vendredi 29 octobre 2010

Procrastination et fonds de tiroir (fin)

World Series of Poker Europe

C'est la première fois en quatre ans que je manquais le départ de la version européenne des championnats du monde. Nous avions été retenus par le Winamax Poker Open, et quand nous sommes finalement arrivés à Londres, deux épreuves étaient déjà terminées : le short-handed à 2,500£, et le Pot-Limit Omaha à 5,000£. Dans le second, Jeff Lisandro décroche son cinquième bracelet, et dans le premier, c'est Phil Laak qui remporte une victoire attendue de longue date par ses nombreux fans. L'ancien employé de Winamax Vincent Dalet manque de peu la table finale avec une huitième place. « Oryn » avait généreusement financé une partie de mon EPT à Tallinn, et j'avais promis de lui renvoyer l'ascenseur à la prochaine occasion. Hélas pour moi, je n'avais aucun pourcentage ici, ses parts s'étant vendues comme des petits pains avant même que j'aie eu le temps de m'y intéresser.

Se loger à Londres est un casse-tête pour qui ne dispose pas d'un budget illimité. J'avais prévu de dormir chez un ami, mais celui-ci m'a lâché en toute dernière minute, la veille du départ. Panique à bord : j'ai galéré pour trouver une solution de rechange, me rabattant finalement sur l'Umi, un petit hôtel près de Notting Hill, pour moins de 200 livres la nuit. Le second soir, je suis rentré vers quatre heures du matin, et ai été accueilli par un nuage de vapeur emplissant la pièce entière, et une température à quarante degrés : la douche tournait à fond, avec le potentiomètre réglé du côté « eau chaude ». Bon sang, que s'était-il passé ? Comme j'étais certain de ne pas oublié de couper l'eau en partant, un mystère à la Raymond Chandler me tendait les bras. J'ai cogité toute la nuit, avant d'apprendre la (décevante) vérité le lendemain : une équipe de maintenance était passée dans l'après-midi pour régler un problème d'eau chaude.

Côté boulot, Harper et moi étions au bord de la rupture après quatre journées intenses à Dublin. On en était même pas à la moitié de notre marathon de reportages : un changement de rythme s'imposait. Plutôt que d'être présents tous les deux du matin au soir, nous avons décidé partager nos heures au casino Empire, et ainsi travailler en rotation. J'ai fait exception pour les trois premières journées du Main Event, où la charge de travail était trop importante pour se permettre de procéder de cette manière, mais à part ça, nos neuf jours aux WSOP-E sont passés comme une lettre à la poste. Y'a pas à dire, passer de 15 à 9 heures de travail par jour, ça change tout. J'ai pu rattraper les heures de sommeil en retard, prendre le temps de rendre visite à mes disquaires préférés de Notting Hill et Soho, flâner dans les rues de Londres...

Je suis un grand fan des WSOP-E. Les épreuves sont belles, variés, pas trop grosses, et se déroulent au beau milieu d'une ville que j'aime. J'ai développé une excellente relation avec les organisateurs, qui nous accueillent désormais comme si on faisait partie de la famille. Bizarrement (ou pas), très peu de médias se sont déplacés, ce qui a rendu les tournois encore plus faciles à couvrir, car nous n'étions pas cinquante à piétiner dans l'espace réservé aux tables. Et, miracle, nous disposions même d'une salle de presse en bonne et due forme, dans un bureau désaffecté situé non loin des tables. Ça a toujours été le problème, au casino Empire : il n'y a pas de place, et les journalistes ont toujours été le cadet des soucis des organisateurs. Pour vous en convaincre, petite rétrospective des salles de presse depuis la création des WSOP-E :

2007 : une salle en sous-sol dans l'hôtel Radisson de Leicester Square... à 300 mètres à pied du casino Empire ! J'ai du parcourir quarante kilomètres durant cette semaine là.
2008 : un bar situé à l'étage du casino, à 100 mètres des tables. Assis sur des canapés, l'ordinateur sur les genoux pendant deux semaines. Mal de dos garanti.
2009 : un bar près des tables, il y a du mieux, sauf que le bar en question ouvrait tous les soirs à 18 heures, et se retrouvait rapidement rempli de fêtards éméchés menaçant à tout moment de renverser leur pinte de bière sur notre matériel. Il y avait de quoi péter un câble.

Vous voyez le chemin parcouru en quatre ans...

Après Phil Laak, c'est un autre joueur à qui le bracelet avait longtemps échappé qui s'est imposé dans l'épreuve de heads-up : Gus Hansen. Le danois faisait face à Jim Collopy, et la victoire a failli lui échapper à de nombreuses reprises. J'étais fermement du côté de Jim, un ami depuis notre première rencontre il y a un an (c'était sur le pas de la porte de ma maison à Londres, il était à l'intérieur et avait refusé de m'ouvrir). Gus a comme d'habitude pratique son style préféré : « chatte-agressif », comme je l'apelle, et s'est sorti plusieurs fois de situations difficiles grâce à des turns ou des rivières miraculeuses. Je me moque, mais c'était tout de même sympa de le voir gagner. Une victoire médiatique qui a plu à tout le monde, Gus le premier, qui était heureux comme un gamin après avoir reçu le bracelet qu'il attendait depuis un bail.

Ensuite, il y a eu le Main Event... Qui représente pour moi l'apogée du poker professionnel en tournoi. Peu de joueurs (346), mais presque exclusivement des fines lames. La partie a été de qualité exceptionnelle tout du long, surtout à la fin, avec Viktor Blom et Phil Ivey en demi-finales. Une table finale avec ces deux là aurait pu être historique (rappelons que Viktor Blom est très probablement le fameux « Isildur1 » en ligne), mais leur parcours s'est arrêté en 16ème et 19ème place, respectivement. La rumeur qui courrait, c'est que Ivey avait passé la nuit précédente à jouer le Main Event des WCOOP sur PokerStars, ne s'arrêtant qu'à onze heures, juste à temps pour rejoindre le casino Empire, ce qui expliquerait sa prestation plus que médiocre en demi-finales (tapis avec As-10 après une relance, un call et une sur-relance ? Bof !)

Les français étaient plus d'une vingtaine au départ. C'est plus que ce que j'avais imaginé. Et les résultats ont été plutôt satisfaisants, avec cinq places payées, et deux finalistes, comme de juste deux joueurs Winamax : Nicolas Levi et Marc Inizan, qui s'est vu coller un W rouge seulement quelques minutes avant le départ de la finale. J'imagine que l'occasion a fait le larron dans la décision d'intégrer Marc au sein du Team le jour même où il s'apprêtait à disputer une finale télévisée, mais en même temps, il s'agit d'un jour que nous apprécions depuis longtemps, et qui était en contact avec la salle de jeux en ligne depuis déjà un moment. Parmi les joueurs français n'ayant pas de contrat de sponsor, Marc figurait assurément parmi les plus talentueux. Bonne nouvelle, donc. Quant à Nicolas Levi, c'était bien sur un plaisir de le voir atteindre la finale (il termine en cinquième place). Croc est un des joueurs dont les résultats en tournoi ces deux dernières années n'ont pas exactement reflété le niveau.

On a fété le résultat de Nico au Gaucho, une chaîne de « steakhouse » londonienne tout à fait exceptionnelle pour qui aime la barbaque. Incidemment, c'est là qu'une semaine plus tôt nous fêtions l'anniversaire d'Arnaud Mattern. Une bonne partie de rigolade avec toute une armée de pros français installés à Londres. Tiens, si vous écrivez pour un magazine ou un site de poker, je vous offre gratuitement un sujet d'article : le récent exode des pros français vers la capitale britannique. Rares sont les joueurs français gagnants en high-stakes n'ayant pas franchi la Manche. Pourquoi s'installent t-ils en masse là bas ? N'hésitez pas à les cuisiner sur la question des impôts, et à leur parler de la Thailande, la seconde patrie de certains d'entre eux. Je trouve le mouvement actuel fascinant – il y a pas mal à écrire sur le sujet, mais cela sera pour plus tard.

Le reportage sur Winamax :
Heads-Up Championship : Day 1 - Day 2
Main Event : Day 1A - Day 1B - Day 2 - Day 3 - Day 4 - Day 5 - Finale

European Poker Tour – Londres

Atroce, ce tournoi, juste atroce. Je le suspectais l'année dernière, mais je n'ai rien dit histoire de lui donner une nouvelle chance, mais c'est bien Londres qui remporte haut la main le prix de l'étape EPT la plus abominable de la saison. En 2009, PokerStars s'est battu avec succès pour obtenir le droit d'organiser un tournoi hors des murs d'un cercle ou casino, un privilège qui n'avait jusque là jamais été accordé sur le sol anglais. Une initiative louable : le casino Victoria était décidément bien trop petit pour accueillir une épreuve aussi grosse. Le problème, c'est que le lieu trouvé en remplacement, l'hôtel Hilton, est juste un trou à rats infâme. Le Conrad Hilton tel que dépeint dans la série Mad Men se retournerait sans doute dans sa tombe en voyant à quel point ses hôtels ont pu tomber. Sans aucun doute le pire établissement hôtelier du monde, alors que, paradoxalement, le prix des chambres le place aisément dans la catégorie des hôtels les plus chers du monde. Pour 280 livres sterling la nuit (320 euros !), vous avez droit à des chambres minuscules au mobilier inchangé depuis la construction de l'hôtel, un service agressif qui vous regarde de haut, des agents de sécurité bêtes comme leurs pieds, et un matin, j'ai même trouvé une fourmi dans ma salade, j'invente rien. Ce sont des problèmes de riche, je vous l'accorde, mais tout dans mon séjour m'a laissé avec la désagréable impression qu'on se foutait de ma gueule.

Mis à part l'hôtel, l'autre facteur de tilt provenait de la salle de conférence qui accueillait le tournoi au sixième étage, certes plus spacieuse que le Victoria, mais néanmoins encore bien trop petite, avec ses dizaines de tables entassées les unes sur les autres ne laissant que cinq centimètres d'espace entre elles. Je déteste bousculer les joueurs durant la partie, et j'ai donc passé les trois premiers jours sur le côté, sans vraiment prêter attention à ce qu'il passait.

Bref, un tournoi à oublier, et j'ai en fait bien du mal à me rappeler de quoi que ce soit, un mois après les faits. Hmm, il y avait plein de français au départ, et il y en a plein qui ont fait l'argent. Michel Abécassis en faisait partie, mais personne d'autre du Team Winamax. Anais Lerouge (la copine d'Antoine Saout) a gagné le tournoi féminin, et Benjamin Pollak l'épreuve mixte Omaha/Hold'em. Thomas Bichon a terminé en 14ème place du tournoi principal, une semaine après avoir atteint les demi-finales lors du Main Event des WSOP-E. La table finale, euh... je sais pas. Si, le duel final était génial, l'un des plus beaux que j'ai jamais pu voir. Il opposait le légendaire John Juanda a un petit jeune rosbif, David Vamplew, et c'est le petit jeune qui a du le dernier mot, mais c'est Juanda qui méritait de gagner, je pense. Et à part ça, rien. Ah, si, le dernier soir, je me suis retrouvé dans une suite du Hilton en compagnie de vingt jeunes joueurs online, âge moyen 22 ans. Pour la première fois de ma carrière, je me suis senti vieux, ce qui, vu les specimen que j'ai pu observer, n'était pas forcément une sensation désagréable. Quand j'ai démarré en 2004, il n'y avait aucun gamin de ce genre sur le circuit. Lors de cette soirée (où la sécurité a du intervenir, et a été très compréhensive, le blason du Hilton a totalement été redoré à mes yeux à cette occasion, je dois le signaler), plein de scénarios de films me sont venus à l'esprit. On pourrait tout à fait écrire un script à la American Pie version poker. Cela pourrait être rigolo.


Le reportage sur Winamax :
Day 1A - Day 1B - Day 2 - Day 3 - Day 4 - Finale

Boy Scout

Le week-end suivant, je me retrouvais à nouveau en vadrouille... Pour me rendre dans un petit casino d'une petite station balnéaire d'un petit pays d'Europe. Sauf que pour une fois, je n'étais pas là pour raconter des coin-flips et prendre des photos de joueurs de poker. Dans l'optique d'un futur agrandissement du Winamax Poker Open à d'autres destinations, on m'avait envoyé là pour observer, prendre des notes, rentrer en contact avec les locaux, et rédiger un rapport en vue de répondre à la question : « est-ce que cette destination pourrait accueillir une prochaine étape du WPO ? »

J'ai grandement apprécié cette tâche d'un genre nouveau qui m'était confiée. En plus d'inspecter le casino et son organisation sous toutes les coutures, je me devais aussi d'étudier en long et en large le moelleux des matelas des hôtels, l'excellence de la nourriture proposée par les restaurants du bord de mer, et la dansabilité de la piste des boîtes de nuits du coin. On a vu pire comme job... J'espère que j'aurai l'occasion de recommencer à l'avenir.

Poker à la sauce chti

Mes premiers week-ends à la maison depuis une éternité, je les ai passés... dans des casinos, à regarder des mecs jouer au poker. On ne se refait pas. En fait, j'avais une bonne excuse : ma région accueillait coup sur coup deux tournois de poker professionnels. Il y a d'abord eu une étape des France Poker Series (le circuit français de PokerStars) au casino Partouche de St-Amand les Eaux, puis le Barrière Poker Tour à Lille.

Des tournois pros organisés dans le Nord de la France... Pour reprendre une phrase cliché, si on me l'avait annoncé en 2004, quand je me réunissais chaque semaine rue des Postes à Lille avec une poignée d'amateurs pour disputer un Sit-N-Go à 5 euros (avec recaves, attention !), j'aurais doucement. A cette époque, il n'y avait même pas de casinos à Lille, et on était encore à deux ans d'une législation concernant le poker en live.

Avance rapide jusqu'en 2010, et nous voilà avec deux belles épreuves bien organisées où l'on pouvait croiser un joli panel de pros français comme Tristan Clémençon, Adrien Allain, Idris Ambraisse, Nicolas Babel, Fabrice Soulier, Antoine Amourette... Les affluences ont été plus que correctes, avec un avantage de St-Amand sur Lille : 228 joueurs contre 97. Il faut dire que les France Poker Series bénéficiaient d'un double avantage : une expertise à la fois dans les satellites online (PokerStars) et live (Partouche). Le BPT était un poil plus cher (1,650 euros contre 1,100 euros) et n'a vu qu'une poignée de joueurs se qualifier sur la plate-forme de Barrière, qui vient à peine de naître.

Le jeu développé a été de qualité, bien que je ne sois pas convaincu par la structure du BPT, avec vingt blindes à peine de tapis moyen en table finale. Mais difficile de se plaindre des vainqueurs : le sous-estimé David « RayonsX » Jaoui à St-Amand, et nul autre que Bertrand Grospellier à Lille. En cinq ans de carrière, ElkY a gagné tout ce qu'il était possible de gagner, ou presque, ce qui ne l'empêche pas de rester un vrai mordu de poker et de se rendre à de « petites » compétitions comme celle-ci. A noter qu'ElkY a disputé l'intégralité de sa finale avec un ordinateur portable installé derrière lui : le Main Event des FCOOP (le championnat online de PokerStars France) se déroulait en même temps.

C'était sympa de voir mon petit frère à l'œuvre à St-Amand, où il officie comme « tournament director » en compagnie d'une équipe bien rodée. A Lille, mon fief, j'ai réussi non sans mal à traîner une poignée de joueurs hors du casino. J'ai trouvé un petit estaminet sur la Grand Place où Fabrice Soulier et Claire Renaut se sont essayés aux spécialités locales, avant d'atterrir dans un bar près de la gare où j'ai fait la connaissance de jeunes joueurs Internet ayant la tête sur les épaules, c'est rare.

Le soir de la victoire d'ElkY, j'ai été embarqué dans un SNG à 120 euros avec la quasi-totalité de l'équipe de joueurs pros de Barrière (Lucille, Cescut, Pollak, Rémy Biéchel...), et seulement la moitié d'entre eux ont joué n'importe comment. Cet enfoiré de Benjamin Pollak appartenait semble t-il à cette catégorie, payant mon tapis avant le flop avec As-10 de cœur, et trouvant une couleur pour battre mon As-Dame, j'aurais pu payer mes prochains concerts de Phish avec le prize-pool de ce tournoi, snif.

jeudi 28 octobre 2010

Procrastination et fonds de tiroir (2)

Tiens, c'est marrant, vous avez aimé l'article précédent. Je le trouvais nul, et j'ai coutume de penser que les histoires de bad-beat n'intéressent que ceux qui les racontent. Il faut croire que non. Poursuivons le rattrapage, donc.

Après le Partouche Poker Tour, nous avons eu une petite semaine de « repos » au bureau... Pour enchaîner directement sur 19 jours de tournois consécutifs, rien que ça, dans trois établissements différents. Début du périple... en Irlande.



Winamax Poker Open

Voilà un tournoi où je n'ai que des bons souvenirs. Le premier tournoi live de Winamax, nom d'un chien. Évènement historique ! Bon, OK, pas tout à fait. Non, ce n'était pas la première fois que Winamax s'associait à une épreuve en « dur » : il y a bien sur le France Poker Tour depuis deux ans, (la sixième saison est en train de se mettre en route) et des initiatives ponctuelles comme le Winamax Club Trophy (réservé aux clubs amateurs, donc).

Mais au niveau de l'énergie déployée, du travail accompli et de l'ambition affichée, le WPO avait tout l'air d'une grande première. Le buy-in était conséquent sans être non plus complètement hors de portée de notre clientèle (500 euros). Des satellites ont été organisés par dizaines plusieurs mois durant, permettant à des dizaines d'amateurs et membres des clubs partenaires de Winamax de se qualifier pour un investissement modique, voir nul. Un travail de promo important a été fait. De nombreux membres du staff de Winamax ont mis la main à la pâte, en aval comme en amont : un travail d'équipe qui a rendu la chose encore plus intéressante pour moi qui ai l'habitude de travailler seul, ou en comité très réduit.

Bref, pour la première fois, nous avions notre tournoi à nous. Au niveau de mon job, c'était une sensation complètement différente de d'habitude : sur des épreuves comme l'EPT ou les WSOP, je ne suis qu'un simple visiteur, et je dois me plier aux règles et emmerdements propres à chaque circuit : difficulté d'obtenir des accréditations et sièges en salle de presse (EPT), interdiction d'écrire plus d'un article par heure (WSOP)... Là, à Dublin, nous étions chez nous, avec « nos » joueurs, sans personne pour venir nous dire comment il fallait bosser, et l'impression de participer à la construction d'un truc tangible. Vous l'avez compris, je ne me suis jamais senti aussi « corporate » que durant ce week-end.

Pour ce qui est de l'organisation sur place, il nous fallait un coup de main, et le choix a été plutôt facile : Mike Lacey et son équipe, les irlandais de D4 Events. Nous bossons depuis février 2008 en envoyant des qualifiés, Local Heroes et pros du Team par avions entiers à chacun des tournois qu'ils organisent (les fameux « European Deepstack Championship », notamment, auxquels je participe chaque année). Cette collaboration informelle (et profitable aux deux parties, puisque cela gonfle leur épreuves, et nous permet de faire de la promo en terrain « neutre », je veux dire par là non occupé par PS ou un autre concurrent) ne demandait qu'à être officialisée : voilà qui est chose faite, et je ne peux que m'en réjouir, car Mike est un ami de longue date dans le milieu, et son équipe était simplement parfaite tout au long des quatre jours de l'épreuve, avec des croupiers et superviseurs d'un professionnalisme irréprochable.

Côté boulot, nous avions donc les mains libres, et j'avais décidé de mettre le paquet côté reportage. Pas question de lambiner : pour ce premier tournoi Winamax, il fallait produire le plus possible de contenu, du matin au soir, avec un maximum de mains racontées, des photos à foison, des profils de joueurs en veux-tu en voilà, petites vidéos réalisés à l'arrache avec mon appareil photo, et un résumé détaillé des évènements tous les soirs après la conclusion de la partie. Pendant ce temps, Paco et Junior ont produit de belles vidéos bien léchées, avec des interviews, « micro trottoirs » et autres joyeusetés. Comme il s'agissait d'un tournoi majoritairement amateur, je savais que nous allions avoir un maximum de requêtes sur Wam-Poker, en provenance de gens voulant des nouvelles de leur beau-frère, meilleur ami, époux, etc, jouant le tournoi. Un maximum d'efforts à été fait pour répondre à leurs demandes.



Une finale très regardée

Pour ceux qui se sont demandés : « pourquoi Dublin pour un tournoi français ? », il faut savoir que l'organisation du WPO fut un travail de longue haleine, qui avait commencé bien avant l'ouverture du marché. Il n'est bien entendu pas exclu d'organiser quelque chose en France à l'avenir, mais cela sera quoi qu'il arrive compliqué. La législation actuelle impose nous interdit d'organiser un tournoi de poker payant autre part que dans un casino ou cercle de jeu existant. Ces établissements sont pour la plupart positionnés en concurrence vis à vis de Winamax, ayant presque tous ouvert leurs propres salles de jeu en ligne. Vous pouvez donc imaginer le bordel en coulisses pour négocier quoi que ce soit. Je ne dis pas que c'est impossible, mais cela reste plutôt casse-tête.

L'ambiance a été excellente tout au long de l'épreuve, qui rassemblait une large majorité de francophones. Tout le monde semblait content d'être venu : amateurs, semi-pros, et pros mélangés. Certains ont particulièrement profité de la fièvre festive qui caractérise Dublin. J'ai croisé plein de têtes connues, et rencontré encore plus de joueurs réguliers de Winamax et des forums que je ne connaissais jusque là que sous la forme d'un pseudo. J'ai été plus que touché par la sympathie dont bon nombre ont fait preuve envers notre équipe. Par exemple lorsque j'ai, en plaisantant, mentionné durant le reportage qu'il n'était pas interdit d'apporter des bières sur le banc de presse. Résultat : une heure plus tard, j'en avais déjà descendu trois, et il n'était même pas trois heures de l'après-midi.

Le tournoi en lui-même était passionnant à suivre. Je m'attendais à une épreuve relativement chiante (vu le prix d'entrée), mais pas du tout : il y a avait en fait des tas de bons joueurs, et la structure deep-stack a permis un jeu de très bonne qualité. Durant les phases finales, les moves observés n'avaient rien à envier à ceux que l'on peut voir à l'EPT.

La quatrième et dernière journée fut proprement interminable... La partie avait repris à 14 heures avec 19 joueurs. Ce n'est qu'à 21 heures 30 que la table finale pouvait débuter. Six heures supplémentaires allaient être nécessaires pour arriver au dernier duel entre le jeune Romain Mahot (21 ans mais déjà huit ans de poker derrière lui, ça ne s'invente pas) et Alan Trueick, dernier irlandais en course, je vous avoue que je n'étais particulièrement enthousiaste à l'idée de voir un local remporter notre tournoi à 99% français, mais c'est le jeu (ma pauvre Lucette) et l'ami Alan s'est démené comme un diable, procédant à un très beau come-back alors qu'il ne lui restait plus qu'une poignée de jetons en milieu de finale. Pas étonnant, donc, de le voir remporter le titre après un duel lui aussi interminable. J'ai été agréablement surpris par la motivation du public, qui est resté nombreux jusqu'au bout, malgré l'heure extrêmement tardive. Encore le signe que le tournoi a plu.

Finalement, la seule chose qui m'a quelque peu déçu, concernant ce Winamax Poker Open, c'est l'affluence. 313 inscrits : je pensais qu'on ferait mieux. Lorsque, une semaine avant le départ, j'ai annoncé une participation de 500 ou 600 joueurs, je croyais vraiment que c'était possible. Quelques pistes permettent d'expliquer ce chiffre plus bas que prévu : la présence au programme d'un tournoi au buy-in similaire sur le sol anglais, nous privant de quelques rosbifs se déplaçant habituellement à Dublin à cette période, ou le format du tournoi – le short-handed reste définitivement moins populaire que le « full ring » dans cette gamme de prix.

N'empêche, il a de la gueule, ce Winamax Poker Open, et je ne peux qu'espérer qu'il va grandir et voir de nouvelles étapes se créer (nous sommes en contrat avec D4 pour trois ans quoi qu'il arrive : nous reviendrons donc à Dublin en 2011 et 2012). Quand on songe que l'European Poker Tour a débuté il y a six ans par un tournoi à 1,000 euros et 229 joueurs, je me dis qu'il y a vraiment moyen de construire quelque chose d'intéressant, convivial et fédérateur, oui, j'adore m'exprimer comme un homme politique.



Kinshu (Club Poker), votre serviteur, et Harper

Encore un bad-beat aérien

Le temps de publier le classement du tournoi, écrire un compte-rendu, filmer la dernière vidéo, vérifier que tout est en ordre, et il était 7 heures et demie du matin quand j'ai finalement éteint mon ordinateur. Muscles qui tremblent, incapacité à former une pensée cohérente, déshydratation : tous les symptômes habituels de l'épuisement étaient là. Mais avec un vol vers Londres prévu à 13 heures, je ne voyais pas trop l'intérêt d'aller me coucher. J'ai pris le petit dej' à l'hôtel en compagnie de joueurs en partance eux aussi. Mais vers neuf heures, je me suis retrouvé tout seul, et la tentation a été trop forte : je suis remonté dans la chambre en me disant « allez, on s'allonge une heure ».

Tu parles. Lorsque le réveil de mon portable a sonné, je l'ai éteint sans même sortir de mon coma. Mieux : dans le lit d'à côté, Harper, épuisé lui aussi, a fait exactement la même chose. Lorsque nous avons finalement emergé, c'est assez surpris que l'on a constaté que l'avion avait décollé depuis longtemps. Et pour la seconde fois en deux semaines, je me suis retrouvé à racheter un billet en catastrophe pour une petite fortune. Je commence à devenir bon, à ce jeu.

Reportage sur Winamax : Day 1ADay 1BDay 2 - Finale

mardi 26 octobre 2010

Procrastination et fonds de tiroir (1)

Septembre et octobre ont filé à toute vitesse, dans un enchaînement de tournois de poker, d'avions ratés, de trains en retard, de week-end travaillés, de journées trop longues et de nuits trop courtes. Mes rares moments de répit, je les ai consacrés à essayer d'avoir une vie sociale (verdict : échec cuisant). En résultat, j'ai quelque peu délaissé ce blog, ces derniers temps, et je suis le premier à le regretter. C'est important, d'avoir un espace à soi, et je compte bien le garder. Mais il faut bien l'avouer : j'ai autant manqué de temps que de motivation. Tous les soirs ou presque, j'essaie de m'y mettre, et j'abandonne après quelques minutes. Plus que jamais, je déteste écrire... mais j'y suis accro. Quand je n'écris rien ici pendant plus d'une semaine, j'ai des démangeaisons.

Voici donc un article en forme de nettoyage de toiles d'araignée. Cela ne risque pas d'intéresser grand monde, mais les évènements récents (et à venir) m'ont donné plein d'idées de sujets à traiter, qui seront eux dignes d'intérêt, enfin je l'espère. Comme j'aime bien faire les choses dans l'ordre, on va reprendre depuis le début, c'est à dire il y a deux mois.

On fera les fonds de tiroir en plusieurs parties car là, tout de suite, j'ai un avion qui va décoller, et je n'ai pas eu le temps de finir.

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Partouche Poker Tour

De nos jours, sur une année donnée, combien de tournois de poker offrent au vainqueur un prix de un million d'euros ou plus ? De tête, pas plus d'une dizaine : quelques tournois préliminaires des WSOP (le 50,000$ Mixed Games et le 25,000$ Short-Handed), le Main Event bien sur, deux ou trois étapes de l'EPT, l'Aussie Millions, le Main Event des WSOP-E, et c'est à peu près tout. Perdu au milieu de ces géants : le Partouche Poker Tour, le plus jeune de ces tournois et le seul ne faisant pas partie des « majors ».

Les organisateurs garantissaient un prize-pool de trois millions d'euros, et avec 764 participants posant sur la table 8,500 euros pièce, cette somme fut largement dépassée : même en rêve, les Partouche ne pouvaient espérer une telle affluence. Mieux encore, tout cela s'est fait sans l'aide de satellites en ligne (un facteur crucial pour constituer un field conséquent de nos jours, voir l'EPT), mais grâce aux tournois qualificatifs organisés toute l'année dans les casinos du groupe à travers toute la France, qui ont permis à des dizaines d'amateurs et semi-pros de participer pour un investissement relativement modeste. Ne pouvant compter sur sa plate-forme en ligne, de trop faible taille, Partouche s'est donc servi avec brio de son matériau de base : le casino en dur. L'exception culturelle à la française, si l'on peut dire.

Bref, en trois ans seulement, Partouche a réussi un exploit : construire de toutes pièces un beau tournoi d'envergure internationale concurrençant en taille les géants du secteur, en ne demandant l'aide de personne. Pas un mince accomplissement si l'on considère que beaucoup d'autres ont essayé de faire la même chose ces dernières années sur les circuits européens, américains et asiatiques, pour des résultats au mieux médiocres.

D'autant que les joueurs de renom étaient présents en grand nombre : les frères Mizrachi, le couple Phil Laak / Jennifer Tilly, Mike Matusow, Erik Seidel, David Williams. Même Phil Ivey et Tom Dwan ont réussi à se faire convaincre de venir. Le premier a débarqué à l'aérodrome de Mandelieu à bord d'un jet privé (affrété à ses frais), et le second a hésité jusqu'à la dernière minute, se pointant finalement en début de soirée lors du Day 1B.

Malgré le gros field, les grands joueurs présents, le cadre agréable (toutes proportions gardées), le buy-in et le prize-pool plus que conséquents, le PPT n'a intéressé que les médias franco-français. A l'exception de deux ou trois sites étrangers (les suisses de Slowrolled.com, une équipe d'italien, et des allemands, si je ne dis pas de conneries), nous étions entre « couvreurs » locaux : les potes de MadeInPoker, ClubPoker, Card Player France, etc, etc. Dans les médias, qu'ils soient « poker » ou non, c'est la logique économique plus que journalistique qui prime, hélas : pour voir son tournoi couvert par un gros site international, l'organisateur n'a généralement d'autre choix que d'allonger une liasse de billets verts sur la table. Pas de bras, pas de chocolat, comme on dit. Et c'est ainsi que j'ai passé la semaine à tenir au courant mes collègues américains sur Twitter : la plupart n'avaient jamais entendu parler du PPT, pourtant la plus grosse épreuve organisée en cette rentrée 2010, bien loin devant l'EPT de Vilamoura ou même le Main Event des WSOP-E.

Côté horaires, c'était l'enfer : pour faire tenir l'épreuve dans un agenda serré (six jours à peine), les organisateurs n'ont eu d'autre choix que de jouer les deux premiers jours jusqu'à une heure inhumaine, nous faisant quitter le casino à cinq heures du matin pour y revenir sept heures plus tard. Enfin, je n'ai pas trop à me plaindre de ce côté là, puisque je suis rentré chez moi à Lille en plein milieu du tournoi (histoire de ne pas manquer la Braderie) pour ensuite revenir couvrir les deux dernières journées. Un aller et retour express dans le Nord (30 heures) durant lesquels Harper et Aymerick ont assuré l'intérim.

Le tournoi s'est arrêté provisoirement une fois la table finale atteinte, les organisateurs ayant décidé (pour la seconde année consécutive) de la jouer au mois de novembre, à l'image de ce qui se fait aux WSOP. Et pour le coup, la finale du PPT n'a rien à envier à celle, tristounette, des championnats du monde. Les deux seront jouées en même temps : avec la présence à Cannes de Fabrice Soulier, Tobias Reinkemeier, Vanessa Selbst, Soren Konsgaard et Cyril « DonLimit » André, le choix est vite fait. C'est à Cannes que je me rendrai dans deux semaines, pas à Vegas.

Reportage sur Winamax
Day 1ADay 1BDay 2Day 3Day 4Day 5

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Cœur brisé

Le dernier soir du PPT, j'ai terminé plus tard que tout le monde, comme d'habitude. Rien à faire, je n'arrive pas à boucler mes articles en temps et en heure, il faut toujours que je traîne. J'ai retrouvé confrères, joueurs et organisateurs dans un bar au bord de la Croisette. Tout le monde était déjà très alcoolisé, et quand à la fermeture du bar, un repli général s'est organisé vers un strip-club voisin de réputation douteuse, j'ai décliné l'invitation, préférant rejoindre mon hôtel à pied pour profiter de quelques heures de sommeil avant le retour à Lille. Sur le chemin, une voiture s'arrête à ma rencontre : Tristan Clémençon, Davidi Kitai et Joël Benzinou. Ils m'embarquent de force vers leur suite au Martinez. Tant pis pour mon repos. On termine la nuit à déconner autour d'un plateau de room-service tout en observant, médusés, les éléments se déchaîner dehors : l'orage gronde de manière inquiétante, et la pluie est démentielle, torrentielle même. Rarement j'ai pu être témoin d'un tel déluge, et une mare de dix centimètres de profondeur se forme rapidement sur le balcon de Davidi. Tout ceci va avoir une importance d'ici trois paragraphes.

Je rentre dans ma chambre juste à temps pour faire mon sac et m'allonger une heure. Je dis au revoir à Junior, qui doit rejoindre la gare pour prendre son train vers Lyon. Je prends une douche, quitte la chambre, règle à la note et commande un taxi. Je suis large : mon avion décolle dans deux heures, il s'agit d'un vol intérieur, et je me suis déjà enregistré sur Internet.

Dehors, Junior est toujours en train d'attendre son taxi à lui. Tiens tiens, c'est louche. Cela fait une demi-heure qu'il poireaute. Je retourne au comptoir d'accueil, et dis à l'employée d'annuler mon taxi, vu que je vais partager le trajet avec Junior. Je ressors. Les minutes passent. Vous le sentez venir, le bad-beat ? Attendez, c'est encore plus rigolo que ça.

On attend dix, quinze, vingt minutes, et à ce moment, je ne suis plus qu'à 90 minutes du décollage de mon avion, et Junior va bientôt manquer son train. On revient au comptoir avec une mine soucieuse. Et notre taxi, alors ? « Ah, mais j'ai annulé les deux taxis, c'est pas ce que vous m'aviez demandé ? » Connasse !

On fait les cent pas en enchaînant les clopes. Le taxi arrive enfin. Plus que 75 minutes avant le décollage. Un bordel pas possible pour arriver jusqu'à la gare, toutes les rues embouteillés, rythme d'escargot. On y arrive enfin. Junior s'enfuit, il arrivera à attraper son train car il est en retard. Moi, j'ai encore le temps. Il reste 60 minutes avant le décollage. On repart. La radio du chauffeur crépite. « Le péripherique est complètement bloqué à cause des intempéries d'hier, il y a des débris sur la route. » Pas de panique, me dit le pilote, j'ai un raccourci. On se perd dans un méandre de départementales, on s'embourbe dans lacets boueux, la situation ne s'arrange pas. Puis on s'engage enfin sur l'autoroute, pensant avoir dépassé le bouchon. Non. C'est toujours bloqué. Plus que 40 minutes avant le décollage. C'est foutu, je ne l'aurai jamais, cet avion. Après dix minutes qui me semble interminables, la situation se débloque. Le flot des voitures s'éclaircit, le chauffeur appuie sur le champignon et atteint 160 kilomètres à l'heure en moins d'une minute, zigzaguant avec dextérité pour dépasser les autres véhicules. Assez dangereux et pas très légal, mais, dans un élan de sollicitude qui a failli me faire verser des larmes, le mec s'était pris au jeu et avait autant envie que moi d'arriver à l'heure. Plus que 25 minutes avant le décollage. Un panneau : « Aéroport Nice – 8 kilomètres ». L'espoir renaît. En arrivant un quart d'heure avant le départ, je peux encore espérer embarquer. La silhouette de l'aéroport apparaît au loin. Je regarde ma montre toutes les vingt secondes. Finalement, la sortie d'autoroute. La délivrance ! Ou pas. Un nouveau bouchon s'est formée sur les voies menant à l'aéroport. Je secoue la tête. Je n'y arriverai pas. Quand le chauffeur s'arrête enfin devant les portes, il reste très exactement 14 minutes. Je lui claque un billet de 100 dans la paume de la main, sans demander la monnaie – rien que pour l'effort, il a bien mérité son pourboire – et fonce vers les guichets automatiques, au cas où il me resterait une dernière chance d'y arriver. Évidemment, l'automate refuse de m'imprimer un billet. Je m'adresse à un agent, qui secoue la tête avec une mine désolée : « C'est trop tard, monsieur. Rendez vous au comptoir de vente, ils vous trouveront un autre vol. » Là, je fais la queue deux minutes supplémentaires, et la guichetière me tient le même discours. « Voyons voir si on peut vous mettre sur le prochain vol. Ah, non, c'est complet. » Puis, rebondissement de situation complètement improbable et imprévu.

« Attendez ! Vous étiez déjà enregistré par Internet ? Mais ça change tout ! » Aussi sec, la fille imprime mon billet, s'empare de son téléphone, et m'intime de foncer. « Depêchez vous ! » Une autre employée court à mes côtés, et me dirige vers le contrôle de sécurité express, réservé aux employés et aux cas désespérés dans mon genre. Il n'y a personne, les agents de sécu m'attendent les bras croisés, et me regardent déballer à toute vitesse mon ordinateur et mes liquides. Comme je n'ai pas pu enregistrer mon bagage, je fous à la poubelle tous les flacons aussi vite que je peux. Un des vigiles inspecte mon flacon d'Aqua Di Gio, modèle king size. « Faites vous plaisir, c'est de l'eau de toilette à cent dollars. » Le mec me fait un clin d'œil et, ni vu, ni connu, remet la bouteille dans mon sac : « Vous inquiétez pas, c'est bon. » A cet instant, j'aurais pu prendre ce brave homme dans mes bras, mais malheureusement je n'avais pas de temps à perdre. Je remballe mes affaires n'importe comment, je tremble de joie, je suis essoufflé, rouge et suintant après avoir couru à travers le hall de l'aéroport. J'annonce à la cantonade : « C'est mon jour de chance ! » Je vais l'avoir, ce putain d'avion, à la toute dernière minute ! A l'intérieur, tous les passagers vont m'applaudir ! Je me saisis de mon sac, et m'apprête à reprendre ma course vers la porte d'embarquement, quand...

« Monsieur ! »

Je me retourne : c'est la dame qui m'a tendu mon billet cinq minutes plus tôt. « En fait c'est trop tard. Je suis désolée. Venez. »

Cette femme m'a brisé le cœur en mille morceaux. Après toutes les épreuves traversées pour arriver jusqu'à l'aéroport, le taxi qui n'arrive pas, les embouteillages successifs, les refus des guichetiers, je m'étais résigné à manquer cet avion. Elle m'avait redonné espoir. Je suis un voyageur expérimenté. Niveau transport aérien, j'ai à peu près tout subi, sauf le pire (touchons du bois). Mais n'empêche, on a beau avoir l'habitude, ça fait toujours aussi mal à chaque fois.

Maussade, j'ai pris mes affaires sous l'œil compatissant de toute l'équipe de sécurité, et suis retourné au comptoir de ventes, où j'ai craché une somme exorbitante pour un autre vol tard dans l'après-midi, avec connexion à Lyon. Quand l'avion s'est finalement posé sous la grisaille lilloise, il pleuvait dans mon cœur aussi.

A suivre...

mardi 19 octobre 2010

Poker Hall of Fame : mon vote

Voilà un article que j’avais en tête depuis longtemps, et que je n’ai pas réussi à écrire jusque aujourd’hui. L’habituel mélange de manque de temps et de procrastination, auquel il faut ajouter les sites de poker en .FR sur lesquels je passe pas mal de temps, ils sont doucement mais surement en train de payer mes prochaines vacances.

Je vous avais promis de dévoiler et justifier mon vote pour les deux prochaines intronisations au Poker Hall of Fame, processus auquel j’ai été invité à participer en tant que membre du jury. Cela fait un peu plus de deux semaines que j’ai envoyé mon bulletin au comité, et les résultats viennent de tomber à l’instant (bon, en fait je le sais depuis hier, mais on m’avait demandé de garder le secret 24 heures) : ce sont Erik Seidel et Dan Harrington qui vont faire leur entrée au sein de cette prestigieuse assemblée, rejoignant des immortels tels que Johnny Moss, Stu Ungar, Doyle Brunson, etc, etc. Félicitations à eux, ils le méritent amplement. La cérémonie (qui se tiendra début novembre, pendant la finale du Main Event) devrait être teintée de nostalgie : Harrington et Seidel ont en effet evolué ensemble au sein du Mayfair Club, le mythique cercle de poker undeground de New York, durant les années 80 et 90.

Avant de détailler mon vote, petit rappel des règles, déjà énoncées dans un post précédent : chacun des membres du jury (composé de 17 journalistes poker et des 16 membres du HoF encore en vie) devait répartir 10 points en direction de zéro, un, deux ou trois noms choisis dans une liste de dix joueurs, tous sélectionnés par un vote du public :

Jennifer Harman-Traniello
Linda Johnson
Phil Ivey
Daniel Negreanu
Scotty Nguyen
Erik Seidel
Dan Harrington
Tom Mc Evoy
Chris Ferguson
Barry Greenstein

Les critères d’admission - informels - au Hall of Fame étant les suivants :

- Avoir joué contre les meilleurs
- Avoir joué aux plus hautes limites
- Avoir bien joué de manière constante, en ayant gagné le respect de ses pairs
- Avoir survécu à l'épreuve du temps
- Ou, pour les non-joueurs, avoir contribué à la croissance et au succès de ce jeu par des faits durables qui ont marqué l'histoire du poker.

Vous avez été nombreux a répondre à mon invitation et m’offrir votre avis éclairé sur la question. Les réponses ont été diverses et pour certaines très bien argumentées. Rassurez-vous : je ne vous ai absolument pas écouté, ha ha. J’ai tergiversé longtemps, pour finir par me fixer sur trois noms, en pondérant la répartition des points selon l’importance que je leur donne.

Voici mon vote – j’ai donc contribué à faire élire un seul d’entre eux :



Erik Seidel - 5 points
Bien avant que Doyle Brunson annonce sur son blog avoir donné la majorité de ses points à Erik Seidel, je savais que quoi qu’il arrive, le new-yorkais récolterait mon vote. Parmi tous les nominés de l’édition 2010, son intronisation est la plus évidente, la plus urgente. Seidel remplit tous les critères d’entrée au Hall of Fame : il a joué contre les meilleurs, aux plus hautes limites, de manière constante, en gagnant le respect de ses pairs, et a survécu à l’épreuve du temps. Vous voulez que je développe ? Avec plaisir. Seidel, c’est 22 ans de carrière pour plus de 10 millions de dollars de gains en tournoi, ce qui le place en dixième position au classement des gains sur la base de données Hendon Mob. C’est aussi, et surtout, un titre WPT et huit bracelets WSOP obtenus dans cinq variantes différentes. Le fait que les quatre joueurs en ayant gagné plus que lui (Brunson, Hellmuth, Chan, Moss) font déjà partie du Hall of Fame rend mon vote encore plus évident. Peu de gens le savent, mais Seidel a aussi fait ses preuves en cash-game. Comme le rappelle Doyle Brunson, « il jouait constamment les plus grosses parties durant la première partie de sa carrière. » Autre facteur important selon moi : à 50 ans, Seidel reste encore d’actualité. Il n’a pas raccroché les gants, et continue d’engranger les succès depuis le boom du poker du 21ème siècle, qui a vu nombre de ses contemporains se laisser dépasser par les événements. Son dernier bracelet date de 2007, et on a pu le voir atteindre la seconde place de l’épreuve de tête à tête organisée par NBC en février dernier (il s’incline face à Annie Duke). Et je me rappelle encore d’une conversation avec Antony Lellouche il y a quelques années, où nous avions évoqué les rares joueurs capables de le déstabiliser en tournoi. Erik Seidel faisait partie de la liste. « On ne dirait pas comme ça au premier abord, mais il terrifiant », m’avait dit Antony « Je ne l’ai jamais vu faire une erreur. »

Mais mon vote ne récompense pas seulement un joueur de poker exceptionnel. Tout au long de sa carrière, Erik Seidel s’est aussi honoré par une conduite et une sportivité exemplaires. Jamais un mot plus haut que l’autre, dans la victoire, comme dans la défaite. Une attitude calme et souriante. Une personnalité éduquée, intelligente et drôle : le genre de mec avec qui on pourrait aller bouffer et pouvoir parler autre chose que de poker, comme le prouve son compte Twitter, l’un des rares auquel je suis inscrit, où les bons mots fleurissent quotidiennement.

Et puis, vous le savez, j’ai toujours eu un faible pour les perdants magnifiques… Comme il se plait souvent à le rappeler avec ironie, le plus grand moment de la carrière de Seidel, celui pour lequel on le reconnait dans la rue, cela reste encore et toujours une défaite. C’était il y a 22 ans, contre Johnny Chan, en tête à tête du Main Event des World Series of Poker. Après avoir enchaîné deux carrières successives à Manhattan (le backgammon au Mayfair Club, et les marchés financiers de Wall Street), Seidel débutait à peine sa carrière de joueur de poker, et avait du s’incliner face au champion du monde en titre. Filmé par les caméras d’ESPN, le moment est rentré dans l’inconscient collectif dix ans plus tard grâce au film « Rounders » (Les Joueurs), dans une scène mémorable où le personnage de Matt Damon se passe en boucle les images d’un Seidel hébété après avoir perdu tous ses jetons contre un adversaire l’ayant magistralement piégé – exactement ce qui arrive à Damon durant la première scène du film. J’ai vu Les Joueurs pour la première fois en 2002. J’étais encore un joueur de poker débutant : j’ignorais tout du circuit professionnel, des compétitions, des pros riches et célèbres, d’Internet. Et pour la première fois, grâce à Seidel et Chan, je découvrais, fasciné, les sensations que ce jeu pouvait faire ressentir : la liesse de la victoire et l’agonie de la défaite. Sans eux, et sans Les Joueurs, je ne serais probablement pas en train d’écrire ces lignes aujourd’hui.

Seul petit bémol que je me devais de mentionner : en tant que membre originel du collectif d’investisseurs de Full Tilt Poker en 2003 (avec Howard Lederer, Chris Ferguson…), Erik Seidel dispose très probablement d’une rente confortable de plusieurs millions de dollars par an qui lui assurera quoi qu’il arrive une retraite heureuse et confortable. Loin de moi l’idée de retenir cela contre lui (j’aurais fait pareil à sa place si j’en avais eu l’occasion, et le succès de Full Tilt Poker est amplement mérité)… mais disons juste que cela corrompt un peu l’image de « pureté » que je viens de donner du joueur de poker Erik Seidel, qui n’est plus à proprement parler un vrai compétiteur devant se battre pour gagner sa croute, puisqu’il lui est désormais bien difficile d’avoir un mois perdant. Mais peu importe : Erik Seidel reste quoi qu’il arrive une vraie légende du jeu, l’une des rares encore en activité, et a bel et bien sa place au Hall of Fame.



Barry Greenstein - 2 points
Tout comme Erik Seidel, Barry Greenstein passe le test d’admission au Hall of Fame les doigts dans le nez : 7,2 millions de dollars de gains en tournoi depuis 1992, deux titres WPT, trois bracelets dans trois variantes différentes (hors No Limit), deux finales dans le HORSE à 50,000 dollars (2007 et 2008), et une présence régulière (en tout cas au début des années 2000) au « Big Game » du Bellagio, l’une des plus grosses et difficiles parties de poker du monde.

Mais là encore, c’est bien plus qu’un bon joueur de poker à qui j’ai envie de rendre hommage. Rares sont les joueurs à fait autant de bien à l’image et la perception publique des joueurs de poker. A l’image de Seidel, Greenstein fait preuve d’une attitude sérieuse, intelligente et réfléchie, qu’il à mise à contribution en écrivant un ouvrage majeur que tout joueur se doit de posséder et d’assimiler, et que tout non-joueur curieux devrait lire : « Ace on the River ». Avec ce chef-d’œuvre, Greenstein fut le premier joueur pro à traiter avec éloquence le poker sous un angle philosophique, abordant tout un tas de domaines variés : psychologie du « gambler », intégrité, sexualité, famille, place dans la société… Sur ce dernier sujet, Greenstein gagne mon respect tout entier en écrivant clairement et sans hypocrisie : « Jouer au poker est une profession qui n’a rien de productif. » Et alors que 99% des joueurs que je croise n’ont qu’une idée en tête - échapper à toute forme d’imposition, Greenstein refuse cette attitude egoiste et hypocrite en élevant un peu le débat : « Je profite de l’existence des autoroutes, des écoles, de la police et des pompiers : je paie donc mes impôts, et ne suis pas un fardeau pour la société. » Dans une société où l’homme de la rue voit généralement le joueur de poker pro comme un parasite n’apportant strictement rien à la société (pour s’en convaincre, il suffit de lire les commentaires postés au bas des articles « poker » publiés par les journaux généralistes comme 20 minutes ou le JDD), je rêve de voir un peu plus de joueurs adopter ce discours.

Et bien sur, ce qui fera que l’on se souviendra de Greenstein durant les générations à venir, bien au dela de dizaines de joueurs éphémères, ce sont ses contributions aux œuvres de charité. C’est bien simple : durant toute une partie de sa carrière (étalée sur plusieurs années), Greenstein donnait rien de moins que l’intégralité de ses gains en tournoi à des œuvres. Cela n’est plus forcément le cas aujourd’hui – les temps sont durs et Greenstein n’amasse plus les fortunes au « Big Game », mais peu importe : c’est plusieurs millions que Greenstein a reversé depuis le début des années 2000, à des fondations comme Children Incorporated (qui s’occupe de fournir vêtements, nourriture, équipement, aide médicale et éducation dans 21 pays). Avec ces gestes, Greenstein a montré qu’un joueur de poker pouvait avoir du cœur, et en a inspiré des dizaines d’autres. Sa philantropie ne se limite pas au domaine humanitaire : côté poker, Greenstein finance (à perte) le site communautaire/informatif de Joe Sebok, PokerRoad, poste régulièrement ses opinions et analyses sur Twitter et 2+2 (le plus gros forum du monde), et la section de son site consacrée à ses confrères pros est un incontournable pour qui veut en savoir plus sur l’univers fermé du poker high-stakes.

Bref, Barry Greenstein est un vrai et bon joueur pro, dont les accomplissements dépassent le simple cadre de la table de jeu. Il ne sera pas intronisé cette année, mais ce n’est qu’une question d’années.



Scotty Nguyen - 3 points
Si mes deux premiers choix ont suivi une ligne tout ce qu’il y a de plus conservatrice, mon troisième et dernier vote ira en revanche à un joueur controversé. La plupart des confrères à qui j’ai fait état de mes choix ont tiqué quand j’ai mentionné Scotty Nguyen. « Je ne voterais pas pour lui avant qu’il aille en désintox’ », a rigolé l’un d’entre eux. « C’est un idiot qui s’est ridiculisé à la télé », a dit un autre. En effet, Scotty Nguyen a fait plus que du bruit avec sa conduite alcoolisée lors de la finale du HORSE à 50,000 dollars en juin 2008, devant les caméras d’ESPN et donc les fans de poker du monde entier qui ont découvert l’émission quelques mois plus tard. Certes, Scotty ne s’est pas montré sous son meilleur profil ce soir là, ressemblant plus au pochtron du village imbibé de bière qu’à l’un des meilleurs joueurs de tournoi du monde en passe de remporter l’un des tournois les plus difficiles du monde. Son image en a pris un sérieux coup, mais c’était autant de sa faute que de celle du montage d’ESPN, clairement « à charge » contre Scotty, et ça, peu de gens le savent. Je n’étais personnellement pas présent lors de l’intégralité de la finale, mais mes confrères ayant assisté à l'ensemble m’ont assuré que le comportement éméché de Scotty n’a perturbé la partie que durant un laps de temps très court en comparaison de la durée de la finale entière (quatorze heures). Au final, lors de la diffusion télévisée, le montage a accordé la part du lion aux débordements de Scotty, ce qui n’était pas vraiment honnête vis-à-vis de la chronologie de la partie. Voilà pourquoi, contrairement à certains de mes confrères votants, le triste épisode du HORSE à 50,000 dollars n’a pas vraiment influencé mon vote.

En ce qui concerne le poker, Scotty remplit tous les critères, sauf un : les cash-games, qu’il évite comme la peste, en particulier en high-stakes. En revanche, côté tournoi, ses accomplissements le placent dans le haut du panier : 11,3 millions de dollars de gains en tournoi depuis 1991 (6ème au classement Hendon Mob), un titre WPT, cinq bracelets WSOP, dont le doublé Main Event (1998) et HORSE 50,000$ (2008), personne d’autre ne l’a fait. Au niveau du style, Nguyen est plutôt serré, mais très efficace : une véritable machine à places payées, qui n’abandonne jamais, même lorsqu’il ne lui reste plus qu’une misérable poignée de jetons. Ce qui, au vu du nombre de tables finales atteintes, ne l’empêche pas de jouer avant tout « pour la gagne ».

Rien que pour ces accomplissements, Scotty Nguyen mérite sa place au Hall of Fame. Mais là encore, il y a plus que cela. Comme Seidel, Nguyen fut l’un des premiers joueurs pros qui ont attiré m’a fait aimer le poker, grâce à sa personnalité charismatique et engageante. En le voyant rigoler et blaguer à la télévision, je me disais « ça à l’air sympa, comme métier ». Ben oui, le mec est sympa, tout simplement. Et le public le lui rend bien : je ne connais guère de joueurs aussi populaires que Scotty sur les tournois. Le bonhomme est célèbre, et contrairement à beaucoup, il paie le prix de la célébrité avec le sourire : jamais une seule fois je ne l’ai vu refuser une autographe, une photo avec un touriste, même au beau milieu d’un gros tournoi où personne ne lui en voudrait d’envoyer balader un fan. C’est tout con : Scotty aime les gens, et les gens aiment Scotty. On sent une vraie sincérité, une vraie humanité chez lui, qui détonne dans un milieu peuplé de millionnaires ingrats, privilégiés pour qui la vie ne sera jamais assez belle.

Oui, Scotty a des défauts, des mauvaises habitudes, des squelettes dans le placard (la gestion de bankroll, notamment), mais pour moi, ces défauts le rendent encore plus humain, en grande partie à cause de cette histoire tragique que beaucoup ignorent. En 1998, Scotty a vécu le plus grand triomphe de sa carrière en remportant le Main Event des WSOP, achevant son dernier adversaire avec une phrase rentrée dans le folklore du poker (« You call and it’s all over, baby ! »). Apprenant la nouvelle depuis son Vietnam natal, son frère a chevauché sa mobylette avec excitation pour avertir tout le village, et s’est pris une voiture de plein fouet, le tuant sur le coup. Imaginez un peu l’énorme sentiment de culpabilité pour Scotty ! Cette victoire devait être un couronnement, le plus beau moment de sa carrière, un triomphe immortel pour celui qui était « broke » une semaine plus tôt et avait du faire appel à Mike Matusow pour se payer le ticket d’entrée pour un satellite. Au lieu de cela, cette victoire restera à jamais comme l’une des pires tragédies qu’un homme puisse vivre. On croirait l'histoire sortie d'un film, mais c'est bien du réel dont il s'agit, des brulures à vif, qui ne s'effaceront vraiment jamais.

Pour ça, et pour tout le reste, j’aime le héros plein de défauts qu'est Scotty et je continuerai de l’aimer, peu importe ce qu’on peut lui reprocher. Et puis, cet été aux WSOP, il ne buvait que de la bière sans alcool.

Et les autres ?

Parlons de ceux pour qui je n’ai pas voté. Ce n’a pas été un choix facile, car la plupart méritent leur entrée au Hall of Fame, et y entreront probablement dans les années à venir. En conséquence, mon choix s’est surtout fait sur un critère de priorité, en me posant la question : qui mérite d’y rentrer là, maintenant, tout de suite, et pas dans deux, trois, cinq ans ?

Pour Phil Ivey, j’ai par exemple longtemps hésité. Côté poker, Ivey mérite dix fois son entrée au Hall of Fame, avec des accomplissements hors du commun pour quelqu’un de si jeune. Mais justement, ne serait-il pas un peu trop jeune ? N’y a-t-il pas d’autres joueurs « prioritaires » de part leur âge et leur ancienneté ? Chip Reese fut le plus jeune intronisé, à l’âge de 40 ans. Phil Ivey en a encore 34. Au final, c’est Ivey qui a pris la décision pour moi, en déclarant publiquement qu’il trouverait déplacé d’être intronisé plus jeune que Chip Reese (le joueur qu’il respectait le plus de son vivant). Cet avis va-t-il faire jurisprudence dans les années à venir ? Toujours est-il que oui, Ivey rentrera tôt ou tard au HoF, c’est une certitude. Je me vois bien voter pour lui lorsqu’il aura dépassé Hellmuth au compteur de bracelets… En 2013, peut-être ?

Même topo pour Daniel Negreanu, aux accomplissements remarquables, mais encore beaucoup trop jeune. Et lui aussi traîne quelques casseroles qui ne le rendent pas aussi sympathique qu’on voudrait nous le faire croire (le langage ordurier employé contre Annie Duke à plusieurs reprises, entre autres)

Jennifer Harman, Chris Ferguson et Dan Harrington auraient été de bon choix, pour leurs accomplissements respectifs au poker comme pour leur attitude. Mais ils sont un cran en dessous, tout de même. Harman a réussi aux plus hautes limites, mais ses performances en tournoi restent limitées (tout ceci est relatif, je précise – mais force est de constater que par rapport à son volume de jeu, les résultats sont un peu décevants) Ferguson est une personnalité immensément populaire et d’une disponibilité infinie avec ses fans, mais ses résultats ont souffert depuis qu’il s’est enrichi avec Full Tilt (le syndrome "j’ai trop de thunes pour prendre la compétition au sérieux", peut-être). Harrington a marqué l’histoire des championnats du monde avec quatre tables finales au Main Event (dont deux en succession, en 2003 et 2004, quand est-ce que l’on va revoir ça ? Probablement jamais) et une victoire en 1995. En dehors de la table, ce joueur non-professionnel a révolutionné (en son temps) la littérature pokérienne avec trois traités indispensables (Harrington on Hold’em volume 1, 2 et 3) qui ont aidé (et aident encore) à progresser des dizaines de milliers de joueurs. Peut-être un peu trop « nit » à mon gout pour rejoindre le club des vraies légendes, cependant.

Enfin, Linda Johnson et Tom McEvoy. Linda Johnson est trop méconnue pour mériter vraiment une intronisation à ce stade, et ne représente pas une réelle force à la table de poker. Je respecte tout de même son travail d’ « ambassadrice du poker » accompli avec passion depuis trente ans. Pour Tom McEvoy, cela ne me dérange guère que sa carrière soit derrière lui, sauf que cette carrière en elle-même ne pèse que peu de poids face aux géants peuplant la liste des nominés. Et puis, cette campagne d’auto-promotion acharnée qu’à fait Mc Evoy un peu partout (Facebook, notamment) a fini par m’agacer. Le Hall of Fame, ça ne se demande pas, monsieur, ça se mérite !

lundi 4 octobre 2010

A vous Cognac-Jay

La table finale de l'étape londonienne de l'European Poker Tour s'est jouée dimanche dernier. Bien que la partie fut retransmise en direct sur Internet, je n'étais pas au micro pour la commenter, pour la première fois depuis septembre 2007.

En fait, il n'y a pas eu de retransmission en français du tout, alors que les commentateurs anglais, espagnols, allemands, russes, italiens et hollandais étaient de retour. Je ne suis pas sur de comprendre les raisons de cette décision, étant donné l'importance du marché français à l'heure actuelle. On m'a offert quelques éléments d'explications qui m'ont un peu surpris (réduction des couts ? Chez PokerStars ? Vraiment ?)

En revanche, il est parfaitement normal que l'on n'ait plus besoin de moi au poste. Lorsque j'ai conclu l'EPT de Monte Carlo en mai dernier, j'étais plus ou moins certain que ma carrière de commentateur était terminée. J'étais même surpris d'avoir été maintenu aussi longtemps aux commandes. Si je l'avais voulu, j'aurais d'ailleurs pu être maintenu un peu plus longtemps... Mais c'eut été au prix d'un radical changement professionnel que je n'étais pas disposé à faire. Concluons l'histoire en la racontant, si vous le voulez bien.

Lorsque PokerStars a décidé de faire appel à moi pour rejoindre l'EPT Live il y a trois ans, j'étais depuis deux ans un pseudo-journaliste freelance sans attaches particulières, bouffant à tous les râteliers que l'on me tendait. J'ai fait mes débuts à Londres lors de la Saison 4. Des premières tentatives en anglais avaient été faites auparavant à Dortmund, Monte Carlo et Barcelone, et pour l'étape britannique, PS avait décider d'offrir au public des langages supplémentaires. La réaction des spectateurs francophones a été plus que bonne, et deux semaines plus tard, les producteurs faisaient appel à moi pour l'étape suivante, à Baden, ce qui n'était pas prévu au départ.

Et puis, un mois plus tard, Winamax m'a contacté pour me proposer un vrai job, avec un contrat, un salaire mensuel, bref une situation stable. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que la situation de journaliste freelance est plutôt précaire, alors imaginez ce que ça peut-être dans le poker. Mon revenu mensuel tenait de l'ordre de l'argent de poche, et j'habitais chez mes parents. Winamax m'offrait un (bon) salaire, un nouveau port d'attache plein de promesses (Londres) et exactement ce que je voulais au niveau du boulot : un budget pour voyager et couvrir les plus belles épreuves, et une liberté éditoriale presque intégrale. Difficile de refuser. Bien entendu, j'ai tout de même contacté PS, avec qui j'avais d'excellentes relations – il aurait été logique de s'engager avec eux. Mais ils me firent savoir qu'un poste de bloggeur (la chose la plus logique pour moi) n'était pas à l'ordre du jour avant six mois. Six mois d'attente pour ce qui n'était qu'une vague promesse, c'est long. Partant du principe qu'un tiens vaux mieux que deux tu l'auras, j'ai signé chez la marque au W rouge. A ce stade, je n'imaginais même pas une seconde continuer l'EPT Live : pour moi il était inconcevable de bosser pour deux sites de jeu en ligne à la fois, et cette expérience amusante semblait donc déjà devoir prendre fin. Mais à ma grande surprise, j'ai bénéficié du soutien de l'un des employés de PS à l'origine de la création du show. J'ai une dette infinie envers ce mec là (et quelques autres par la suite), pour m'avoir initialement appelé et fait confiance alors que je n'avais absolument aucune expérience dans le domaine du « broadcasting » et pour ensuite m'avoir gardé au poste alors que j'avais pris un job chez un concurrent. En fait, je n'étais pas le seul commentateur de l'équipe à avoir des liens avec un autre site de jeu en ligne, et je suppose qu'un certain niveau de tolérance envers ces « relations incestueuses » était permis : début 2008, Winamax était encore une petite boîte, complètement inconnue en dehors de nos frontières, et à la taille largement sous-estimée. Pour simplifier, ce n'est pas comme si j'étais parti chez Full Tilt. Et puis, d'un point de vue légal, PokerStars et Winamax n'existaient pas en France. La concurrence n'était donc pas officielle.

Presque trois ans plus tard, la situation a bien changé, vous vous en doutez. Le marché des jeux en ligne est ouvert et régulé en France. La concurrence est comme l'on s'y attendait féroce, il n'y aura pas de place pour tout le monde et les opérateurs les plus ambitieux – celui pour qui je travaille y compris - ne lésinent pas sur les millions marketing pour maximiser les chances de remporter la course. Et trois mois après l'ouverture du marché, quelques indicateurs relativement fiables indiquent que Winamax et PS occupent les deux premières places du marché. Dans ce cadre, pensez-vous vraiment qu'il est concevable de m'imaginer écrire un reportage pour le premier un lundi, pour ensuite tenir le crachoir au micro du second le mardi ? Voyons, ne soyons pas ridicules.

Il n'empêche que c'est fichtrement dommage que l'EPT Live en français disparaisse. James Hartingan et Nick Wealthall font un travail fantastique pour la version anglaise (je rêve d'être un jour aussi drôle, inspiré, et plein de répartie qu'eux), mais j'aime à penser qu'avec Arnaud Mattern, ElkY, Alexis Laipsker, Maanu, Pierre Canali et tous les « regs » venus m'épauler au cours de ces trois années, nous avions construit quelque chose d'original, et trouvé un public. Sans compter que tout les spectateurs ne sont pas bilingues, loin de là. Ainsi, j'espère que cette situation n'est que temporaire, et que l'émission reviendra très vite avec un nouveau commentateur. Je parcours les forums et je constate que beaucoup regrettent de ne plus pouvoir suivre l'EPT en français. Faites le savoir à PS !

Ce qu'il me restera de ces 22 étapes EPT commentées en direct ? Des tonnes de souvenirs. La toute première retransmission, il y a trois ans jour pour jour, suant de trouille à une minute de la prise d'antenne, soufflant dans le micro tel Nicolas Hulot se prenant un arbre avec son parachute, avec Fabrice Soulier à mes côtés, un vrai pro malgré qu'il s'agissait de sa première fois aussi. La table finale d'Antony Lellouche à San Remo avec Eric Koskas, William Thorson, Dario Minieri, et le parfait inconnu Jason Mercier qui avait expédié l'affaire en trois heures chrono. Ce joueur turc à Dortmund qui avait littéralement joué un coin-flip pour prendre sa décision, jetant une pièce en l'air devant un Johan Storakers médusé, avant de payer son tapis avec Roi-2, il ne pouvait être plus mal contre deux Rois. Les régies montées en catastrophe là où il y avait de la place, souvent on ne disposait que de quatre mètres carrés pour nous entasser avec l'ordinateur, les moniteurs, la console, et les casques. La finale de Copenhague en 2007, à dormir debout avec un tête à tête interminable entre Soren Jensen et Tim Vance qui avait mis à bout les nerfs de Maanu et moi, nos commentaires perdant peu à peu de leur sens à mesure que l'assistante de production arrivait avec une énième tournée de Heinekein sur un plateau. La victoire d'ElkY lors de la PCA en 2008, la quasi-totalité des joueurs français présents aux Bahamas avaient défilé au micro durant les deux jours d'antenne, on hurlait dans le studio, c'était le France 98 du poker, tous unis derrière un seul homme. Michael Martin, qui était venu au micro le lendemain de son improbable victoire à Londres, il était tombé à deux blindes alors qu'il ne restait plus que trois joueurs et avait analysé en détail toute la partie une heure durant, en VO avec moi dans le rôle de l'interprète. Davidi Kitai à Barcelone en 2008, une troisième place pleine de panache, et le triomphe de Sebastian Ruthenberg. Les grands moments de solitude quand il n'y avait personne pour m'accompagner au micro, et que je devais monologuer cinq heures de suite, une fois Kara Scott m'a pris en pitié et est montée en régie pour bredouiller quelques mots de français. Les paris débiles avec ElkY sur la couleur du flop qui va tomber, 10 euros par main, je l'avais rasé. Barry Greenstein se pointant sans prévenir, on avait de temps en temps des invités en VO, comme Shaun Deeb, Ramzi Jelassi ou Gavin Griffin. Les soirées arrosées avec les techniciens l'équipe et les autres commentateurs, et la voix éraillée le lendemain, le réalisateur hurlant dans les écouteurs, la tête qui résonne et les yeux qui se ferment après dix heures de direct presque non-stop. Le texte à la prise d'antenne, que je tapais toujours à l'avance car j'avais systématiquement le trac en début de retransmission. La caméra placée devant la régie, il fallait toujours que je trouve une connerie à faire quand nos tronches passaient à l'antenne (comme ici à 1mn33s). Guillaume Cescut venant m'épauler à Prague durant l'intégralité du week-end, vingt heures de bénévolat sans rien demander en retour. Des dizaines et dizaines de joueurs français, de l'anonyme à la star, venant passer le bonjour et offrir leur bonne humeur et leurs analyses. Les débats enflammés suite à une question par email d'un spectateur. Les concours de jeux de mots débiles avec Arnaud Mattern quand l'action se ralentissait. L'ordinateur que je devais légèrement faire pivoter pour éviter que mon invité n'aperçoive le mail d'insultes qui venait d'atterrir dans la boite aux lettres, c'est arrivé plus d'une fois mais cela concernait deux ou trois joueurs seulement, je vous dirai pas lesquels. Les fous rires interminables suite à une décision stratégique discutable d'un obscur qualifié Internet venu de Hongrie. Les moments où l'on prenait la tangente quand il ne se passait rien à l'écran, on pouvait parler de tout et n'importe quoi. Les moments où l'on restait silencieux tout au long d'un coup ultra tendu, avant de hurler d'admiration devant un call extraordinaire avec hauteur Roi. Les emails enthousiastes des spectateurs, qui restaient branchés parfois jusqu'au bout de la nuit. Sandra Naujoks et Liv Boeree, deux belles et bonnes joueuses terrassant une armée de poilus à Dortmund et San Remo. Et puis le braquage à Berlin, le souffle coupé et bredouillant devant les images en direct des gens s'enfuyant pour échapper à un ennemi invisible, les cris, le bruit de verre brisé, les tables qui se renversent et les jetons qui s'envolent, et en une demi-seconde on comprend que quelque chose s'est passé, et l'on imagine instinctivement le pire, et une minutes plus tard, tout est terminé mais la boule au ventre perdure une bonne partie de l'après-midi.

Vous l'avez compris, participer à l'EPT Live fut une expérience humaine incroyable, et enrichissante à tous points de vue. L'EPT Live m'a permis de pénétrer dans un univers qui m'était inconnu jusque là (l'audiovisuel et le commentaire « sportif » en direct). Il m'a aussi, je crois, permis de gagner une certaine crédibilité dans mon rôle de « journaliste » poker. J'ai pu travailler avec une équipe de techniciens formidables qui m'ont fait me sentir comme chez moi dans leur grande famille.

Un énorme crédit doit être donné à PokerStars de m'avoir fait confiance pour rester au commandes pendant si longtemps. Je ne pense pas avoir trahi leur confiance. On m'avait donné une mission – animer la meilleure émission possible en français, et c'est ce que j'ai toujours cherché à faire, sans arrières pensées. Ça n'a pas toujours été facile, car contrairement à la plupart des autres commentateurs, j'étais seul au poste (excepté durant la dernière saison, lorsque Marion Nedellec, Pedro Canali puis Alexis Laipsker – maintenant directeur marketing de PS – m'ont tour à tour rejoint), et devais compter exclusivement sur la présence bénévole des joueurs à mes côtés sous peine de me retrouver en train de monologuer. Cela a régulièrement abouti a pas mal de casse-têtes dont je vous épargnerai le détail ici. Au final, je suis sans doute un peu soulagé : porter une double casquette me faisait parfois sentir schizo. Heureusement, Winamax ne m'a jamais demandé de me servir du show pour faire de la publicité déguisée pour leur marque, pas que j'ai jamais eu envie de le faire. Si j'invitais régulièrement certains joueurs du Team, c'était simplement parce qu'ils étaient passionnants à écouter – je pense en particulier à des gens comme Nicolas Levi, Manuel Bevand et Arnaud Mattern (avant qu'il ne passez chez PS), et qu'ils étaient souvent bien plus motivés à venir m'accompagner que les joueurs sponsorisés par PS, qui étaient pourtant là pour ça. Par exemple, je pense qu'Isabelle Mercier ne m'en voudra pas trop si je révèle qu'elle détestait passer au micro – mais elle a toujours été très gentille avec moi, s'excusant de ne pouvoir rester trop longtemps. Il y a aussi eu plein de joueurs sponsorisés par d'autres salles ou pas sponsorisés du tout, comme Fabrice Soulier, Thomas Fougeron, Guillaume Cescut, et plein d'autres qui se montrés disponibles et généreux avec leur temps.

L'EPT Live est un concept unique, fait par des fans, pour des fans. Avec son format parfois - souvent – interminable, son absorption assez difficile (on ne voit pas les cartes), et la relative liberté de ton qui y règne, ce genre d'émission serait impensable à la télévision. Malgré cela, l'émission a trouvé un public nombreux, et je suis fier d'avoir – la plupart du temps – rempli ma mission, et me sens immensément chanceux d'avoir fait partie de l'aventure.



La première, avec Fabrice Soulier (Londres, octobre 2007)



Avec Nicolas Levi à Copenhague



Avec ElkY à Barcelone



Avec Arnaud Mattern, Barcelone aussi



La dernière à Monte Carlo, avec toute l'équipe de Visions et Sunset+Vine (Mai 2010)

photos, dans l'ordre : Conrad Brunner, Lina Olofsson, Jomannix, Jomannix, et Neil Stoddard