vendredi 17 septembre 2010

Corporate Rock

J’ai passé le week-end à Londres. C’est la première fois que je revenais dans la ville que j’ai quittée il y a sept mois (si l’on excepte deux ou trois passages très brefs et donc sans importance, quelques heures d’attente avant de prendre un avion ou un train, ce genre de choses). Et c’était bien. Et moins nostalgique que je ne l’avais prévu. C'est à contrecœur que j'étais retourné en France après deux ans en Angleterre, et je m’attendais à me lamenter toutes les deux minutes, style « oh, j’étais mieux ici, pourquoi je suis parti, etc », mais non. J'ai juste essayé d'en profiter aux maximum, et me replonger dans mes quartiers préférés. Je me suis précipité sur les magasins de disques de Soho (Sister Ray et Reckless Records sur Berwick Street), j'ai descendu Oxford Street, bondée comme d'habitude, j’ai mangé des pâtes chez Vapiano, là où on allait presque tous les midis avec les collègues, j’ai mangé des bangers & mash (tous ceux qui disent qu’on ne sait pas manger en Angleterre n’y ont jamais gouté), et j’ai retrouvé Clapham Common, ses bars, ses boîtes, et mes anciens colocataires.

Le voyage s'est improvisé en dernière minute quand jeudi soir, mon pote Antoine Z. (croupier freelance que je connais depuis la grande époque des week-ends poker avec la bande des chambériens) m'a contacté sur Facebook : « J'ai deux places pour le concert de Muse à Wembley demain, ça te dit ? » Bien entendu, j'ai accepté. J'aime bien les plans improvisés en dernière minute. Et j'aime bien Muse. Le groupe avait fait bonne impression dès la sortie de leur premier album en 1999 : du rock alternatif tout ce qu'il y a de plus classique (du Radiohead en moins bien, dirent les mauvaises langues), mais des bonnes chansons à la pelle. Avec mes potes, on passait une soirée sur deux dans l'une des salles de concert de la région, et c'est donc logiquement que l'on a fait 90 bornes pour aller écouter Muse à Maubeuge quelques mois après la parution de l'album. Une petite expédition tout de même, puisqu'à l'époque aucun d'entre nous n'avait le permis, et il fallait compter sur la bonne volonté d'un parent pour veiller jusque pas d'heure et venir nous chercher à Lille où, dans le cas présent, carrément nous accompagner. De ce concert, je me souviens de deux ou trois choses : la salle à moitié vide, le chanteur qui avait prévenu « pas de rappel, OK ? » avant d'entamer la dernière chanson (connard), et l'oncle qui nous avait conduit jusque Maubeuge en ruminant sur le match de la France qu'il allait manquer. « J'ai programmé le magnétoscope », avait-il dit. « Je vous préviens, si un connard balance le résultat du match à la sortie, je vais casser un truc. » On était en pleine Coupe d'Europe et évidemment, à la fin du concert, les premiers sortis avaient allumé leur auto-radio et gueulaient « On a gagné » à plein poumons. Une bonne soirée. L'année suivante, Muse revenait dans le Nord, et cette fois le Zénith de Lille était plein à craquer, on avait manqué le début du concert car curieusement, c'est eux qui faisaient la première partie de Morcheeba, et non l'inverse. Et puis il y avait eu le festival du Reading (à deux pas de Londres) en 2002, où Muse était logiquement en tête d'affiche, ayant vendu leur deuxième album par camions entiers durant les douze mois précédents. Il pleuvait, il y avait 80,000 personnes massées devant la grande scène, le concert a duré deux heures et reste mon meilleur souvenir de ce week-end pourtant rempli de moments mémorables (la tente inondée, la bouteille de gaz qui a failli faire exploser le camping, oui c'était de notre faute, la perte de mes papiers d'identité et tout mon argent liquide au bout d'une demi-heure de festival, le dernier jour passé du matin au soir collé à la barrière du premier rang avec tout le monde qui poussait derrière et pas un centimètre pour faire un geste, onze heures au premier rang collé à la barrière le dernier jour, le chanteur de Dillinger Escape Plan qui a chié sur la scène avant de s'enduire le torse avec ses secrétions et de se jeter la tête la première dans le public, etc.)

Aussitôt arrivé à St-Pancras vendredi soir, j'ai retrouvé Antoine à Oxford Circus. Il arrive de Green Park où son contact sur place lui a remis les précieux tickets. Première surprise : on pensait assister au premier des deux concerts, le soir même. Perdu, les tickets sont bons pour le second soir - samedi. Il va nous falloir rester en ville un peu plus longtemps. Je dis adieu à mon billet retour vers Lille, non échangeable et non remboursable, réservé pour le samedi matin à l'aube et cette virée express de vingt heures se transforme donc en un week-end complet. Après une sympathique soirée dans les bars de Clapham, nous avons l'après-midi de libre le lendemain. Cela nous laisse le temps pour aller faire un tour par Holloway et son Emirates Stadium, lieu de résidence du Arsenal Football Club. Antoine est un fan invétéré des Gunners. Nous n'avons pas de billets, et comptons donc sur le marché noir, où, à défaut, un pub voisin pour s'imprégner de l'ambiance.

Dès la sortie du métro, on repère sans problème plusieurs vendeurs à la sauvette postés sur le trottoir menant au stade, murmurant leurs incantations : « tickets... tickets... anyone wants tickets for the game ? » On en alpague un de ces voleurs, il a l'air louche, mais ils ont tous l'air louche alors on a pas trop le choix. Il me fourre deux tickets dans la main, demandant cent livres sterling pièce. Ce sont des tickets à 39 livres, ça me paraît un peu abusé, mais en même temps, le match a déjà commencé depuis dix minutes, on ne risque pas de trouver mieux en si peu de temps, je n'ai jamais été voir un match de foot à Londres, et mon pote va réaliser un rêve de gosse s'il arrive à rentrer. Le mec a l'air pressé, et n'arrête pas de se retourner vers ce qui me semble être le chef de la mafia locale des vendeurs de ticket au noir, un gros type moustachu planté cent mètres plus loin qui nous zieute d'un air menaçant. Je dis au mec que l'on a pas de liquide et qu'il nous faut d'abord aller au distributeur. Il nous pousse littéralement vers la machine, située juste à côté de l'entrée des spectateurs. « Allez allez, dépêchez-vous », continue t-il d'aboyer, « ou sinon je les vends à quelqu'un d'autre. » Je la sens mal, cette histoire, me rappelant le précepte bien connu que plus un vendeur est pressé, plus il a de chances d'être en train de vous arnaquer. J'ai la carte bleue à la main et derrière moi, j'entends les voix des stadiers chuchotant entre eux « Il faut vraiment être con pour acheter un billet dans la rue... » Je me tourne vers un mec posté devant l'entrée de service, il porte un costard et un badge d'employé, bref il a l'air d'être renseigné, je lui montre les tickets et lui demande si par hasard ce ne seraient pas des faux. « C'est vous qui voyez, monsieur », me répond t-il en m'expliquant qu'un billet authentique comprend généralement un code-barre pour le passage aux portiques, ce qui n'est pas le cas des nôtres. « Et puis, même s'ils sont vrais », ajoute t-il, « ils sont peut-être volés, et cela pourrait vous attirer des ennuis. » Pendant ce temps, le vendeur court dans tous les sens en me hurlant de me grouiller, tout cela ne me dit rien qui vaille, je m'imagine déjà resté bloqué au portique et revenir dans la rue pour découvrir que ces margoulins ont disparu sans laisser de trace. Je rends les billets au vendeur, qui repart aussitôt en hurlant, à la recherche d'un autre pigeon à truander. Battus, on se met en quête d'un pub où se poser quand un autre type nous arrête. « Moi j'ai un ticket, si vous voulez, mais un seul. 70 livres. » Je le regarde : avec son air rougeaud, ses cheveux gris et sa veste en jean, il inspire déjà nettement plus confiance, il ressemble plus à un chef de famille ouvrière qu'à un membre du crime organisé londonien, je demande à voir le ticket, il sort de sa poche deux cartes d'abonnement dans leur étui, une pour lui et l'autre pour l'acheteur éventuel. « On sera assis à côté », dit-il. Voilà une affaire qui me semble légitime. J'arrive à convaincre Antoine que non, ça ne me dérange pas de l'attendre pendant le match, j'ai de la lecture dans mon sac. Je les regarde grimper quatre à quatre les escaliers, je m'éloigne, et quelques minutes plus tard, j'entends le stade gronder au loin : Arsenal a ouvert le score.

Au final, les Gunners battront facilement Bolton par un score de 4 à 1 : Antoine en aura eu pour son argent. J'ai tué le temps dans un pub voisin qui ne diffusait pas la rencontre, mais le dernier ouvrage de Michel Houellebecq m'a tenu compagnie. Il est rassurant de constater que l'on vit dans un monde où Brett Easton Ellis et Michel Houellebecq publient encore des romans. Tout n'est pas perdu. Quelle belle écriture, tout de même, ça à l'air simple d'écrire comme ça, mais ça ne l'est surement pas. Je retrouve Antoine à la sortie. 60,000 personnes évacuent le stade, et je suis impressionné du sérieux avec lequel l'opération est dirigée par les forces de la police montée. Il faut dire que les anglais ont eut leur lot de problèmes dans le passé, avec la sécurité dans les stades, ils n'ont probablement pas envie que ça se reproduise. Plusieurs dizaines de milliers de personnes se dirigent vers la station de métro, mais à ma grande surprise, cinq minutes seulement nous suffisent pour rejoindre le tunnel et entrer dans la rame. Un modèle d'efficacité. Maintenant, direction Wembley.



Je n'avais jamais vu de concert dans un stade... Le plus près que je m'en sois approché, c'est avec les festivals du genre Reading, Dour ou Werchter (plus par la taille de l'opération que par l'esprit) et les concerts de nouvel an de Phish à Miami, mais c'était dans l'enceinte de l'équipe de basket des Heats, en intérieur donc, et de taille relativement modeste, avec 20,000 sièges. Le « stadium rock » est un genre un peu moisi, de toute façon. Cela m'évoque surtout des concerts de Van Halen, Peter Frampton, Genesis, AC/DC, Queen, bref à peu près tout ce que je n'aime pas des masses dans le rock. Queen, justement, a rempli Wembley à la grande époque, et Muse tend de plus en plus à leur ressembler, à mesure que leurs ambitions évoluent vers un rock orienté opera/classique/grandiloquent (le quatrième titre est plus ou moins un copier collé, avec ses harmonies vocales à la Freddie Mercury). Tout colle, donc.

Nous avons des tickets VIP, apparemment, mais nous ne savons pas trop à quoi nous attendre jusqu'à ce que l'on arrive à la porte du stade. On nous dirige vers la section désignée, et très vite on se retrouve à emprunter des escalators déserts pour atteindre le troisième étage, on se croirait plus en train de faire du shopping dans un centre commercial qu'en route vers un concert de rock. Là haut, des gens bien habillés boivent du champagne hors de prix dans des flutes en crystal, on demande notre chemin, on se perd dans de gigantesques couloirs jusqu'à finalement arriver à une porte au numéro correspondant à celui inscrit sur notre ticket. On ouvre pour pénétrer dans une grande pièce. Des tables de banquet ont été disposées en carré, le couvert est mis, un bar bien fourni trône sur le côté, et devant nous, au fond, une baie vitrée occupant le mur entier nous offre une vue imprenable sur la scène et les 90,000 places du stade, en train de se remplir petit à petit. En somme, on a décroché le jackpot : une loge louée à l'année par une de ces riches entreprises installées à Londres, aux tickets distribués au compte-gouttes en direction de leurs employés et clients les plus précieux. Comment Antoine a réussi à obtenir ces tickets, je n'en sais rien, mais je compte bien en profiter un maximum, et demande immédiatement une vodka tonic à l'une des deux serveuses employées spécialement pour s'occuper de notre loge. Durant le reste de la soirée, mon verre ne restera jamais vide plus de cinq minutes.

Les trois groupes programmés en première partie défilent sur la scène sans que je n'y prête trop attention. Cela fait longtemps que j'ai laissé tomber, avec le rock anglais générique et sans saveur. Pendant ce temps, du thon au sashimi est servi en entrée, et très vite le bar grillé arrive accompagné de pommes de terre sautées. J'observe les autres convives : un mélange de bobos londoniens habillés selon les dernières tendance, avec quelques capitaines d'industrie cinquantenaires qui, manifestement, sont là uniquement parce que c'est gratuit. C'est bien connu : plus on est riche, moins on paie. Plusieurs d'entre eux passeront l'intégralité du concert à regarder le match du foot diffusé sur la télé de la loge. Les nanas se saoulent la gueule, l'une soulève son T-shirt et son soutif' pour faire profiter à toute la tribune de sa paire de seins siliconés, les hommes hochent la tête d'un air satisfait, bref tout va bien, mis à part un détail, il est complètement interdit de fumer où que ce soit dans le stade, même à l'extérieur, et je dois me cacher tout au long du concert, que ce soit des vigiles avec leurs gilets fluo, où du propriétaire de la loge, qui passe la soirée à traquer les criminels que nous sommes au lieu d'écouter la musique. Les anti-fumeurs les plus intolérants sont des nazis refoulés, cela me semble clair. Quand je pense à la bonne époque où l'on roulait des pétards sous l'oeil complaisant des vigiles du Zénith, j'en pleure. Tout cela n'est pas très rock' n roll, mais il fallait s'y attendre : nous sommes dans un stade, temple du corporatisme moderne, lieu d'abrutissement des masses.



La nuit tombe, il est presque 21 heures, les lumières s'éteignent : Muse fait son entrée sur scène. Une scène qui a du couter plusieurs centaines de milliers de dollars : un espèce de gros cube posé au dessus des musiciens avec un effet de perspective bien chiadé, aux parois faisant office d'écran vidéos. S'en suivront deux heures de rock calibrées au millimètre près, et c'est un peu le problème, en fait. Le son est énorme, massif, les tubes s'enchaînent sans discontinuer, le public est aux anges, mais tout est programmé à l'avance. Muse est composé de musiciens extraordinaires, pas de doute là dessus : le batteur fait office de colonne vertébrale, cognant ses toms comme un bucheron, le bassiste envoie des secousses atteignant les estomacs du dernier rang le chanteur sait quoi faire de sa guitare, et sa voix... quelle voix ! Pas de place pour les fausses notes, mais pas de place à la fantaisie non plus : à de rares exceptions, les chansons sont jouées dans le même ordre que la veille. Et même quand le groupe s'amuse à plaquer quelques accords de tubes classic rock entre deux morceaux (Led Zeppelin, AC/DC, The Animals), on sait bien que cela n'a rien à voir avec un quelconque élan de spontanéité, tout a été arrangé, répété, chorégraphié.

Qu'on ne se méprenne pas : j'ai passé une excellente soirée. J'ai gueulé à plein poumons sur les tubes, j'ai sauté partout dans l'espace qui m'était imparti comme un bon petit rocker, j'ai sué de bon cœur, je me suis émerveillé devant les divers effets spéciaux programmés à intervalles réguliers (une soucoupe volante planant au dessus du public avec un acrobate suspendu au bout d'une corde, un échafaudage mobile transportant le groupe au milieu de la foule, etc, etc). Mais après avoir vu Phish dix fois en l'espace d'un an, il m'est difficile de vraiment apprécier l'immense majorité des groupes en concert, ceux qui jouent chaque soir les mêmes chansons, et qui les jouent de la même manière, même si ce sont de bonnes chansons et qu'elles sont bien jouées. C'est pour ça qu'à nouveau, je vais dépenser une bonne partie de mon revenu disponible à la fin du mois d'octobre pour retourner les voir de l'autre côté de l'Atlantique.

samedi 11 septembre 2010

Poker Hall of Fame - pour qui voter ?



J'ai l'honneur d'avoir été invité au processus de vote pour désigner la prochaine intronisation au « Poker Hall of Fame ». Nous ne sommes que 17 journalistes à faire partie du comité (sur un total de 33 votants), et je suis probablement le seul européen. C'est donc une responsabilité plutôt importante qui m'est confié, pour quiconque s'intéressant de près à l'histoire du poker avec un grand H, et je fais partie de ces excentriques.

Le Poker Hall of Fame (en français : « le couloir de la gloire », ou un truc dans le genre) a été crée en 1979 par Benny Binion (l'inventeur des World Series of Poker et légendaire opérateur du Binion's Horseshoe) pour honorer les joueurs (et non-joueurs) ayant marqué de leur empreinte l'histoire du poker. Au fil des années, les plus grands y ont fait leur entrée, de leur vivant ou non : Doyle Brunson, Jack Strauss, Stu Ungar, Johnny Moss, Puggy Pearson, Chip Reese... Mais on y retrouve aussi des gens qui, s'ils n'ont pas spécifiquement dévolu leur vie aux cartes, ont tout de même contribué à accroitre la popularité du poker, comme par exemple Wild Bill Hickock (l'homme de loi et as de la gâchette assassiné d'une balle dans le dos lors d'une partie de poker à Deadwood en 1876), Blondie Forbes (à qui on attribue l'invention du Texas Hold'em), les Binion père et fils (Benny et Jack), ou encore Henry Orenstein, le mec qui a eu l'idée de génie de placer des mini- caméras autour de la table, rendant le poker regardable à la télévision.

Il s'agit maintenant de déterminer qui seront les deux prochains « immortels » à rejoindre cette illustre assemblée. Un vote préliminaire ouvert à tous sur Internet a permis d'établir une liste de dix personnes. Le comité va donc devoir faire son choix parmi cette liste réduite :

Chris Ferguson
Barry Greenstein
Jennifer Harman-Traniello
Dan Harrington
Phil Ivey
Linda Johnson
Tom McEvoy
Daniel Negreanu
Scotty Nguyen
Erik Seidel

Cette année, les dix candidats sont donc exclusivement des joueurs professionnels, tous encore en vie. Qui choisir ? Petit rappel des critères d'éligibilité officiels établis par le comité :

- Avoir joué contre les meilleurs
- Avoir joué aux plus hautes limites
- Avoir bien joué de manière constante, en ayant gagné le respect de ses pairs
- Avoir survécu à l'épreuve du temps
- Ou, pour les non-joueurs, avoir contribué à la croissance et au succès de ce jeu par des faits durables qui ont marqué l'histoire du poker

Comme vous pouvez le constater, il ne s'agit pas de couronner une étoile filante, ni un faux bon joueur ayant bénéficié d'un peu plus de chance que la moyenne sur une période réduite. Non, il s'agit de récompenser un talent complet, ayant fait ses preuves sur le long terme, et aussi, si possible, quelqu'un ayant fait plus que cela (de par sa personalité, son charisme, ses engagements hors de la table...) En somme, quelqu'un dont on se souviendra. Le candidat idéal sera volontiers quelqu'un d'âgé, bien que cela ne soit pas obligatoire (Chip Reese et Phil Hellmuth ont été intronisés très jeunes). A mon sens, chacun des dix joueurs de la liste 2010 remplissent les critères d'éligibilité, et le choix ne sera pas facile.

Mon bulletin de vote devra comporter un, deux, ou trois noms (j'ai aussi le droit de voter pour personne, si l'envie m'en prenait), pas plus, avec un total de dix points à répartir entre mes choix, selon l'importance que je leur accorde. Seth Palansky (responsable de la comm' aux WSOP) fera ensuite le total des points, et les deux joueurs ayant engrangé le meilleur score seront intronisés lors d'une cérémonie officielle organisée en novembre prochain à Las Vegas, en marge de la table finale des WSOP.

J'ai déjà réduit cette liste à trois noms... Mais je tergiverse encore. Une fois que j'aurai pris une décision définitive, je reviendrai ici pour dévoiler et expliquer mes choix. En attendant, je vous écoute. Qui mérite de rentrer au Poker Hall of Fame cette année ? A vos crayons, je ramasse les copies dans une semaine.



Mike Sexton est le dernier entrant en date au Poker Hall of Fame

jeudi 2 septembre 2010

Glamorama

Des oligarques russes en polo Ralph Lauren remontant la digue ventre en avant et bagouzes aux doigts, des blondes siliconées au teint parfaitement hâlé parlant au téléphone sur les terrasses des cafés, des beaux gosses musclés sur le ponton de la plage publique racontant leur garde à vue du matin tout en jetant les minots à la flotte (« Ils ont du me relâcher, j'ai pas de casier »), des baraques à frites vendant des paninis quatre euros cinquante pièce, des petits culs de toute l'Europe allongés sur le sable, enlevant le haut pour mieux profiter du soleil, des anglaises acariâtres commandant un thé au jasmin avec un fort accent du Yorkshire, des touristes allemands ne parlant pas le français prenant en photo la plage avec un téléobjectif, des vieux trébuchant dans le sable en direction de la douche, des vieux en blazer bleu marine assis sur les bancs face à la mer, des vieux à la peau carbonisée et fripée dormant sur leur transat', des vieux demandant l'addition au serveur déambulant entre les tables du restaurant bondé avec un air furibard, le plateau rempli de consommations chancelant tandis qu'il tente d'éviter la vieille se dirigeant vers les toilettes avec son teckel dans les bras, des merdes de chien à tous les trottoirs, des bijoux autour du cou des vieilles bien habillées montant dans un taxi, le soleil qui se couche à l'horizon, les palmiers lentement caressés par la brise, le bitume qui se refroidit, son odeur mêlée à celle des pots d'échappement, toute une collection de vestes Giorgio Armani et lunettes de soleil Ray-Ban Wayfarer assises en terrasse et tripotant leur Blackberry en buvant des Coca Light des Perrier et des Red Bull, une mère rassurant son fils au téléphone (« T'es sorti, t'as payé ta dette à la société, maintenant la chance va tourner, tu verras »), des top models ukrainiennes, slovaques, tchèques dans des robes Chanel, Dior, Gucci noires, blanches, vert pomme se dirigeant vers le Martinez d'un pas décidé, des jeunes à scooter grillant le feu rouge sans casque, trois suédois me demandant la route du Palm Beach, une mendiante très digne marchant au travers des terrasses le gobelet à la main devant les clients indifférents reprenant une bouchée de leur pizza au gorgonzola, les camelots exposant leur camelote, des roses, des gris-gris clignotants, des figurines jouant de la musique, au loin les lumières des yatchs des oligarques russes scintillant sur l'eau endormie, des Porsche Camara, des Austin Mini, des BMW, des grosses Mercedes étalées sur toute la longueur de la Croisette, des joueurs de poker à la chemise ouverte racontant des coups de poker, deux prostituées en haut léopard observant d'un œil attentif le tournoi de poker réservé aux journalistes, et quelqu'un leur fait remarquer que ce n'est peut-être pas la bonne table pour se trouver un julot, des chauffeurs de taxi faisant le pied de grue sur le trottoir, une prostituée d'âge mur en bottes de cuir et manteau de vinyle attendant patiemment au pied d'un lampadaire à l'entrée d'une rue déserte, un jeune en short et chemise et chaussettes dormant paisiblement sur un banc, aucune trace de ses chaussures, un type fumant une clope devant la porte de l'hôtel avec un air maussade, murmurant quelque chose que je ne comprends pas à mon passage, et je franchis la porte sans me retourner.

Oui, je suis à Cannes, mais rassurez-vous, tout n'est pas si noir, en fait il fait très beau, et je reprends le travail pour de bon dans quelques heures, avec l'un de mes tournois préférés du circuit européen, le Main Event du Partouche Poker Tour organisé par le groupe Partouche au casino Palm Beach, tout au bout de la Croisette.

Je suis arrivé en ville mercredi en milieu d'après-midi, le vol Lille-Nice ne fut qu'une formalité, c'était aussi facile que de prendre le métro. Arrivée à l'aéroport désert trente minutes avant le décollage, enregistrement des bagages en une minute, contrôle de sécurité en deux minutes, embarquement, décollage. L'hôtesse distribue des boissons fraîches, au micro le pilote nous informe des points de vue à observer depuis le hublot (Paris, Valence, St-Tropez, Monaco), puis effectue un virage serré pour se caler sur la piste d'atterrissage, nous nous posons à treize heures, tout le monde est content, même les bébés se sont retenus de hurler.

Le taxi glisse sur l'autoroute comme sur un toboggan, et j'arrive au Palace Hotel, notre QG reservé pour la semaine. J'y retrouve Aymerick, modérateur de Wam-Poker récemment embauché par Winamax qui va nous aider pour la semaine (Harper est encore à Vilamoura où, pour la première fois en quatre ans d'EPT, aucun français n'a atteint les places payées). On prend possession de notre suite au sixième étage, et très vite Junior arrive, l'équipe est complète, il nous raconte son été en Argentine et à Bali, et se rend compte qu'il a oublié son sac à micro, il appelle à Lyon pour arranger l'envoi d'un Chronopost, et part à la Fnac acheter un câble manquant, on se retrouve plus tard sur la plage publique, elle est bondée de vacanciers lisant tous le même magazine gratuit distribué sur la digue.

On se change et on s'installe en terrasse du Vésuvio, un italien faisant l'unanimité chez les joueurs de poker. On commande des pizzas et Ludovic Lacay nous rejoint, suivi plus tard par Antony Lellouche. Je ne les ai pas vus depuis Vegas, et l'on rattrape le temps perdu. Arnaud Mattern passe par hasard, enfin pas vraiment, c'est son restaurant préféré. Au casino, le satellite bat son plein, et un tournoi réservé à la presse est prévu à 22 heures. Il commencera finalement après 23 heures, nous sommes trente à nous être acquitté des 55 euros du prix d'inscription, auquel il faut ajouter 15 euros de prélèvement (!), c'est le prix à payer pour retrouver les collègues pas vu depuis Vegas dans la joie et la bonne humeur. Je croise mes « Band of Brothers » des WSOP, les énergumènes attachants avec qui j'ai partagé quotidiennement le banc de presse de l'Amazon Room : Roroflush de Partouche, Kinshu du ClubPoker, Steven de Made in Poker (que je continue d'appeler simplement « Le mec de MIP »). Jooles (Card Player) et Harper n'arriveront que le lendemain. Il y a aussi Hugues Fournaise, le photographe, Ben d'Unibet, plein de gens que je ne connais pas, et quand je leur demande pour qui ils travaillent, ils sont intimidés et ont du mal à me répondre. A notre table, un seul journaliste non-spécialisé, un mec qui écrit pour « La Montagne », un quotidien régional, et l'on va donc rapidement le surnommer « PQR ». Je chambre à tout va, tout le monde en prend pour son grade, les anonymes comme les potes, les insultes fusent (« Essaie encore de me relancer, toi, avec ton site qui n'a même pas la licence ARJEL »), et je me fais finalement éliminer par Antoine Laffond de Poker Leaders, 7 et 9 de trèfle poussé UTG, il me paie de grosse blinde avec ses Rois.

Il n'y a pas plus de quinze tournois par an où le vainqueur repartira avec une somme égale ou supérieure à un million d'euros, et le PPT en fait partie depuis son lancement en 2008. 8,500 euros l'entrée, trois millions de cagnotte garantie par le casino, un million promis au vainqueur, et plus de 400 joueurs attendus, tout ce que la France compte de bons et de mauvais joueurs, dont la quasi totalité du Team Winamax, quelques célébrités américaines pour lesquelles on déroulera le tapis rouge, et une tripotée de fines lames européennes, alléchées par la perspective de jouer un tournoi composé à 90% de joueurs français qualifiés lors de satellites live à la structure rapide. Il y aura à boire et à manger, et l'on va bien s'amuser, comme chaque année.

Bon, il est presque midi, le tournoi commence dans une heure, j'ai récupéré mon accréditation auprès de Fanny, la charmante responsable des relations presse. La salle médias n'est pas encore prête, rien n'est installé, ce n'est pas très sérieux mais je me suis planqué dans un coin de la salle de tournoi pour terminer ce texte, tandis que techniciens et superviseurs s'affairent pour être prêts à temps. J'entends dire que les inscriptions au Day 1A ont été cloturées après 320 inscrits, autant dire que le record de 2009 (522 joueurs) sera explosé sans difficultés. J'avais encore plein de trucs à raconter, mais il faut que je file. Rendez-vous sur Winamax.fr toute la semaine pour notre couverture en direct.