samedi 28 mai 2011

Can't look back

Wattignies, 02h01. Dernière nuit en France avant deux mois. Préparatifs habituels d'avant le grand exil annuel. Il y a la valise à remplir, des tas de paperasses à mettre en ordre, factures d'hôtel, billets d'avion, de train, notes de taxi et de repas pris à Berlin, San Remo, Madrid, Paris. Il y a aussi les impôts à s'occuper d'urgence, grande nouveauté, des tas emails attendant une réponse, des instructions à donner, tel virement pour telle personne pour s'assurer de tel truc, des choses à mettre au point en vitesse avant de partir, des préparatifs d'ordre pratique, une visite à la banque, un rendez-vous chez le coiffeur bien sur, quelques achats divers, plein de boulot en retard, toujours le boulot, et je n'arriverai pas à boucler avant de partir, bien sur. J'ai dit au revoir aux gens du bureau, je passe mon temps à leur dire au revoir mais une fois par an les salutations prennent un tournure différente car comme chaque moi de mai, mon environnement quotidien va radicalement changer de couleur sept semaines durant. J'échange toute une panoplie de collègues contre une autre, à un océan et plusieurs milliers de collègues de distance. Une routine chasse l'autre.

Quel livre mettre dans la valise ? Quels livres, plutôt, impensable que je ne prenne qu'un, même si l'une des premières choses que je ferai en arrivant à l'autre bout du monde sera de visiter deux ou trois librairies pour y dépenser un ou deux billets. Le deuxième tome de l'intégrale des nouvelles de Raymond Carver ? Mais c'est la même chose que le premier, en version expurgée, l'éditeur de l'époque avait saboté 50% du texte original de Carver, et la version non tronquée est enfin disponible pour le grand public, en compagnie de l'autre, « l'originale ». Va pour le troisième tome alors. Le bouquin de philo de Bernard Stiegler au titre si étrange (« Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue ») laissant présager un contenu extrêmement guimauve, ce qui n'est absolument pas le cas ? Encore un ouvrage à ranger sur l'étagère de ceux qui me prendront des années à lire, et probablement une vie à comprendre. Bon, je le mets dans le sac. Et après, une anthologie d'articles de journaux sportifs américains balayant tout le 21ème siècle, c'est un pavé mais ça pourra plaire à Pauly. Je lui ramène aussi un exemplaire en français de Lost Vegas. C'est drôle de dédicacer un livre destiné à celui qui l'a écrit.

Il y a les deux appareils photos, les chargeurs, les batteries, les objectifs, tout un tas de câbles, deux cartes SIM, la chaîne MP3 portative, un ou deux stylos, quelques bloc-notes d'avance, et des DVD. Assez de fringues pour deux tenir deux semaines sans lessive, une paire de chaussures de ville, une paire de baskets, un short de bain qui ne servira pas, comme d'habitude, des médicaments (aspirines, principalement), et le nécessaire de toilette, bien sur. La veste pour les rares sorties, et il faut que je retrouve le passeport et le permis de conduire pour l'étranger, qui doivent être enfouis sous un tas de papiers quelque part sous le bureau.

Une angoisse parmi tant d'autres : celle d'oublier quelque chose avant de partir. Crainte irrationnelle bien entendue... Certes, je me rends dans le désert, mais un désert américain, et mis à part le passeport et le permis, il n'y a rien que je puisse oublier que je ne pourrai me procurer là-bas. Mais derrière cette phobie toute bête se cache sans doute une peur plus réelle, celle de laisser derrière trop de choses et de gens. C'est le bordel dans mon travail, mon univers, celui des gens qui m'entourent, ma tête, et je me casse une fois de plus sans avoir eu le temps, de me poser, faire le point, mettre les choses à plat. Je suis un maniaque du rangement en pleine panique.

« Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que nous avons vécu et nous en comprenons le sens. »

Cette citation appartient à Milan Kundera, je l'ai retrouvée en prélude d'un bouquin de Denis Robert, elle m'est revenue en tête en pensant à ces derniers mois. Elle m'aide à me rassurer un peu. Tout s'est passé trop vite, ces derniers temps. Boulot, boulot, boulot, tout le temps, partout, et lors de mes rares moments de répit, j'ai préféré m'éloigner du clavier. Cela fait trois mois que j'écris plein d'articles dans ma tête, sans qu'aucun ne finisse par se matérialiser dans ces colonnes. Mais, semble t-il, cela n'est pas très grave. J'aurai tout loisir de m'y replonger un jour, quand tout sera derrière nous, avec le recul nécessaire. Car en ce moment, tout va trop vite, le film défile en accéléré et j'ai bien du mal à comprendre le scénario.

Mes voyages à San Remo et Madrid ont filé à toute vitesse, succession de journées au casino et de nuits dans nos chambres, à boire beaucoup de bière, de vin et de bourbon. Le malaise ambiant au sein des petites mains de l'industrie, que j'avais évoqué à Berlin, s'était matérialisé entre temps avec l'implosion du poker en ligne aux États-Unis suite au coup de force du gouvernement américain. Lors des deux dernières étapes de la saison, la morosité a dominé l'atmosphère parmi mon cercle d'intimes, mais en dépit des évènements, ou peut-être justement à cause de ces évènements, nous sommes restés plus soudés que jamais à mesure que les mauvaises nouvelles s'accumulaient. Devant une catastrophe, on peut se recroqueviller, s'apitoyer, se demander ce qu'on aurait pu faire autrement pour l'éviter, chercher un coupable, crier au scandale... Ou on peut tout balayer d'un revers de la main, et faire la fête comme si il n'y aurait pas de lendemain, car après tout, il se pourrait bien qu'il n'y ait pas de lendemain, dans le poker comme dans le reste du monde... C'est la deuxième option que nous avons choisie.

J'ai tellement d'histoires à raconter sur ces dernières semaines... Des histoires joyeusement tristes, des histoires tristement joyeuses. Il y a celle de la pathétique misère de ce perdant professionnel observé un soir à la table de roulette du casino d'Amsterdam, où j'ai passé quelques jours après l'EPT de Berlin. Et comme charité bien ordonnée commence par soi-même, il y a aussi l'histoire de cette soirée que j'avais décrétée « spéciale addiction » pour fêter à San Remo les un an sans jouer au moindre jeu de hasard de mon ami et confrère Kinshu, suite à un pari conclu avec Guignol douze mois plus tôt, un pari gagné donc. Tous les potentiomètres à fond, aucune table de jeu laissée à l'abandon, machines à sous, black-jack, roulette, et le Texas Hold'em contre la banque, véritable petite merveille de jeu diabolique. Plongée la tête la première dans la dégénérescence la plus primaire jusqu'à la fermeture du casino. Pourquoi pas ? J'ai perdu quelques billets, mais je me suis bien amusé, avant de me faire réveiller par le téléphone et un SMS m'annonçant la fin de la traque de Ben Laden. Il y a l'histoire de notre périple entre San Remo et Madrid, tout un bordel, avec l'accident de la chauffeuse du taxi sous nos yeux alors que l'avion décolle dans moins de deux heures. Il y a l'histoire l'étape finale de la saison EPT, non, mais loin d'être un succès non plus, juste un tournoi de plus, où ce qui s'est passé à la table a été relégué au second plan par les secousses en coulisses, quelques confrères de plus qui perdent leur travail, la peur face à l'avenir, quelques masques qui tombent et un dégoût de plus en plus palpable face au cloaque qu'est l'industrie du poker. A Madrid, il y a aussi eu cette soirée hallucinée où un type de la CIA s'est incrusté dans notre chambre au beau milieu de la fête, deux bouteilles dans les mains, l'air de rien, il faudra que j'en tire une nouvelle un jour, je m'en veux de ne pas avoir sauté sur mon clavier immédiatement après. Et puis il y a eu les adieux, le dernier soir, à tous ces gens que je ne reverrai pas cet été à Vegas car on a plus besoin d'eux, et que je ne reverrai peut-être plus jamais, en fait. Toutes ces journées furent précieuses. Je peux déjà pressentir que je ne les oublierai jamais. Il s'y sont passées des choses importantes, impalpables mais peut-être définitives. Et peut-être qu'un jour j'arriverai à reconstituer l'histoire dans l'ordre.

Pour l'heure, il est temps de quitter un bordel pour en retrouver un autre.






















3 commentaires:

Rv a dit…

Fichtre.
J'espère que la traduction d'un livre t'auras donner l'envie d'en écrire un toi même.

Un pronostic sur la fréquentation du cru 2011 du WSOP ?

Patlegrec a dit…

Toujours un plaisir de retrouver chaque année ces articles qui nous annoncent que, ça y est, ça va recommencer...

Anonyme a dit…

Whaou... 1 an déjà!!! un ami m'avait dit d'aller sur ton blog pour découvrir l'autre face du poker juste avant les WSOP 2010.
C'est en lisant tes nombreux récits et notamment celui sur Tom Dwan qui je me suis promis de participer un jour aux WSOP.
Et... c'est fait, un package en poche pour 2 events, j'aurai la chance de découvrir cela de mes yeux: ca me fait un peu l'effet du film après un livre... j'espère ne pas être déçu!
Encore merci et peut-être à bientôt.
JFT