

Réfléchissez : dans toute cette histoire (depuis le Black Friday jusque aujourd'hui), on a finalement que très peu de faits à se mettre sous la dent. Quelques documents légaux. Quelques communiqués de presse. Très peu de chiffres. Par contre, des opinions, des spéculations, des rumeurs, des gens qui donnent leur avis, des « je pense que », des « non mais c'est certain que », des « en fait je crois que », on nous en déverse à la pelle du matin au soir, du soir au matin. Je pourrais passer des journées entières à compiler tout ce qui s'écrit et se dit sur cette affaire.

Et moi-même, je participe à toute cette agitation. J'écris des news, je ramène ma gueule ! Hé bien, j'ai un scoop : les opinions, c'est comme les trous du cul, tout le monde en a et la mienne, d'opinion, elle ne vaut finalement pas grand chose, pas plus que 99% de celles qu'on exprime un peu partout. Par contre, et c'est là le danger, mon opinion porte un peu plus que la moyenne. Les gens m'écoutent. Je passe pour un mec qui sait de quoi il parle.

J'en discutais hier avec quelqu'un de censé, qui me faisait remarquer « On a été élevés à raconter des coups de poker, des coin-flips, des brelans, on est payés pour compter des tas de jetons... Et voilà qu'on doit traiter d'un énorme merdier juridique sur lequel on ne sait finalement pas grand chose, fouiller de la paperasse légale, et commenter une situation qui évolue tellement vite que tout ce qu'on écrit risque à tout moment d'être périmé une heure plus tard. »

Il faut que je fasse attention. Il faut que je me rappelle constamment les mots de Kundera. On ne comprendra cette affaire que lorsqu'elle sera terminée. Dans longtemps, peut-être très longtemps, la vérité fera peu à peu surface. On se retournera, et on regardera de loin le truc, et on pourra en dresser un tableau ressemblant. Tirer le vrai du faux. Faire la synthèse avec le bénéfice du temps, qui possède la sagesse ultime. Mais maintenant, c'est trop tôt. On est en plein dedans. Parmi l'amas d'informations que nous écrivons ces jours-ci, il n'y a que très peu de faits établis. Il faut que je fasse attention. Que je me retienne d'écrire des trucs dont je n'ai absolument aucune idée s'ils sont vrais ou faux. Sinon, je me retrouve à écrire un jour que Phil Ivey est un héros, et à calculer le lendemain qu'en fait, il n'a plus un rond entre son divorce, le craps, le poker chinois et que sais-je encore, et que son action en justice est un bluff de la dernière chance d'un mec avec le dos au mur. Je me retrouve à relayer des rumeurs propagées par des gens qui pourraient bien avoir un intérêt personnel à propager de la merde. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour m'immiscer dans le téléphone portable d'Howard Lederer ou Chris Ferguson, regarder leurs emails, ou pourquoi pas aller taper à leur porte. Mais cela n'arrivera pas. En ce moment, beaucoup de gens parlent, la plupart feraient mieux de la fermer. Et ceux dont on aimerait tant entendre un mot vont surement rester silencieux un bon moment.

C'est compliqué, cette histoire. C'est trop compliqué.

(Autre chose que je n'ai pas mentionnée, mais qui est évidente : étant donné ma relation contractuelle que j'entretiens avec un site de jeu en ligne, je suis un peu gonflé de donner mon avis sur le tracas d'un (des) autre(s) Si l'on commence à me reprocher de manquer d'objectivité, je l'aurai bien mérité. C'est ça, le problème : si je dis du bien d'un concurrent, on applaudira ma clairvoyance, mais je dis du mal (ce que d'ailleurs je ne pense pas avoir fait, mais peu importe), on peut m'accuser à raison d'avoir une idée derrière la tête)


Le Day 2 sur Winamax

En vrac



- Mis à part Ivey, le Day 2 a été plutôt calme (on est encore au début des WSOP) avec seulement trois épreuves, dont le départ du tournoi de Omaha High-Low (mouais, bof) et la suite du tournoi de Heads Up à 25,000 dollars. Comme Benyamine était le seul français parmi les 32 joueurs, je me suis amusé à regarder l'intégralité de son match, sans aller voir ailleurs. Au final, cela ne fut guère amusant car la partie a duré plus de quatre heures. Merde, si j'en arrive à me faire chier devant mon idole du poker, c'est le signe qu'il faut que je change de métier ! J'en ai quand même tiré un long compte rendu, histoire de ne pas gâcher tout le temps passé à regarder Benyamine. (La photo a été prise par mon amie Anne Laymond, une photographe de talent que j'espère bien pouvoir embaucher ponctuellement durant les WSOP, histoire d'avoir des belles photos de temps en temps)

- Si vous êtes à Vegas, n'hésitez pas à venir me passer le bonjour dans l'Amazon Room, où je passe le plus clair de mes journées, et acheter votre copie de Lost Vegas en français, à prix discount ! J'en ai une caisse entière à écouler, elle est arrivée à la maison hier. Oui, j'ai besoin d'aide. Putain, voilà que je me retrouve à faire de la pub sur ce blog, où va t-on ? Toujours est-il qu'aux dernières nouvelles, le bouquin se vend bien, ce qui me rend plutôt heureux.

- J'ai faim.

4 commentaires:

romain a dit…

Te voila avec le mal du journaliste.

Et Kundera l'explique tres bien :

"Le roman naît de vos passions personnelles mais il ne peut réellement prendre son essor que lorsque vous avez coupé le cordon ombilical avec votre vie et que vous commencez à interroger non pas votre vie mais la vie même."

Difficile d'etre sage dans cette ville, pourtant la sagesse a toujours fait de bons journalistes.
Etre polémique n'est qu'accessoire, le faire avec un amour desinteressé envers la vie meme...c'est autre chose.

bon courage benjo

Anonyme a dit…

Merci Benjo de prendre sur ton temps de sommeil (je suppose) pour alimenter ton blog.

J'apprécie toujours autant ton point de vue à chaud d'une situation bien complexe. On peut regretter qu'une information circule trop vite sans parfois de verification ou d'analyse mais l'esprit critique des lecteurs doit être remis en question. Il suffit de voir les réactions sur divers forums pour s'en rendre compte.

Sinon pour revenir à Vegas, il serait interéssant de voir si les Seidel,Juanda, Hansen et autres Dwan communiquent sur le sujet (et pourquoi pas en "off").

Bon courage pour le reste du séjour qui part sur les chapeaux de roues

Eric Dethier a dit…

Quand je pense que sur Wam, il y en a un qui ose dire que tu as l'air sur cette photo de te faire "chier". Cfr photo du 25K avec David. Clair que le monsieur ne t'a jamais vu au travail et qui plus est n'a jamais tenté de faire un coverage pro.
Sinon j'en veux bien un moi de bouquin. J'espère être à Canne pour le Partouche Poker Tour cependant si je vois que je suis trop juste je te fais un message pour qu'on s'arrange autrement.

Pfuuu toujours pas de photo du double double ;-)
Trêve de plaisanterie. Suffit pour moi de replonger dans l'historique du blog.

Merci, une fois encore de nous faire vivre par tes yeux ces WSOP

Dageek a dit…

J'ai commandé ton bouquin cette semaine. Ravi de pouvoir te faire manger. Tu me dois donc une bière si on se croise un jour :p