mardi 1 mars 2011

Et on garde que l'amour

Tout à l'heure, j'étais dans le RER, il était sur le point de partir, et un mec a fait irruption dans la rame, le souffle court, il avait sprinté pour arriver à temps. Là, le signal retentit, et au moment où les portent se ferment, le mec aperçoit son pote derrière la vitre, lui aussi a couru, mais pas aussi vite. Alors le mec fait ce qui lui semble être la meilleure chose à faire dans cette situation : il tend sa main in extremis pour bloquer la fermeture de la porte. Je sais pas, il devait s'imaginer que la porte allait se rouvrir, mais non. Il ne se passait rien. Sa main restait bêtement coincée dans la porte. Il est resté là sans bouger pendant trois, quatre secondes, puis a fini par admettre sa défaite. Il a fait un signe embarrassé à son pote à l'aide de sa main libre, et a retiré l'autre d'un coup sec. Les portes se sont fermées pour de bon, et le train s'est mis en route.

Forcément, ses phalanges ont morflé, la friction de la peau si fragile à cet endroit sur le caoutchouc bien dur, ça ne pardonne pas. Grand moment de solitude pour le mec : il a l'air un peu con, et il a mal, sous le regard collectif appuyé des autres passagers. Des gouttes de sang se forment aux jointures, et commencent à ruisseler sur les doigts et le revers de la main, avant de chuter sur le plancher de la rame, plic, ploc. Et il reste là, stoïque, à regarder dans le vide, la tête presque collée contre la vitre, et son sang qui coule. Comme tous les autres passagers, j'ai envie de lui dire qu'il faut quand même être foutrement demeuré de risquer de se casser un doigt ou pire pour pouvoir faire rentrer son pote dans la rame alors que le train suivant est déjà là en train d'attendre sur le quai d'à côté, il part dans trois minutes, et puis ça lui vient pas à l'esprit qu'il fait patienter le train entier pour le bénéfice d'une personne, peut-être que des gens vont louper leur correspondance à cause de lui, et se taper une heure d'attente sur un banc, non, ça lui passe au dessus de sa tête, bien entendu. J'ai envie de lui dire tout ça, mais j'ai rien dit, à la place j'ai sorti un paquet de Kleenex de ma poche, et je lui en ai tendu un, et il l'a enveloppé autour de son doigt, il avait l'air d'être en train de salement souffrir, donc il n'y avait rien à dire, en fait.

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Cela faisait bien longtemps que je n'avait pas eu agenda aussi calme, côté déplacements. Deux tournois en deux mois, (plus, en bonus, la première étape du France Poker Tour 2011 à Paris, deux petites journées rapides, une broutille dans la joie et la bonne humeur). Un rythme idéal, à mon avis. Il ne faudrait jamais en faire plus, au risque d'en perdre le goût. Le rythme « bœuf de labour », c'est pas bon pour l'inspiration. Alors que, lorsque j'arrive sur un tournoi après trois semaines de « repos », j'ai les crocs, je suis gonflé à bloc.

Ces deux gros tournois se jouaient en France. Deauville d'abord, et son EPT. Les EFOP ensuite, et leur étape World Poker Tour, jouée à l'Aviation Club de France. Deux épreuves bien distinctes.

D'un côté, Deauville, plus de 800 joueurs, la grosse machine bien huilée de PokerStars, une salle géante, tout ce que la France compte de joueurs pros, de joueurs stars et/ou sponsorisés, des amateurs pleins d'espoirs, des qualifiés Internet partout, toutes les équipes se ramènent, c'est la guerre des « coverages » et du marketing, la salle de presse est pleine à craquer, on refuse des accréditations, l'excitation est de mise - allez papa ! - les jeunes espoirs se font remarquer, des futures micro-célébrités du poker se créent sous nos yeux, c'est un grand bordel foutraque, démesuré.

De l'autre côté, les EFOP. Plus calme, on est dans les salons cosy de l'Aviation Club de France, il y a beaucoup moins de joueurs, forcément, les ambitions des organisateurs sont plus modestes, il y a moins de place, moins de joueurs qualifiés sur Internet, c'est plus difficile d'attirer du monde, débourser 5,000 euros une seconde fois en une semaine n'est pas un luxe que beaucoup de joueurs peuvent s'offrir. Moins de tables, donc, mais des tables de meilleure qualité : des parisiens en vue affrontant les joueurs européens les plus dangereux du moment.

Moi, j'aime bien les deux. J'aime l'excitation particulière des grands rendez-vous du style Deauville, où le cirque continue en dehors de la table, et les potins foisonnent depuis le bar jusqu'à la chambre d'hôtel la plus reculée, il y a plein d'histoires à raconter, et puis j'aime bien aussi les réunions intimes de joueurs aux poches pleines sur les Champs-Elysées. Deux ambiances diamétralement opposées. Pour ce qui est du boulot, je préfère quand même les petits tournois. Le travail qu'on rend est de meilleure qualité. Il est virtuellement impossible de rendre compte du « scénario » d'un tournoi à 800 joueurs quand on est seulement deux à le couvrir. Il y a beaucoup trop de monde. On voit des chip-leaders se former, mais on les oublie vite, on manque plein de trucs, on a pas le temps, plein de stars nous passent nous le nez, on ne peut tout dire, on ne dit pas grand chose même, car on ne voit pas grand chose. Un tournoi à 200 joueurs, en revanche, il est possible de bien le couvrir. Tous les joueurs sont réunis dans une même salle, une petite salle. On peut garder un oeil sur la plupart des favoris, sans pour autant manquer d'observer les joueurs inconnus, ceux qui vont peut-être faire parler d'eux. L'ordinateur n'est pas loin, on peut observer un coup important, le taper en vitesse, et revenir dans la salle sans avoir rien manqué d'important. A la fin de chaque journée, il est facile de dresser un bilan, car la liste des joueurs n'est pas très longue : on voit immédiatement qui a chuté, qui s'est maintenu, qui a disparu, etc. L'histoire qu'on raconte au lecteur est plus complète, moins morcelée, plus intéressante, et quand la table finale arrive, on sait à peu près comment il en sont tous arrivés là. Bref, en ce qui concerne un reportage sur un tournoi de poker, la qualité augmente quand la quantité diminue.

EPT Deauville
Day 1A - Day 1B - Day 2 - Day 3 - Day 4 - Day 5 - Finale

France Poker Tour Paris
Day 1 - Day 2

WPT - Euro Finals of Poker
Day 1A - Day 1B - Day 2 - Day 3 et 4 - Finale

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Sinon, pas grand chose de plus à raconter sur ces tournois que ce qu'on l'on a déjà publié sur place. A Deauville, je suis tombé malade, cela m'arrive rarement, mais mon corps ne fait pas les choses à moitié : combinaison de grippe, crève, maux de gorge et rage de dents, j'ai manqué deux journées entières que j'ai passées cloué au lit, baignant dans une mare de sueur. Je m'en suis vite remis, je n'avais pas le choix.

A Paris, on a assisté à trois cérémonies de remises de prix poker. L'exercice est à la mode. J'en ai moi-même donné un, de prix : celui de la « personnalité poker de l'année » selon le jury des European Poker Awards, je l'ai remis à Tony G, je l'aime bien, mais j'aurais préféré le donner à Jesse May, l'un de mes seuls vrais héros dans ce milieu. Et puis comme les journées de travail n'étaient pas trop longues, j'ai eu le temps de faire un peu de taf' en freelance. J'ai enregistré deux interviews dans les salons de l'ACF, l'une ou les deux devraient paraître prochainement dans 52, cela vous changera des copier-coller de mon blog.

Surtout, ces deux semaines furent l'occasion de véritablement lancer un nouveau projet que j'avais en tête depuis longtemps : un blog à plusieurs appelé « Les Couvreurs ont la Parole ». Un truc sans prétention, vraiment, une petite distraction pour passer le temps, s'essayer à une forme d'expression différente de l'écriture, rien de plus que s'amuser un peu entre amis, Harper, Kinshu, Steven, Jooles et Maanu, mes « Band of Brothers » des médias poker français. L'idée est venue à force de raconter des conneries entre nous sur les tournois à propos de toutes les histoires qu'on entend autour des tables, et entre deux bières après le boulot : pourquoi ne pas en faire profiter tout le monde ?

Le but n'était pas de se prendre la tête avec un nouveau blog et de nouveaux articles pontifiants et interminables à écrire. Non, il y avait plus simple, plus direct : un enregistreur audio, avec lequel on a juste besoin de cinq minutes tous ensemble pour mettre sur bande l'inspiration du moment, en vitesse, en parlant les uns sur les autres avec le moins de préparation possible. Après, il ne reste plus qu'à mettre en ligne le fichier non monté, joindre un petit laïus pour situer le contexte, et voilà. Bref, un « podcast » comme Pauly et Dan le font depuis deux ans et demi avec Tao of Pokerati, je n'ai pas été cherché l'inspiration bien loin.

En trois épreuves, on a déjà enregistré vingt épisodes. On parle – un peu – de poker en dressant le tableau des journées de tournoi on se moque – beaucoup – des joueurs, on en fait parler quelques uns au micro (comme le vainqueur de l'EPT de Deauville trois minutes après sa victoire). C'est rigolo, de raconter des conneries dans un micro. Ouais, rigolo, c'est le mot, surtout quand on se retrouve au milieu d'un micro évènement, comme les cérémonies de remises de prix suscités : rarement je me suis autant marré qu'en les commentant en direct.

Bref, je ne sais pas trop où il va aller ce nouveau machin, et on s'en fout. Peut-être qu'on va en rester aux enregistrements audio, peut-être qu'on va commencer à écrire. On verra. Le but, c'est surtout de se marrer, et si ça fait marrer les autres c'est bien, sinon tant pis, au moins ça nous fera des souvenirs à nous pour quand on sera vieux.

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L'autre jour, j'écrivais que c'était drôle d'être considéré comme un journaliste « poker » alors qu'en fait, je n'écris que très rarement de véritables articles sur le poker. Les hautes sphères de Winamax ont du me lire, puisqu'ils m'ont confié à moi et Harper la charge de la rubrique « News » du forum Wam-Poker, poste laissé vacant après le départ d'Aymeric (bonne chance à toi !)

Me voilà donc depuis deux semaines occupé à rédiger chaque jour deux ou trois articles d'actualité, les sujets sont libres, on choisit les thèmes dont on a envie de parler. Ça fait du bien, ça me dégourdit les pattes ankylosées par les « coverages », exercice répétitif à la longue.

Quelques exemples :

Les European Poker Awards
La mode des tournois deepstack lowcost
Le Los Angeles Poker Classic
Le programme des WSOP 2011
La nouvelle ligue de poker d'Annie Duke
La finale EPT déménage à Madrid
Nouvelles régles pour les médias aux WSOP 2011

C'est un art difficile, la "news". J'ai tendance à toujours faire trop long. Impossible de rester bref. Mais je veux éviter autant que possible de recopier bêtement les communiqués de presse que l'on reçoit, ou les articles publiés par les autres sites. Le but, c'est d'apposer sa patte sur la nouvelle, de prendre un peu de recul, de donner son avis, et tant pis pour l'objectivité, concept surestimé de toute manière. Si c'est pour écrire la même chose que les autres, à quoi bon ?

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Probablement que je vais parler de moins en moins de poker sur ce blog, étant donné que j'ai désormais deux nouveaux supports à ma disposition pour le faire. Ceci dit, j'ai encore plein de thèmes à aborder ici, des articles qui me trottent dans la tête, pas écrits faute de pouvoir leur consacrer le temps qu'ils méritent. En vrac :

- L'ère du sponsoring est (déjà) révolue
- Le circut pro a perdu de ma magie (Article "vieux con", succès garanti)
- Qui est le meilleur joueur de poker du monde ? (Le but n'étant pas de répondre à la question (idiote) mais de débattre sur les classements du genre Hendon Mob, LivePoker, CardPlayer, etc)

Et j'ai aussi un projet d'écriture assez ambitieux qui va me prendre pas mal de temps, c'est pour ça que je ne pourrai pas m'y mettre tout de suite, je n'en dis pas plus mais si j'y arrive ça devrait être sympa. Là, j'ai jusqu'au 31 mars pour - enfin ! - terminer la version française de Lost Vegas, je sens que je ne vais pas beaucoup dormir durant les quatre semaines à venir.

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C'est à mon pote Jérôme que l'on doit le bon mot le plus délicieux de ces deux premiers mois de l'année 2011. On était à Deauville, auu Brok Café, et malgré le nom du rade, il n'y avait pas de joueurs de poker, non, ils se cantonnent à l'O2 ou à Régine, dans le casino. On était avec sa copine et son associé, il y avait déjà plein de verres vides sur la table, des cocktails, des bières. La serveuse s'est pointée et a demandé : « Vous voulez que j'en retire un peu ? ». Et là Jérôme, imperturbable, grand sourire, à tempo : « On retire tout ce qui est négatif, et on garde que l'amour. »

Elle est repartie avec les verres, et c'était déjà bien.

5 commentaires:

Kof a dit…

A chaque fois que je lis un de tes post je n'ose plus poster pendant 2 semaines, après celui-là, je crois que je vais en prendre pour le mois.
Je ne sais pas comment s'appelle se syndrome, sans doute le complex d'infériorité, en tout cas ça me fait la même chose à chaque fois que je vois un film culte, je me dis que je ne pourrai plus aprocher une caméra.

Stefal a dit…

En lisant l'intro, je me suis, une fois de plus, dit: "Il va bientôt l'écrire son bouquin?".
J'espère que c'est bien ça ton projet.

Ne te fais pas trop rare quand même.

Up and Down a dit…

je viens de finir Lost Vegas (pas eu la patience d'attendre la traduction)...je me suis régalé !

franchement ça fait kiffer de voir son nom ds le livre??? :)))

involontaire a dit…

« On retire tout ce qui est négatif, et on garde que l'amour. »

hehe un peu cheesy ton pote :)

Benjo a dit…

Mais justement ! C'est ça qui est bon !! Hé hé :-)