mardi 26 octobre 2010

Procrastination et fonds de tiroir (1)

Septembre et octobre ont filé à toute vitesse, dans un enchaînement de tournois de poker, d'avions ratés, de trains en retard, de week-end travaillés, de journées trop longues et de nuits trop courtes. Mes rares moments de répit, je les ai consacrés à essayer d'avoir une vie sociale (verdict : échec cuisant). En résultat, j'ai quelque peu délaissé ce blog, ces derniers temps, et je suis le premier à le regretter. C'est important, d'avoir un espace à soi, et je compte bien le garder. Mais il faut bien l'avouer : j'ai autant manqué de temps que de motivation. Tous les soirs ou presque, j'essaie de m'y mettre, et j'abandonne après quelques minutes. Plus que jamais, je déteste écrire... mais j'y suis accro. Quand je n'écris rien ici pendant plus d'une semaine, j'ai des démangeaisons.

Voici donc un article en forme de nettoyage de toiles d'araignée. Cela ne risque pas d'intéresser grand monde, mais les évènements récents (et à venir) m'ont donné plein d'idées de sujets à traiter, qui seront eux dignes d'intérêt, enfin je l'espère. Comme j'aime bien faire les choses dans l'ordre, on va reprendre depuis le début, c'est à dire il y a deux mois.

On fera les fonds de tiroir en plusieurs parties car là, tout de suite, j'ai un avion qui va décoller, et je n'ai pas eu le temps de finir.

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Partouche Poker Tour

De nos jours, sur une année donnée, combien de tournois de poker offrent au vainqueur un prix de un million d'euros ou plus ? De tête, pas plus d'une dizaine : quelques tournois préliminaires des WSOP (le 50,000$ Mixed Games et le 25,000$ Short-Handed), le Main Event bien sur, deux ou trois étapes de l'EPT, l'Aussie Millions, le Main Event des WSOP-E, et c'est à peu près tout. Perdu au milieu de ces géants : le Partouche Poker Tour, le plus jeune de ces tournois et le seul ne faisant pas partie des « majors ».

Les organisateurs garantissaient un prize-pool de trois millions d'euros, et avec 764 participants posant sur la table 8,500 euros pièce, cette somme fut largement dépassée : même en rêve, les Partouche ne pouvaient espérer une telle affluence. Mieux encore, tout cela s'est fait sans l'aide de satellites en ligne (un facteur crucial pour constituer un field conséquent de nos jours, voir l'EPT), mais grâce aux tournois qualificatifs organisés toute l'année dans les casinos du groupe à travers toute la France, qui ont permis à des dizaines d'amateurs et semi-pros de participer pour un investissement relativement modeste. Ne pouvant compter sur sa plate-forme en ligne, de trop faible taille, Partouche s'est donc servi avec brio de son matériau de base : le casino en dur. L'exception culturelle à la française, si l'on peut dire.

Bref, en trois ans seulement, Partouche a réussi un exploit : construire de toutes pièces un beau tournoi d'envergure internationale concurrençant en taille les géants du secteur, en ne demandant l'aide de personne. Pas un mince accomplissement si l'on considère que beaucoup d'autres ont essayé de faire la même chose ces dernières années sur les circuits européens, américains et asiatiques, pour des résultats au mieux médiocres.

D'autant que les joueurs de renom étaient présents en grand nombre : les frères Mizrachi, le couple Phil Laak / Jennifer Tilly, Mike Matusow, Erik Seidel, David Williams. Même Phil Ivey et Tom Dwan ont réussi à se faire convaincre de venir. Le premier a débarqué à l'aérodrome de Mandelieu à bord d'un jet privé (affrété à ses frais), et le second a hésité jusqu'à la dernière minute, se pointant finalement en début de soirée lors du Day 1B.

Malgré le gros field, les grands joueurs présents, le cadre agréable (toutes proportions gardées), le buy-in et le prize-pool plus que conséquents, le PPT n'a intéressé que les médias franco-français. A l'exception de deux ou trois sites étrangers (les suisses de Slowrolled.com, une équipe d'italien, et des allemands, si je ne dis pas de conneries), nous étions entre « couvreurs » locaux : les potes de MadeInPoker, ClubPoker, Card Player France, etc, etc. Dans les médias, qu'ils soient « poker » ou non, c'est la logique économique plus que journalistique qui prime, hélas : pour voir son tournoi couvert par un gros site international, l'organisateur n'a généralement d'autre choix que d'allonger une liasse de billets verts sur la table. Pas de bras, pas de chocolat, comme on dit. Et c'est ainsi que j'ai passé la semaine à tenir au courant mes collègues américains sur Twitter : la plupart n'avaient jamais entendu parler du PPT, pourtant la plus grosse épreuve organisée en cette rentrée 2010, bien loin devant l'EPT de Vilamoura ou même le Main Event des WSOP-E.

Côté horaires, c'était l'enfer : pour faire tenir l'épreuve dans un agenda serré (six jours à peine), les organisateurs n'ont eu d'autre choix que de jouer les deux premiers jours jusqu'à une heure inhumaine, nous faisant quitter le casino à cinq heures du matin pour y revenir sept heures plus tard. Enfin, je n'ai pas trop à me plaindre de ce côté là, puisque je suis rentré chez moi à Lille en plein milieu du tournoi (histoire de ne pas manquer la Braderie) pour ensuite revenir couvrir les deux dernières journées. Un aller et retour express dans le Nord (30 heures) durant lesquels Harper et Aymerick ont assuré l'intérim.

Le tournoi s'est arrêté provisoirement une fois la table finale atteinte, les organisateurs ayant décidé (pour la seconde année consécutive) de la jouer au mois de novembre, à l'image de ce qui se fait aux WSOP. Et pour le coup, la finale du PPT n'a rien à envier à celle, tristounette, des championnats du monde. Les deux seront jouées en même temps : avec la présence à Cannes de Fabrice Soulier, Tobias Reinkemeier, Vanessa Selbst, Soren Konsgaard et Cyril « DonLimit » André, le choix est vite fait. C'est à Cannes que je me rendrai dans deux semaines, pas à Vegas.

Reportage sur Winamax
Day 1ADay 1BDay 2Day 3Day 4Day 5

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Cœur brisé

Le dernier soir du PPT, j'ai terminé plus tard que tout le monde, comme d'habitude. Rien à faire, je n'arrive pas à boucler mes articles en temps et en heure, il faut toujours que je traîne. J'ai retrouvé confrères, joueurs et organisateurs dans un bar au bord de la Croisette. Tout le monde était déjà très alcoolisé, et quand à la fermeture du bar, un repli général s'est organisé vers un strip-club voisin de réputation douteuse, j'ai décliné l'invitation, préférant rejoindre mon hôtel à pied pour profiter de quelques heures de sommeil avant le retour à Lille. Sur le chemin, une voiture s'arrête à ma rencontre : Tristan Clémençon, Davidi Kitai et Joël Benzinou. Ils m'embarquent de force vers leur suite au Martinez. Tant pis pour mon repos. On termine la nuit à déconner autour d'un plateau de room-service tout en observant, médusés, les éléments se déchaîner dehors : l'orage gronde de manière inquiétante, et la pluie est démentielle, torrentielle même. Rarement j'ai pu être témoin d'un tel déluge, et une mare de dix centimètres de profondeur se forme rapidement sur le balcon de Davidi. Tout ceci va avoir une importance d'ici trois paragraphes.

Je rentre dans ma chambre juste à temps pour faire mon sac et m'allonger une heure. Je dis au revoir à Junior, qui doit rejoindre la gare pour prendre son train vers Lyon. Je prends une douche, quitte la chambre, règle à la note et commande un taxi. Je suis large : mon avion décolle dans deux heures, il s'agit d'un vol intérieur, et je me suis déjà enregistré sur Internet.

Dehors, Junior est toujours en train d'attendre son taxi à lui. Tiens tiens, c'est louche. Cela fait une demi-heure qu'il poireaute. Je retourne au comptoir d'accueil, et dis à l'employée d'annuler mon taxi, vu que je vais partager le trajet avec Junior. Je ressors. Les minutes passent. Vous le sentez venir, le bad-beat ? Attendez, c'est encore plus rigolo que ça.

On attend dix, quinze, vingt minutes, et à ce moment, je ne suis plus qu'à 90 minutes du décollage de mon avion, et Junior va bientôt manquer son train. On revient au comptoir avec une mine soucieuse. Et notre taxi, alors ? « Ah, mais j'ai annulé les deux taxis, c'est pas ce que vous m'aviez demandé ? » Connasse !

On fait les cent pas en enchaînant les clopes. Le taxi arrive enfin. Plus que 75 minutes avant le décollage. Un bordel pas possible pour arriver jusqu'à la gare, toutes les rues embouteillés, rythme d'escargot. On y arrive enfin. Junior s'enfuit, il arrivera à attraper son train car il est en retard. Moi, j'ai encore le temps. Il reste 60 minutes avant le décollage. On repart. La radio du chauffeur crépite. « Le péripherique est complètement bloqué à cause des intempéries d'hier, il y a des débris sur la route. » Pas de panique, me dit le pilote, j'ai un raccourci. On se perd dans un méandre de départementales, on s'embourbe dans lacets boueux, la situation ne s'arrange pas. Puis on s'engage enfin sur l'autoroute, pensant avoir dépassé le bouchon. Non. C'est toujours bloqué. Plus que 40 minutes avant le décollage. C'est foutu, je ne l'aurai jamais, cet avion. Après dix minutes qui me semble interminables, la situation se débloque. Le flot des voitures s'éclaircit, le chauffeur appuie sur le champignon et atteint 160 kilomètres à l'heure en moins d'une minute, zigzaguant avec dextérité pour dépasser les autres véhicules. Assez dangereux et pas très légal, mais, dans un élan de sollicitude qui a failli me faire verser des larmes, le mec s'était pris au jeu et avait autant envie que moi d'arriver à l'heure. Plus que 25 minutes avant le décollage. Un panneau : « Aéroport Nice – 8 kilomètres ». L'espoir renaît. En arrivant un quart d'heure avant le départ, je peux encore espérer embarquer. La silhouette de l'aéroport apparaît au loin. Je regarde ma montre toutes les vingt secondes. Finalement, la sortie d'autoroute. La délivrance ! Ou pas. Un nouveau bouchon s'est formée sur les voies menant à l'aéroport. Je secoue la tête. Je n'y arriverai pas. Quand le chauffeur s'arrête enfin devant les portes, il reste très exactement 14 minutes. Je lui claque un billet de 100 dans la paume de la main, sans demander la monnaie – rien que pour l'effort, il a bien mérité son pourboire – et fonce vers les guichets automatiques, au cas où il me resterait une dernière chance d'y arriver. Évidemment, l'automate refuse de m'imprimer un billet. Je m'adresse à un agent, qui secoue la tête avec une mine désolée : « C'est trop tard, monsieur. Rendez vous au comptoir de vente, ils vous trouveront un autre vol. » Là, je fais la queue deux minutes supplémentaires, et la guichetière me tient le même discours. « Voyons voir si on peut vous mettre sur le prochain vol. Ah, non, c'est complet. » Puis, rebondissement de situation complètement improbable et imprévu.

« Attendez ! Vous étiez déjà enregistré par Internet ? Mais ça change tout ! » Aussi sec, la fille imprime mon billet, s'empare de son téléphone, et m'intime de foncer. « Depêchez vous ! » Une autre employée court à mes côtés, et me dirige vers le contrôle de sécurité express, réservé aux employés et aux cas désespérés dans mon genre. Il n'y a personne, les agents de sécu m'attendent les bras croisés, et me regardent déballer à toute vitesse mon ordinateur et mes liquides. Comme je n'ai pas pu enregistrer mon bagage, je fous à la poubelle tous les flacons aussi vite que je peux. Un des vigiles inspecte mon flacon d'Aqua Di Gio, modèle king size. « Faites vous plaisir, c'est de l'eau de toilette à cent dollars. » Le mec me fait un clin d'œil et, ni vu, ni connu, remet la bouteille dans mon sac : « Vous inquiétez pas, c'est bon. » A cet instant, j'aurais pu prendre ce brave homme dans mes bras, mais malheureusement je n'avais pas de temps à perdre. Je remballe mes affaires n'importe comment, je tremble de joie, je suis essoufflé, rouge et suintant après avoir couru à travers le hall de l'aéroport. J'annonce à la cantonade : « C'est mon jour de chance ! » Je vais l'avoir, ce putain d'avion, à la toute dernière minute ! A l'intérieur, tous les passagers vont m'applaudir ! Je me saisis de mon sac, et m'apprête à reprendre ma course vers la porte d'embarquement, quand...

« Monsieur ! »

Je me retourne : c'est la dame qui m'a tendu mon billet cinq minutes plus tôt. « En fait c'est trop tard. Je suis désolée. Venez. »

Cette femme m'a brisé le cœur en mille morceaux. Après toutes les épreuves traversées pour arriver jusqu'à l'aéroport, le taxi qui n'arrive pas, les embouteillages successifs, les refus des guichetiers, je m'étais résigné à manquer cet avion. Elle m'avait redonné espoir. Je suis un voyageur expérimenté. Niveau transport aérien, j'ai à peu près tout subi, sauf le pire (touchons du bois). Mais n'empêche, on a beau avoir l'habitude, ça fait toujours aussi mal à chaque fois.

Maussade, j'ai pris mes affaires sous l'œil compatissant de toute l'équipe de sécurité, et suis retourné au comptoir de ventes, où j'ai craché une somme exorbitante pour un autre vol tard dans l'après-midi, avec connexion à Lyon. Quand l'avion s'est finalement posé sous la grisaille lilloise, il pleuvait dans mon cœur aussi.

A suivre...

8 commentaires:

CelticTouch a dit…

"Plus que jamais, je déteste écrire... mais j'y suis accro", sentiment partagé...De plus en plus chaque minute...

Très bel article, j'ai bien cru qu'on allait l'avoir c't'avion !

Arnaud a dit…

Sympa le post mais je scrute chaque fois a trouver des infos sur la traduction du livre de Pauly... Quand la sortie est-elle prévue ?

Arnaud ;

K. a dit…

Dommage que je ne connaisse pas le smiley "compatissant" en ASCII. Espérer c'est comme croire, inutile. Alors re-espérer pour se gauffrer ...

Un de tes meilleurs posts néanmoins pour moi, quelle rythmique, vgg !

Anonyme a dit…

Excellent article, du même calibre que celui sur Tom Durr en HUP d'un side des WSOP 2010 et qui t'a valu tant d'éloges.
Toujours un plaisir de te lire.
betonline06

ezeki4l a dit…

être accro à l'écriture quand on tient le stylo comme tu le fais n'a rien d'une malédiction...
Très joli billet, je me suis retrouvé en immersion dans ton après-PPT. Encore !

mr4B a dit…

je me voyais aussi dans ce putain d'avion...
Le mec qui jette son aqua di gio .. c'est balla ::)

misterhyde22 a dit…

Et une pépite de plus sur ton blog, UNE !!

Vraiment Kiffant de te lire ^^

Anonyme a dit…

j'adore tes articles!!! surtout ne t'arrêtes jamais!!!