mardi 16 mars 2010

WSOP 2010 : le Tournoi des Champions revient

Harrah's a annoncé lundi le grand retour du "Tournament of Champions" au programme des World Series of Poker, après quatre ans d'absence... Le TOC, c'est la façon d'Harrah's de remercier les dizaines de milliers de joueurs qui les engraissent chaque été : un beau freeroll télévisé à un million de dollars. Bon, évidemment, y'en aura pas pour tout le monde pour profiter de ce rakeback : seulement 27 places sont disponibles. Pour les autres, il faudra se contenter, comme chaque année, du maigre coupon de réduction de 10$ offert lors de chaque, valable dans les restaurants Harrah's et offert lors de chaque inscription à un tournoi WSOP...

Mais j'en parle tout de même avec un certain enthousiasme, car une petite nouveauté des plus réjouissantes s'est glissée cette année : c'est le public qui va décider des participants ! Vingt d'entre eux, pour être précis. Les sept places restantes étant attribuées d'office au champion en titre des WSOP et WSOP-Europe (Joe Cada et Barry Shulman), aux trois derniers vainqueurs du TOC (Annie Duke en 2004, Mike Matusow en 2005, Mike Sexton en 2006). Les deux dernières places seront occupées par des joueurs choisis à la main par Harrah's.

Le vote est ouvert... Sont éligibles les joueurs déjà détenteurs d'un bracelet WSOP encore de ce monde. Ils sont aparemment au nombre de 521 - j'imagine la tâche du pauvre employé de Harrah's chargé de vérifier si les centaines de vainqueurs WSOP inconnus des années 70 et 80 étaient toujours en vie. Vous ne pourrez donc pas voter pour Stu Ungar ou Johnny Moss, ni pour ElkY, Gus Hansen, Isildur1 ou Patrick Antonius. Mais il reste encore une tripotée de joueurs sympathiques à soutenir.

Voici mon bulletin de vote, que j'ai rempli en me rendant sur le site officiel des WSOP :



Comme vous le voyez, je ne me suis pas trop cassé la nénette, à peu près autant que dimanche dernier pour les régionales... Par principe, j'ai voté pour les quatre joueurs français détenteurs d'un bracelet : Gilbert Gross (1988, mais je ne crois pas qu'il joue encore au poker), Claude Cohen (1997), Patrick Bruel (1998), et bien sur David Benyamine, dont la victoire en 2008 reste gravée dans les mémoires (la mienne tout du moins)

J'ai aussi mis une petite pièce sur mon ami du Team Winamax Davidi Kitai, et sur Annette Obrestad, qui jouera pour la première fois à l'intérieur de l'Amazon Room cet été. Pour le reste, j'ai essayé de sortir un peu (mais pas trop) des sentiers battus, en incluant quelques uns des joueurs dont j'apprécie la personnalité et/ou le style de jeu : John Kabbaj, Roland de Wolfe, Thor Hansen, Carlos Mortensen...

Je ne me fais pas trop d'illusion sur l'utilité d'un tel vote, qui se terminera certainement en un concours de popularité qui départagera des noms déjà vus et revus des centaines de fois à la télévision, des noms que j'ai d'ailleurs inclus en partie dans mon vote. Mais j'ai quand même envie d'esperer que l'on aura droit à l'incursion d'un ou deux outsiders dans le line-up final... Sur les blogs et forums, la mobilisation a déjà commencé, pays par pays, chez les italiens, les mexicains, les hollandais, etc. A notre tour ! Votez Français, bordel !

Vous pouvez consulter le Top 50 des votes en temps réel, à cette adresse.

Mon outsider de choc ? Paul Clark... Plus connu sous son pseudo, "Eskimo". Tristement célèbre pour sa déchéance actuelle, Clark (trois bracelets, tout de même) est l'un des joueurs les plus désespérement broke du circuit depuis déja de nombreuses années, tellement dans la dèche qu'il avait refusé de quitter la table après avoir fait une attaque (!) en table finale de l'épreuve de Razz en 2007. Je le croise chaque année dans les couloirs du Rio, toujours dégueulasse dans le même jean et la même chemise crasseuse, toujours à mendier des clopes dans la cour, toujours à tourner autour des tables pour quémander une inscription à un joueur, toujours en train d'essayer de se refaire, short-stack à une table de Omaha en Limit. Un fantôme, qui a depuis longtemps perdu toute once d'humilité et de crédibilité sur le circuit. Moi, j'aime les loosers magnifiques à la Rocky. Alors, faites un geste. Aidez Eskimo. Votez Eskimo. Il en a plus besoin que vous, de ce pognon.

lundi 15 mars 2010

En transit permanent

J'ai passé sept jours à Berlin, et la seule chose amusante à laquelle j'ai pris part est un braquage à main armée... Ouep, pas grand chose à retirer de ce séjour en capitale allemande, mis à part le bordel qui a paralysé les demi-finales quelques heures samedi (pour ceux qui se demandent où en est l'enquête de la police locale : un suspect a été arrêté samedi, puis relâché dans la foulée, faute de preuves, il s'agissait aparemment d'une erreur)

J'étais pourtant impatient à l'idée de me rendre pour la première fois dans cette ville ô combien riche en histoire, en culture et en verres à bière de deux litres... J'avais même programmé mon arrivée avec une journée d'avance, histoire de pouvoir jouer les touristes avant le départ du tournoi. Las, les conditions climatiques en ont décidé autrement. La vague de froid qui s'est abattue sur l'Europe lors du dernier jour de février à paralysé Roissy, et mon avion s'est retrouvé cloué au sol, comme tant d'autres. J'en fus bon pour me taper le chemin en sens inverse vers Lille, non sans avoir fait la queue trois bonnes heures dans le glacial hall du Terminal 2 pour me voir donner un nouveau billet d'avion. Le lendemain, j'étais de retour à l'aéroport dans l'après-midi, et quand je suis finalement arrivé à Berlin, la nuit était déja tombée, et la motivation pour se rendre à la soirée d'avant tournoi aussi.

Après, le tournoi a commencé, et plus rien d'autre n'a compté durant une semaine. C'était juste brutal. L'affluence avait été telle que les organisateurs avaient décidé de rallonger les journées. On a bossé de onze heures le matin jusque une heure le soir, quatre jours de suite, avec des tas et des tas de joueurs à couvrir dans tous les sens. Pas vraiment un programme qui sorte de l'ordinaire, me direz-vous, à un détail près : avec Harper, nous ne disposions que d'un seul siège en salle de presse, avec la place pour installer un seul ordinateur sur le bureau. Pour la première fois, je n'avais pas pu obtenir de PokerStars toutes les accréditations demandées. « Salle de presse trop exiguë, il va falloir se serrer, désolé », qu'on nous avait dit. Soit. J'avais prévu à la base de faire appel à Paco pour produire le contenu vidéo, mais après cette mauvaise nouvelle, j'ai du laisser tomber : nous utilisons un matériel différent (PC pour moi, Mac pour lui), et nous allions de toute façon monopoliser nos ordis la plupart du temps, rendant le partage d'un siège impossible. A la place, j'ai rameuté Harper, et l'on s'est réparti les tâches : tandis que l'un faisait l'aller et retour vers la salle de tournoi pour prendre les photos et noter les coups et infos, l'autre campait en salle de presse et rédigeait l'ensemble du reportage. Le lendemain, on inversait les rôles, et ainsi de suite. En pratique, cela donnait un taf assez frénétique : je n'avais pas le temps de finir de publier les nouvelles que m'avait apportées Harper il y a quinze minutes qu'il revenait déjà avec une fournée toute fraiche. On ne s'arrêtait quasiment jamais jusqu'à la fin de la partie. Même si le travail obtenu manquait pas mal de saveur (forcément, puisque celui qui rédigeait n'avait pas lui-même observé de visu ce sur quoi il écrivait), quantitativement parlant nous avons été assez prolifiques. Pour l'anecdote, le deuxième jour, on a même réussi à publier plus de coups que PokerNews, qui avait sur place trois reporters.

Bon, après, il y a eu le barouf que l'on sait lors du cinquième jour, le braquage terminant plus tôt que prévu la journée de travail des commentateurs de l'EPT Live. En interne, beaucoup ont critiqué la décision de Sunset+Vine (l'équipe télé) de ne pas reprendre le tournage, estimant que cela aller donner trop d'importance à un événement qui finalement n'en méritait pas autant. Mais même si personnelement j'étais prêt à reprendre le boulot après le braquage comme un bon soldat, j'étais soulagé de ne pas avoir eu à le faire. J'étais mine de rien bien secoué, comme tout le monde à l'hôtel, et n'avais absolument pas la tête à parler de poker devant au micro pour une dizaine d'heures après de telles émotions. Pour moi, ce n'est pas tant ce qui s'est passé qui a choqué tout le monde (puisqu'il ne s'est rien passé quand on y réflechit bien), mais ce qui aurait pu se passer. Je salue le travail de Thomas Kremser qui a permis de reprendre la partie sans encombres en un temps record, tout en notant que beaucoup de joueurs du tournoi (dont en première ligne le futur vainqueur Kevin Macphee) auraient eux aussi préféré reprendre le lendemain, histoire de se calmer un peu.

Justement, la finale le lendemain s'est elle déroulée sans encombres. Tout est passé très vite, mon duo avec Alexis Laipsker est maintenant bien rodé, et l'émission a coulé toute seule, tranquillement. On fait de notre mieux pour décortiquer l'aspect technique des coups tout en restant détendu, avec blagues vaseuses à tout va. J'adore parler de stratégie, mais je préfère ne pas rester trop sérieux, il ne sagit que de cartes et de jetons, après tout. On a reçu Davidi Kitai pendant une heure, et après son élimination en troisième place, le dernier français en course Marc Inizan est venu nous rendre visite pour nous faire part de ses impressions. Avec un dernier duel un poil trop long, un américain fut une fois de plus couronné, et notre boulot était terminé aux alentours de 22 heures.

Et puis il était déjà temps de partir. Je n'avais absolument rien vu de Berlin à part le boulevard périphérique qui séparait notre hôtel de celui qui accueillait le tournoi. J'ai ouvert mon guide touristique flambant neuf, et trouvé un restaurant français à deux pas de Checkpoint Charlie, l'Entrecote. Avec Harper, on a pris un sublime déjeuner - pour moi : la meilleure soupe à l'oignon de toute ma vie en entrée, puis une entrecôte, pour lui : saumon et carré d'agneau - puis complimenté le restaurateur, et fait le pèlerinage devant la frontière entre le monde libre et l'ennemi communiste, lieu le plus symbolique de la Guerre Froide. Clic clac, une photo, et en route vers l'aéroport, au revoir Berlin, et à l'année prochaine, avec un peu plus de temps libre, je l'espère.

Mercredi dernier, j'ai effectué ma première journée de travail dans nos nouveaux bureaux à Paris. Cela fait quelques semaines que le marketing de Wina y est déja installé pour préparer l'ouverture du marché, tandis que le support et le reste de l'opération est encore à Londres pour quelques mois. Je suis donc censé m'installer à Paris, mais le fait est que je n'en ai guère envie pour le moment. Pour diverses raisons que j'éviterai de détailler ici, je hais cette putain de ville, et l'idée d'y habiter me fout le cafard. En attendant mieux, j'ai entassé mes affaires chez mes parents. C'est un peu triste de voir tous mes beaux livres, disques et films chéris empilés par centaines sur le parquet de ma chambre. J'aimerais bien leur trouver un endroit plus confortable, mais le fait est que même si j'étais pressé d'aller à Paris, cela ne fait pas trop de sens pour le moment. Je vais passer les deux prochains mois à voyager pour boucler la saison EPT, et dès la fin du moi de mai, je vais m'installer à Vegas pour deux mois. La question se posera sérieusement en août, à mon retour. Durant ce laps de temps, j'aurais au moins économisé plusieurs de mois d'un loyer hors de prix pour un appartement que je n'aurais de toute façon quasiment pas fréquenté. Ceci dit, la majeure partie de cette économie passe actuellement dans de couteux billets de train et chambres d'hôtel. Là, je viens de prendre un abonnement de trois mois pour la ligne Lille-Paris. Cela me coute 150€, et me permet de reserver les trajets à moitié prix, soit un peu plus de 50€ par jour. Je me couche et me réveille chez moi tous les jours, et passe plus de trois heures dans les transports. Oui, c'est beaucoup, mais ça me laisse du temps pour lire. En ce moment, je suis sur L'attrappe-coeur, de Salinger, qui vient de mourir et que je n'avais jamais lu, apparemment c'était une erreur à réparer, et surtout l'épatante et monumentale biographie de Serge Gainsbourg par Gilles Verlant (761 pages !). Je lis ça en écoutant Them Crooked Vultures, le projet de John Paul Johns (clavier de Led Zeppelin), Josh Homme (leader des Queens of the Stone Age) et Dave Grohl à la batterie. Un line-up terrible sur le papier... Et qui fonctionne à merveille sur disque, ça passe tout seul si vous êtes un tant soit peu amateur d'au moins un des trois zicos.

Vendredi, cap vers l'Autriche. Je vais couvrir pour la première fois un tournoi de poker à la montagne, dans une station de ski aparemment ultra bourgeoise (vu le prix des hôtels). Là aussi, j'ai programmé mon arrivée avec une journée d'avance, histoire de pouvoir skier, chose que je n'ai pas faite depuis 2005, en fait depuis que j'ai commencé à couvrir des tournois de poker. Et là aussi, je n'ai réussi à décrocher qu'un seul siège en salle de presse. J'ai quand même demandé à Paco de venir, cette fois-ci... Notre hôtel se situe littéralement à cent mètres du casino, on arrivera bien à se débrouiller. N'empêche, quelle galère pour obtenir les accréditations EPT depuis le début de la saison en cours. Chaque fois que j'ai demandé plus d'un badge de la part de PokerStars, j'ai du gémir, supplier et me mettre à genoux pour l'obtenir. Le truc, on s'en doute, c'est que PS rechigne de plus en plus à laisser ses concurrents couvrir les tournois qu'ils organisent. C'est de bonne guerre, mais cela me chagrine un peu, car en trois ans, j'ai toujours travaillé d'arrache pied pour produire le meilleur reportage possible. Pas du tout indépendant au sens journalistique du terme, bien sur (je ne vais pas prétendre le contraire, faut pas exagerer), mais peut-être un peu plus honnête que quelques-uns de mes confrères, ceux dont les avions et hôtels sont payés par PS, et oublient de le préciser à leurs lecteurs. Je suis assez prétentieux pour estimer que Winamax réalise un travail de qualité sur les EPT, ce qui n'est pas forcément le cas de certains. Bon, je balance : les "confrères" de deux sites italiens, qui n'ont jamais de mal à obtenir deux ou trois badges chacun (vu qu'ils dirigent des sites d'affiliation rapportant une tonne à PS plutôt que des boîtes concurrents comme celle pour laquelle je bosse, voilà le fond de l'affaire), mais dont le travail est d'une pauvreté abyssale : un étalage de photos (prises au flash avec un point'n'click à cent euros) de flops et des visages ahuris des joueurs, et des news qui se limitent à une phrase de dix mots maximum : "machin OUT As-Roi contre deux Dames". Sans parler d'un comportement lamentable en salle de presse et autour des tables (j'en avais déja parlé il y a longtemps). Je comprends la logique économique qui veut que l'on me fasse passer en second derrière des "journalistes" de cet acabit, mais cela me désole quand même, bordel, moi qui n'ai en tête que produire un travail intéressant et un tant soit peu "raffiné". Et avec l'ouverture prochaine du marché en France qui va officialiser et rendre cent fois plus féroce la concurrence entre PS, Winamax et tous les autres acteurs de l'industrie qui prendront une licence, je ne serais pas surpris que les boîtes "ennemies" deviennent carrément persona non grata sur les EPT. J'espère tout de même me tromper.

dimanche 7 mars 2010

I made the news today oh boy

L'hystérie de masse s'est déclenchée à 14 heures 10 très exactement. A ce moment précis, je me trouvais dans la régie de Sunset+Vine, l'équipe télé en charge de produire et diffuser sur Internet l'étape allemande de l'European Poker Tour à Berlin. Faute de place, les moniteurs, tables de mixage et écrans de contrôle avaient été installés dans un couloir du second étage de l'hôtel Hyatt de la Potsdamer Platz, tandis que le tournoi se déroulait un étage plus bas, dans une grande salle de conférence. Mis à part le fait que nous étions au beau milieu des quartiers résidentiels de l'hôtel, on avait vu pire, comme régie, au cours des trois années d'existence de l'EPT Live.

Assis à mon poste, j'étais en train de commenter en direct les demi-finales du tournoi avec mon compère Alexis Laipsker. La partie avait commencé depuis un peu plus de deux heures. L'action allait bon train, ni plus ennuyeuse ni plus excitante que d'habitude. Les joueurs sautaient tandis que nos blagues douteuses fusaient. La routine.

Puis Carsten Joh s'est impliqué dans un pot contre Stefan Huber. La présentatrice de l'EPT Michelle Orpe était en train de parler avec un joueur récemment éliminé, enchaînant les banalités d'usage. Moi et Alexis restions silencieux tandis que la bande-son de l'interview défilait par dessus les images de la table télé.

Le croupier a retourné la rivière, un neuf de carreau, et la caméra s'est fixée sur Joh, à qui c'était le tour de jouer. Le visage grave, l'allemand se mit à tripoter ses jetons, réfléchissant s'il devait miser ou non. Je soupirai tandis que Miss Orpe s'extasiait une fois de plus sur la prestation du joueur récemment éliminé qu'elle interviewait – une scène vue et revue. Puis, d'un coup, le bordel a commencé.

J'ai d'abord entendu une série de cris dans mes écouteurs. A l'écran, les joueurs assis aux tables du fond se sont levés d'un bond, tandis qu'au premier plan, une partie du rideau noir dressé autour de la table télévisée se déchirait. En même temps, un effroyable bruit s'est fait entendre, mélange de verre qui se casse, de chaises qui se renversent et de je ne sais quoi d'autre. Carsten Joh s'est retourné, et s'est levé ainsi que les autres joueurs de la table télévisé. A ce moment, le plan s'est brouillé, des pieds sont apparus à l'écran, sans doute que le caméraman a enlevé la caméra de son épaule pour regarder ce qu'il se passait.

Moins de dix secondes s'étaient écoulées depuis le premier cri. « Wow », j'ai soufflé dans le micro. « Oh là là. Y'a un accident. » Incapable de former une pensée cohérente, je disais les premières choses qui me passaient par la tête. « Le plateau s'est écroulé, on va être obligés d'arrêter. » Ma réaction initiale fut de penser qu'un banal pépin venait de se produire sur le plateau. Un projo qui vient de se casser la gueule, ou un faux mur qui vient de se péter la gueule. Mais immédiatement, je savais que ce n'était pas le cas. Personne ne se met à gueuler comme un putois pour une lampe qui vient de péter. A l'écran, le chaos. Des gens qui prennent refuge sous les tables de poker, crient, fuient, tentent de s'échapper. Mais s'échapper de quoi ? De qui ? Impossible de savoir.

Le réalisateur, Laurence, a envoyé la pub. Silence dans la régie. Tout le monde s'est levé, et un groupe de commentateurs s'est formé autour de la console de montage. Sur les écrans, difficile de comprendre ce qu'il se passe. Des tables et des chaises renversés. Un ou deux pèlerins hébétés qui regardent autour d'eux, se demandant ce qui vient d'arriver. « Retournez à votre poste, bordel », a gueulé Laurence. On a obéi avec diligence, mais quelques secondes plus tard, le mot d'ordre changeait radicalement. « On évacue la salle ! »


(merci à Zygomatik pour l'enregistrement)

Évidemment, maintenant que tout est terminé, qu'on sait à peu près ce qu'il s'est passé, qu'il est établi que personne n'a été grièvement blessé, etc, etc, tout cela semble anecdotique. Et c'est exactement ce que c'est : une anecdote, que je raconterai surement à foison à mon retour, en insistant sur les détails amusants. Mais sur le coup, durant les deux petites minutes qu'a duré la confusion, j'avais la peur au ventre. C'était insupportable, et interminable. Je n'avais pas peur car j'étais au contact du danger (contrairement à certains de mes confrères qui se trouvaient au beau milieu du foutoir un étage plus bas), mais parce qu'au contraire j'ignorais ce qui était en train de se passer. Ou, peut-être parce que, finalement, je ne savais que trop bien ce qui était en train de passer. L'hypothèse du tremblement de terre ayant été rapidement écartée, la menace terroriste semblant bien improbable, il ne restait plus ou moins que quelques événements capables de causer une panique telle qu'on venait de l'observer sur nos écrans. Une explosion, un incendie, peut-être. Ou alors... Après tout, nous étions au beau milieu d'un tournoi de poker... Avec un millions d'euros pour le vainqueur... Et de la publicité un peu partout dans la presse durant toute la semaine qui avait précédé... Ouais, on avait affaire à un braquage.

J'ai descendu les marches de l'escalier de secours, et, pas rassuré, j'ai poussé la porte du premier étage. En une seconde, j'ai pris conscience que peu importe ce qui s'était passé, l'incident était terminé. Il ne s'était écoulé que cinq minutes tout au plus depuis la coupure d'antenne, mais le danger était manifestement écarté. Point de cris, de gens qui courent pour sauver leur vie. Non, juste des groupes de gens se formant et discutant de la situation, choqués pour certains, pleurant parfois, mais sains et saufs.

Le lobby de l'hôtel était plein à craquer. Tout le monde était très excité. Je suis tombé sur Michel Abécassis qui me confirma que l'EPT de Berlin avait bel et bien été braqué. Michel était aux premières loges au moment de la panique, disputant le tournoi de Pot-Limit Omaha et je commençai a collecter les détails de ce qui s'était passé, ou tout du moins ce que l'on croyait qu'il s'était passé. Car chacun avait sa version de l'histoire. Le bal des rumeurs pouvaient commencer. Ils étaient deux, quatre, six, douze. Ils étaient armés de flingues, couteaux, machettes, fusils à pompes, kalachnikovs, grenades et mitrailleuses. Ils sont repartis avec deux cents, cinq cents, huit cents mille, voire un million d'euros. On a entendu un, deux, trois coups de feu. Une, deux, huit, vingt personnes ont été blessées. Le téléphone arabe allait tourner à plein régime sur Twitter, Facebook et les gros forums de poker de toute la planète. Le soir-même, plusieurs grands journaux, agences de presse et chaînes de télé (y compris françaises) allaient relayer l'information, mentionnant certains détails fantaisistes sans la moindre vérification. Pour ce que j'en sais à l'heure actuelle, absolument aucun coup de feu n'a été tiré, le butin n'est guère plus haut que 250,000 euros (il aurait pu être beaucoup plus élevé sans l'intervention d'une employée qui se serait saisie d'un sac durant la confusion du braquage), et les armes utilisées se limiteraient au revolver (dont l'authenticité n'a même pas été prouvée) et à la machette (!)

Une seule chose était sure, quelques minutes après le drame : les malfaiteurs n'avaient sérieusement blessé personne. C'est la panique causée par leur présence qui, elle, avait entraîné quelques contusions, bleus et coupures parmi les 400 et quelques joueurs, médias, croupiers et superviseurs présents dans la salle du tournoi. Je me suis immédiatement inquiété de la santé de mon confrère Harper : présent au milieu de la cohue, il s'en était tiré sans bobo (le joueur Clément Thumy fut l'un des rares blessés, ayant trébuché les mains en avant sur du verre pilé). Le récit d'Harper illustre bien la rapidité avec laquelle tout s'est produit, et la confusion qui régnait. « J'étais en train de regarder la table de Marc Inizan » me dit-il, « quand j'ai entendu un bruit sourd. Je me suis retourné, et ai vu un type courir à travers les tables, suivi de deux cris perçants. Puis tout le monde s'est mis à courir et à hurler. J'ai aussitôt pensé à un incendie, ou une explosion. Je me suis mis à courir dans la direction opposée de la supposée catastrophe. J'ai repéré une porte, et je me suis engouffré. Je me retournais tous les deux mètres en me disant que j'étais foutu. J'ai repéré une porte ouverte, et je me suis engouffré. C'était du chacun pour soi, les gens se marchaient dessus, essayaient désespérément de sortir le plus vite possible. » La réaction de groupe que l'on entrevoit ici fait froid dans le dos. « Cela en dit long sur la nature humaine », a commenté Michel. Il y aurait pu avoir des morts, quand on y songe. Non pas à cause des braqueurs, mais à cause du mouvement de foule. Ça me rappelle ce type qui, en 1913, à gueulé « au feu » lors d'une teuf' bondée dans le Michigan. Il avait dit ça pour rire. Bilan : 73 morts.

Avec Harper, on s'est posé dans la chambre d'Arnaud Mattern pour décompresser. Un texto de Sunset+Vine m'informa qu'une décision concernant la reprise ou non du tournage allait être faite à 16 heures. Les dernières images que j'avais aperçues en régie montraient les jetons des joueurs éparpillés un peu partout sur les tables et sur le sol. Comment reprendre le tournoi dans ces conditions ? J'étais persuadé que l'EPT Berlin n'allait jamais reprendre. Samuel Chartier a débarqué avec sa propre version des faits. Apparemment, un joueur allemand assez connu aurait en partie (ou en totalité) lancé la panique en déboulant dans la salle du tournoi en criant et en hurlant.

Je recoupe les nombreuses rumeurs en ma possession, et ensemble, on essaie de reconstituer le scénario du braquage. Un tri s'impose : on aurait vu deux types se balader avec des fusils à pompe. La femme de Thomas Kremser aurait été tenue en joue. La sécurité n'était pas au top, et les voleurs ont eu tout le le loisir de constater la facilité d'accès à la caisse durant les premières journée du tournoi. Des journalistes seraient tombés nez à nez avec les braqueurs en ouvrant la porte de la salle de presse. Pour tout cela, info ou intox ? D'après Manu (Team770) qui a pu observer un morceau de la scène depuis le balcon du premier étage, les mecs ont eu un peu de mal à trouver la sortie de l'hôtel, fonçant vers la salle de presse avant de trouver les escaliers, puis se dirigeant vers les ascenseurs avant de finalement foncer vers la sortie donnant sur le centre commercial. Incroyable, mais vrai. Stress passager ? Cela indiquerait à la fois un boulot d'amateur, et un boulot « extérieur » : des joueurs de poker ayant eu l'idée du braquage durant la semaine auraient sans problème mémorisé un basique plan du bâtiment sans avoir à se forcer.

J'allais compléter quelques pièces du puzzle en revenant en salle de presse. L'un de mes confrères allemands avait filmé la scène. « Tu vas en faire quoi ? », je lui ai demandé. « Oh, je l'ai déjà vendue à la télé allemande », me dit-il comme si c'était l'évidence même. « Tu es riche ? », je dis. « 4,500 euros », répond t-il en haussant les épaules. Il lance la vidéo, filmée depuis la porte de la salle du tournoi en direction de la caisse où les joueurs s'inscrivaient pour les épreuves. Je vous laisse regarder par vous-mêmes. On y voit un vigile héroïque tenter de stopper les deux voleurs (les autres s'étant apparemment déjà enfuis) en leur balançant divers objets non identifiés. Le vigile arrive ensuite à s'emparer d'un sac (contenant l'argent, bien sur), et entreprend de plaquer un voleur. L'autre s'enfuit, et revient quelques instants plus tard armé de ce qui semble être un poteau d'un mètre de long. Sous la menace, le vigile laisse échapper son prisonnier, et les deux hommes s'enfuient.

On ne sait pas ce qui s'est passé avant (le départ du braquage), on ne sait pas ce qui s'est passé ensuite (leur fuite). Je ne saurais même pas vous dire si les types ont été arrêtés ou non, mais je pencherais plutôt pour la négative. Ce qui choque, par opposition à la violence de l'affrontement entre les trois protagonistes, c'est la placidité des observateurs présents dans le champ de la caméra. Loin de venir en aide au vigile, les passants regardent, s'arrêtent, mais ne semblent pas décidés à intervenir. « Ce qu'il faut comprendre », me dit plus tard le vidéaste, « c'est que ça s'est passé tellement vite que personne n'a eu le temps de piger ce qui se passait. J'ai filmé par réflexe. Pour autant que je sache, cela aurait pu être deux types en train de se battre, avec un agent de sécurité s'interposant. Je n'ai pas réalisé avoir affaire à un vol à main armée avant que l'incident ne se termine, et les autres gens non plus, je pense. »

Vers 17 heures, les tournois reprenaient dans la salle du tournoi nettoyée et remise en ordre. Les épreuves jugées mineures furent annulées, tandis que le High-Roller et le tournoi féminin reprenaient leur cours sans trop de dispute au niveau des tailles des tapis des joueurs dont les tables avaient volé durant la cohue. Incroyablement, le Main Event redémarrait lui aussi sans encombres. La vie continuait, ainsi, mais tout le monde gardait en tête ce qui s'était passé. Dans la régie, on se préparait pour reprendre la diffusion... Jusqu'à ce que l'équipe télé nous annonce qu'il n'y aurait pas de reprise de la diffusion. La partie allait continuer caméras éteintes, avant de reprendre le lendemain pour la finale. Pendant ce temps, l'écho des rumeurs s'intensifiait. Chacun partageait ses histoires héroïques en salle de presse, tandis que l'on débattait sur ce qui s'est ou non passé. Harper a continué le reportage de manière admirable. Un vrai guerrier, ce gamin.

*****

02H12 à Berlin, et j'en ai déjà plus qu'assez de cette affaire. J'ai passé la soirée sur le net à consulter tous les sites et forums imaginables. Je suis consterné par la réaction des médias généralistes, qui ont tous foncé tête baissé dans le panneau, reprenant les informations les plus fantaisistes sans la moindre vérification. Des Kalachnikovs, et 800,00 euros dérobés. Sur France 2, au 20 heures, bordel de merde ! Et les journalistes des autres nations répètent les mêmes conneries, si j'en crois les confrères. Preuve que ce que je répète depuis des années est vrai : les grands médias se foutent royalement du poker, sauf quand un type meurt, se drogue ou tue quelqu'un. Mais il est vrai que cela devait arriver un jour. Six ans après le braquage de l'Aviation Club de France durant le WPT, la vigilance des organisateurs de tournois européens s'était un peu assagie. La sécurité des épreuves, surtout celles organisées hors de casinos établis, était finalement assez relative. Et je n'écris pas ça dans l'idée de porter un blâme : moi-même, je ne me suis jamais senti en danger durant mes cinq années à suivre le circuit, malgré les montagnes de pognon qui passent devant mes yeux et les personnages louches que je croise régulièrement, drogués, mafieux, ex-taulards, fraudeurs à la petite semaine, experts en magouilles financières et maquereaux présumés.

Pour sur que je me souviendrai de cette journée complètement folle. Pas le casse en lui-même, mais ce qu'il a généré comme réactions : la panique à l'intérieur de la salle, et la reprise de l'information par tous ces médias qui n'étaient pas présents sur les lieux.

Mes journées sur le circuit du poker international se suivent et se ressemblent. Heureusement que de temps en temps, il se passe quelque chose. De temps en temps seulement.

mardi 2 mars 2010

Push is a win

Cette dixième visite à Las Vegas, tombant en plein milieu de la traduction d'un bouquin qui lui est consacré, m'a quelque peu forcé à reconsidérer la relation que j'entretiens avec Sin City. Pour résumer, j'aime Las Vegas autant que je la déteste. D'un côté, c'est une ville vers laquelle je ne cesse de revenir. Chaque été, j'y passe six semaines consécutives : sur une année donnée, c'est l'endroit où je reste le plus longtemps sans bouger, plus qu'à Londres, Lille ou n'importe quel autre endroit. C'est une ville que je connais par cœur, où j'ai mes habitudes, mes points de repères. Tel restaurant, telle salle de poker, tel magasin, etc, etc. Je l'ai visitée de long en large, y compris en dehors de son artère principale, le Strip. J'y viens tellement souvent qu'à certains endroits, on se souvient de moi et on m'appelle par mon prénom. Je ne peux en dire autant pour aucune autre ville. C'est dans cette ville que j'ai fait quelques une des rencontres les plus marquantes de ma vie, et noué des amitiés fortes. Professionnellement, c'est aussi là que j'ai eu quelques grandes réussites. C'est une ville où l'on peut, et où l'on doit s'amuser, où les comportements les plus extravagants sont tolérés, voire même encouragés. C'est une ville où l'on peut faire ce que l'on veut 24 heures sur 24 : manger, boire, danser, jouer, baiser, se droguer, bref consommer, et dépenser son argent. Je ne suis jamais vraiment mécontent de me rendre à Vegas, et de fouler du pied ses palaces parmi les plus luxueux du monde. Mais, suivant un adage bien connu, je ne fais jamais la gueule quand je m'en vais. Ben oui, parce que Las Vegas, c'est quand même une énorme catastrophe à tous les niveaux, un truc qui, si l'être humain avait encore toute sa tête, ne devrait même pas exister. Ah bon, vous n'aviez pas remarqué ?

Tiens, parlons de l'urbanisme, par exemple, premier truc qui me vient à l'esprit. En dehors du Strip, dont l'extravagance tapageuse alignant Paris, Venise, Rome et les Pyramides sur la même rue peut volontiers amuser l'œil quelques jours, Las Vegas est probablement la ville la plus triste des Etats-Unis, voire même du monde. Un étalage interminable de stations essence, de parkings et de centre commerciaux dégueulasses, entrecoupés de quartiers résidentiels uniformes d'une banalité affligeante, bâtis les uns à côté des autres comme des pièces de Lego. Tout est tellement espacé que le moindre déplacement nécessite de prendre sa voiture. Oui, car l'écologie, c'est pas leur fort non plus, aux Végassiens. Parce qu'il faut en gaspiller, des tonnes de flotte, pour entretenir tous ces terrains de golf et faire tourner ces palaces en plein milieu de l'un des déserts les plus arides du monde. Au sommet des casinos, la mafia est partie depuis longtemps, mais pas la criminalité. D'autres types de gangsters ont remplacé les siciliens : les mafieux en col blanc des corporations à plusieurs milliards de dollars dirigeant les casinos, des lobbys assez puissants pour influencer le résultat de l'élection présidentielle. Aucun politicien espérant une carrière durable ne s'attaquera jamais à cette ville. Ils détournant des fortunes à tour de bras sous l'œil bienveillant du maire républicain, lui même ancien avocat des sombres personnages décrits dans le Casino de Martin Scorcese. Un film que, depuis que j'en sais un peu plus sur la question, je ne regarde plus comme une fiction, mais bien comme un documentaire super réaliste. Las Vegas s'est fondée après la seconde guerre sur le péché originel du crime et de la corruption : qu'est-ce qui vous fait croire que cela a changé aujourd'hui ? Et puis, il faudrait être aveugle pour ne pas constater que Las Vegas est l'une des villes les plus sexistes du monde, où aucune femme n'occupera jamais de poste important. A Vegas, le sommet de la réussite pour une femme équivaut la plupart du temps à devenir une pute de luxe. Les plus jeunes et les plus jolies paient peuvent sans problème financer leur appartement, leur chirgurien esthétique et leur addiction à la cocaine. A Vegas, les femmes sont rarement mieux que des serveuses, des croupières, et des strip-teaseuses. La pauvreté est partout à Vegas, sociale et intellectuelle. On s'y suicide en masse, les écoles sont catastrophiques, et la vie culturelle se résume plus ou moins aux spectacles du Cirque du Soleil. Il doit y avoir en tout et pour tout quatre magasins de livres ne vendant pas que des ouvrages consacrés au jeu dans toute la ville, et encore, l'un d'entre eux vient de fermer pour laisser place à un stand de yahourts. Véridique.

Non, décidément, il y a quelque chose de profondément dérangé dans cette ville qui fait que je me sentirai toujours un peu coupable de m'y amuser. Je ne devrais pas, mais j'y retourne quand même, en grande partie parce que mon métier le demande, mais aussi parce que j'en ai envie aussi. Je me promène sur le Strip, et une seule pensée m'obsède : tous ces néons, tous ces châteaux, ces fontaines, ces bateaux pirates et ces fontaines ont été payées avec les pertes de milliers de pauvres couillons comme vous et moi. Je n'arrive jamais à l'oublier. Oh, bien sur, bien des visiteurs de Las Vegas, les plus riches, n'ont que ça à faire, de perdre, et n'en mourront pas. Mais reste que plus que jamais, la surface des casinos est principalement occupée par des machines à sous à 25 cents, et pas des tables de black-jack pour milliardaires. Il y a bien une raison à cela. Toutes ces vies ruinées, tout ce mensonge, ces apparences. Partout, au détour des couloirs, derrière les machines, aux tables de roulette, au salon du keno, des perdants, invisibles, mais impossibles à rater.

Dans mon entourage, j'ai des amis, des confrères des médias ou des joueurs, qui ne rêvent que d'une chose : s'installer à Vegas. Et des européens, en plus, des gens venant de belles et vraies villes comme Amsterdam, Londres ou Barcelone. De grands malades. Quand on me dit ça, je secoue la tête d'un air désolé. Las Vegas ne pourrait pas être plus à l'opposé de la conception que je me fais d'une ville agréable à vivre.

Je sais, je sais, je joue encore une fois le rôle du privilégié qui pleure. J'ai visité dix fois Las Vegas alors que pour la plupart d'entre vous qui me lisez, c'est un projet encore à l'état de rêve. Je ne veux pas vous gâcher le plaisir. Mais pourquoi pas ? J'estime avoir un avis éclairé sur la question, après tout. Allez, venez à Las Vegas, plongez-vous dedans, perdez-y vous, même. Seulement, ouvrez un peu les yeux, bordel. Ce n'est pas le paradis qu'on essaie de vous vendre. Ne perdez pas de vue la machine à engloutir du pognon qui est là derrière les décors en carton-pâte, n'essayant même pas de se cacher. Las Vegas n'est pas « cool ».

Ah, et puis zut. Oubliez tout ce que je viens d'écrire, même. Si je râle, c'est bien entendu parce que mon dernier séjour dans cette ville à la con s'est encore terminé en eau de boudin, et avec les poches vides. Ben oui.

Le soir du troisième jour du tournoi, je me suis retrouvé en compagnie de gens n'ayant jamais visité le Vieux Vegas. Après un dîner dans un excellent resto italien du Venetian, le Zefferino (en entrant, j'ai glissé à Matt « Je parie que c'est le genre d'endroit où un type vient jouer de la guitare devant la table », et au bout de cinq minutes, ça n'a pas loupé), on s'est tous empilés dans deux taxis, direction Downtown, là ou tout a commencé. Maintenant que le Strip concentre la majeure partie des touristes en visite, le quartier qui a vu naître Las Vegas a depuis longtemps perdu de sa superbe, et s'adresse désormais à un clientèle « budget » avec ses hôtels à cinquante dollars la nuit. « Fais gaffe à ton sac à main », dis-je à l'une de mes confrères en arrivant sur Fremont Street. « On est qu'à deux rues des repaires de fumeurs de crack ». Je ne plaisante qu'à moitié. En dehors des week-ends, Downtown est plus ou moins une ville fantôme, et nous sommes dans un de ces soirs-là. Il n'y a pas grand monde sur la rue piétonne mis à part quelques touristes égarés et des revendeurs de souvenirs bas de gamme.

On s'attarde quelques minutes dehors malgré le froid de canard, histoire de regarder le spectacle « son et lumières » projeté toutes les heures sur une installation placée tel forme de toit au dessus de nos têtes, entre les batîments. Toutes les heures, tous les casinos de la rue éteignent leurs néons pour laisser place au show, une animation assez kitsch à base de lumières psychédéliques et musique rock assourdissante lancée il y a une quinzaine d'années dans un effort pour faire revenir les touristes dans le Vieux Vegas. Complètement démodé à l'heure des Cirque du Soleil et autres spectacles en vogue sur le Strip.

Fini le spectacle, place au jeu. Diverses options s'offrent à nous... Le Golden Gate, premier hôtel de Vegas, ayant ouvert ses portes en 1906. Le Golden Nugget, rénové par Steve Wynn, le seul établissement de Downtown pouvant rivaliser avec le Strip en terme de luxe. Autour, le Plaza, le Four Queens, El Cortez, et des tas de bouges de plus en plus douteux. Nous faisons un choix somme toute avec logique avec le Binion's, par respect pour la tradition et l'héritage de l'endroit. Saviez-vous qu'en 2004, lorsque Harrah's acheta à Becky Binion son Binion's Horseshoe en faillite, ils se débarrassèrent aussitôt des murs du casino pour ne garder que les marques « Horseshoe » et « World Series of Poker » ?

C'est pour cela que le casino a aujourd'hui changé de nom et de façade, et n'a que plus grand chose à voir avec la grande histoire des WSOP. Mais tout de même, difficile de refréner un frisson d'excitation en pénétrant dans la salle de poker du Binion's, au fond du casino. L'endroit n'a pas changé. Une cinquantaine de tables de poker au tapis vert et au rebord de cuir marron s'étalent sous la lumière blafarde des lampes halogènes, toutes pareilles à celles que l'on peut voir dans les vieilles retransmissions d'ESPN. C'est là que les Stu Ungar, Doyle Brunson, Amarillo Slim et autres Phil Hellmuth ont écrit en lettres d'or la légende du poker pendant plus de trente ans. En constatant la décrépitude et la petite taille de l'endroit – le plafond s'arrête à deux mètres de hauteur, pas plus - on est soulagé que les WSOP se déroulent désormais dans un endroit assez spacieux pour accueillir des milliers de joueurs, mais l'on oublie pas que c'est là que tout a commencé. Chaque joueur de poker qui se respecte se doit d'aller au moins une fois se recueillir au Binion's, et admirer la « Gallery of Champions » réunissant les portraits de tous les vainqueurs du Main Event des WSOP de l'ère Binion's, depuis Johnny Moss en 1970 jusque Joe Hachem en 2005.

On trouve une table de Pai Gow à dix dollars ou n'est assis qu'un seul joueur, et l'on s'installe, remplissant tous les sièges inoccupés. Je pose cent dollars, et me charge d'apprendre les règles (ultra simples) à mes camarades. « C'est le meilleur jeu de table de tout les casinos de Vegas », dis-je. « C'est très lent, on ne perd pas souvent, on ne gagne pas souvent. Le truc, c'est de commander des boissons gratuites le plus souvent possible ». Je joins le geste à la parole, attrapant une serveuse au vol et lui demandant une vodka tonic. Le reste de la table m'imite, et la partie commence. Je perds d'entrée de jeu, contredisant mes paroles d'introduction. Je double la mise à chaque perte, et me retrouve rapidement à tapis pour quarante dollars. Je réussis à trouver une main, et double mon tas de jetons. Sauvé. Mes confrères se débrouillent un peu mieux, et arrivent à gagner quelques dollars. Deux cocktails plus tard, on quitte la table. J'ai réussi à prendre une trentaine de dollars – aucun d'entre nous n'a perdu.

Direction la table de roulette avec Matt, tandis que d'autres sont pris d'une furieuse envie de black-jack. Je demande cent jetons de un dollar, et couvre littéralement le tapis avec mes mises. Matt se fait nettoyer en moins de vingt minutes. J'évite la casse en ne perdant que soixante dollars avant de me diriger vers la salle de cash-game. Elle a été entièrement remise à neuf depuis ma dernière visite. Une salle modeste avec seulement six ou sept tables, mais une vraie beauté, avec ses murs couverts de vieilles photos en noir et blanc des World Series of Poker de la grande époque. Je les étudie longuement. Ici, Doyle Brunson, affichant un visage stoique alors qu'il vient de pousser son tapis avant le flop. Là, un Stu Ungar hilare aux côtés du même Doyle après avoir remporté le premier de ses trois titres de champions du monde. Et bien d'autres personnages : Johnny Moss, Puggy Person, Jack Strauss. Je peux presque sentir leurs fantômes m'effleurer les épaules tandis que nous prenons place à une des trois tables actives.

C'est une classique table à 1$/2$, assez fatiguée avec ses trois joueurs. Pas de problème : notre arrivée la remplit entièrement, lui donnant un coup de tonus bien bienvenu. Ça relance et sur-relance dans la bonne humeur, tandis que les locaux essaient tant bien que mal de suivre nos private joke à deux balles. Je vais bien m'amuser, mais malheureusement pas à cause des profits que je vais réaliser. Je vais perdre un gros pot avec Roi-Dame dépareillés... Je relance et Matt me paie en position. Le flop tombe hauteur Valet, et je mise. Payé. Bien sur, je m'apprête à abandonner, mais le Roi sur le tournant me force plus ou moins à check/call une mise, puis une autre sur la rivière. Matt me montre un brelan de Valets, et je lui donne mes jetons. Il restera quelques heures de plus que moi, me confiant le lendemain avoir rasé la quasi-totalité de ses adversaires.

Je quitte le casino un peu morose, ayant perdu 130 dollars. A ce moment là, j'estime être à peu près à jeu, entre mes gains précédents en cash-game et en black-jack, et mes pertes du soir couplées à quelques sessions perdantes au poker vidéo. Mais ce n'est pas fini. Le lendemain, les demi-finales du tournoi s'étirent jusque tard. Il faut passer de 24 à 8 joueurs et la table finale prend des heures à se décider. Je m'assois en cash-game à quelques mètres de là, histoire de tuer le temps. Manque de bol, j'ai trouvé la table la plus chiante de la planète. Pas d'action, pas de réel pigeon, juste des bonnes barres de fer qui ont toujours le meilleur jeu quoi qu'il arrive. Je joue une heure et demie, le temps de manquer cinquante flops d'affilée avec des mains comme As-Roi, As-Dame, As-Valet, paire de 9, paire de 8, etc, etc. Je n'ai pas gagné un seul pot. Bilan comptable : moins 120 dollars.

Arrive jeudi, mon dernier jour à Vegas. La finale n'est pas des plus passionnantes, et s'étire elle aussi jusqu'à une heure pas possible. Quand le vainqueur (un jeune américain inconnu, cela va de soi) est finalement décidé, il est minuit, et personne ou presque parmi les confrères n'a encore la motivation pour une soirée digne de ce nom. C'est seul avec Matt que je me retrouve au Gold Coast. Ce casino situé juste derrière le Rio est sans conteste mon endroit préféré pour terminer un séjour à Vegas. Un établissement bas de gamme mais accueillant, à la bière et aux tables de jeu pas chères, à l'atmosphère populo conviviale, et, bonus de taille, doté d'une salle de bowling ouverte 24 heures sur 24.

On s'installe au vidéo poker, et je lâche un billet de vingt avant même que Matt ne soit revenu des toilettes. « Pas si vite, mec, dit-il. La soirée est encore longue » Le serveur ne m'a même pas encore approché pour la boisson gratuite. Quand finalement il arrive, je lui dis que j'ai déjà perdu un max. « C'est bon, t'inquiètes, je t'ai vu jouer. Tu bois quoi ? » J'envoie un SMS à tout les membres de mon carnet d'adresse présents à Vegas. Je reçois une réponse positive de Mad, Shaun Deeb et Jeff Sarwer. En attendant, on se pose à la table de Pai Gow.

« Push is a win ! » Mantra bien connu des accros du Pai Gow. Traduction : partager, c'est comme gagner. Logique, puisqu'on ne perd pas. Et au Pai Gow, on passe son temps à partager. C'est ce qui en fait un jeu si agréable. Certes, on ne gagne pas souvent, mais on ne perd pas souvent non plus. La plupart des mains, on récupère sa mise, ayant réussi à trouver une main pour battre le croupier. Quand on en trouve deux gagnantes, on double sa mise. Quand on a vraiment une main pourrie, (le fameux « Pai Gow » qui se traduit par ni paire, ni quinte, ni couleur), on saute. « Push is i win », c'est ce que je n'ai cessé de crier ce soir-là pour me consoler, quand la croupière daignait me distribuer une main à moitié potable pour récupérer ma mise. Cela ne servait qu'à ralentir le désastre, bien entendu. Dix dollars. Perdu. Vingt dollars. Perdu. Quarante dollars. Perdu. Quatre-vingts dollars. Perdu. Quand Shaun et Jeff sont finalement arrivés au casino, j'avais pissé 280 dollars en un temps record. Il était plus que temps de rejoindre la piste de bowling, non sans avoir auparavant fait un détour humiliant vers le distributeur de billets de banque.

Nous étions les seuls clients de l'établissement en cette heure tardive. J'ai honteusement profité de la naïveté de Shaun pour rattraper une fraction de mes pertes. Je lui ai donné trente quilles d'avance sur la seconde partie. Largement insuffisant : j'étais en feu et atteignis un score de 140, loin devant son 90. J'aurais du parier plus ! Après, Shaun nous a fait monter dans son appartement des Panorama Towers, le complexe immobilier en vogue chez les joueurs de poker. Un trois pièces grand luxe (mais très bordélique, bien entendu) avec vue imprenable sur le Bellagio et le City Center (le tour dernier ensemble casino/hôtel/centre commercial de Vegas, tout juste terminé). Le loyer tourne autour de 2,100 dollars par mois, incluant l'ensemble des charges (ou presque) et une salle de sport/spa/jacuzzi. C'est correct, j'imagine. Avis aux amateurs, la crise immobilière a diviser le prix d'achat par deux, pour tomber autour de 250,000 dollars, si mes informations sont correctes.

Au lever du soleil, je me suis retrouvé avec Matt au bar des paris sportifs du Venetian pour un dernier verre. Encore un trip à Vegas qui se termine. Encore une fois dans le rouge. Mais j'y reviendrai... Push is a win !