dimanche 18 juillet 2010

Season Finale

Day 49, 50 et 51

Amazon Room, 21 heures 04. Plus que 15 joueurs dans le Main Event. Seulement deux table encore actives, sur les centaines qui étaient en place il y a deux semaines. La finale semble proche, et donc la conclusion de mon été à Las Vegas. L'action est assez folle. Avant le dîner, un joueur nommé Filipo Candio a joué un pot de 200 blindes, payant l'intégralité de son tapis avec un 7 et un 5 sur un flop 6-6-5. Son adversaire a retourné une paire d'As largement favorite. Le tournant : un 8. La rivière : un 4. Quinte pour l'italien cinglé, qui s'empare du chip-lead après ce coup de chance extraordinaire. Chaque année, le Main Event nous offre des moments de ce genre, des pétages de plomb, des coups dignes d'un freeroll en ligne, et c'est aussi pour cela que j'aime tant ce tournoi. On voit des pros aguerris craquer sous la pression, des amateurs vivre un contes de fées. On voit des short-stacks revenir de nulle part pour se propulser en tête du classement. On voit des chip-leaders se faire démolir en deux temps trois mouvements. Rien n'est joué à l'avance, nous rappelant que le poker, c'est un peu de talent, et beaucoup de hasard. C'est un jeu cruel, ingrat, dépourvu de justice, où parfois la chance nous sourit. Un peu comme la vie.

La partie avait repris depuis dix minutes après le dîner quand soudain, des dizaines de personnes ont fait irruption dans l'Amazon Room, courant en direction des gradins disposés autour des tables. Un spectacle saisissant. L'espace d'une seconde, j'ai eu un flashback de l'EPT de Berlin, avant de me rendre compte qu'il s'agissait juste du public que l'on venait de laisser entrer dans la salle. Des touristes, des fans, des curieux, ceux qui ne font pas partie de la famille et des amis des joueurs, qui eux peuvent rentrer dans la salle dès la reprise du tournoi. Les autres sont obligés d'attendre patiemment dehors en attendant qu'on leur ouvre la porte, avant de se précipiter pour tenter de décrocher l'une des dernières places encore libres sur les gradins.

C'est un peu le bordel autour des tables, d'ailleurs. Certains spectateurs sont hors de contrôle. Tout à l'heure, j'ai vu un des producteurs d'ESPN engueuler le responsable de la sécurité : « Fais ton boulot, bordel ! » On a failli avoir de la casse lors du passage aux deux dernières tables : les podiums étaient envahis par les spectateurs venus féliciter les joueurs. Avec plusieurs millions de dollars d'équipement télévisuel disposé autour de chaque table, on peut comprendre que les producteurs deviennent nerveux. Forcément, regarder du poker en direct, à trois mètres de la table, c'est un poil emmerdant. Alors on commence à boire, à chanter, à gueuler pour passer le temps. Le clan Mizrachi est particulièrement doué à ce jeu. Pas qu'ils abusent de la bouteille, non : chez eux, l'hystérie est naturelle. Ils sont une bonne douzaine à s'époumoner dès que leur héros Michael remporte un pot. J'aime bien les Mizrachi, leur côté « esprit de clan, on est soudés », mais j'ai une réaction épidermique devant les sections de supporters trop dévouées : je me mets instantanément à tenir contre le joueur qu'ils soutiennent.

*****

Le Main Event est en train de se terminer, du moins pour l'été, avant la table finale en novembre, et j'ai un mal fou à m'intéresser aux demi-finales. Mais en y repensant, les demi-finales ne me passionnent jamais vraiment. Je ne les ai jamais vraiment couvertes ces cinq dernières années, l'exception étant 2009, avec la présence autour des trois dernières tables de Ludovic Lacay, Antoine Saout, François Balmigère et Phil Ivey. J'avais couru dans tous les sens pendant une douzaine d'heures, et conclu cinquante journées de travail presque consécutives avec le sentiment du devoir accompli, content d'avoir assisté à une journée mémorable. Ce soir, je me sens un peu plus détaché de tout ce bordel. Les déceptions ont été nombreuses ces deux derniers jours. La plupart des joueurs que j'avais sélectionnés pour ma table finale de rêve sont partis. Les français ? Il n'y en a plus aucun. Mon idole David Benyamine ? Envolé. Les scandinaves, Johnny Lodden, William Thorson, Theo Jorgensen ? Évaporés. Alexander Kostritsyn, Phil Galfon, Gualter Salles, le miraculé remonté avec un seul jeton ? Disparus.



C'est mon cinquième Main Event et chaque nouvelle expérience fut différente de la précédente. En 2006, j'avais les yeux brillants d'un gamin le soir de Noël devant le spectacle offert par la table finale dominée de bout en bout par Jamie Gold. Je n'avais vraiment fait attention à la partie que pendant la première et la dernière heures (les moments les plus importants d'une finale, quand on y pense), mais cela avait suffi à mon bonheur. L'année suivante, c'est émus que nous avions écouté Jerry Yang raconter l'histoire de sa vie au micro de Norman Chad, le commentateur d'ESPN : l'enfance meurtrie par le régime communiste du Laos, la fuite, les arrestations, les camps de prisonniers, puis l'échappée miraculeuse vers les Etats-Unis. Pour Yang, le rêve américain fut une réalité qui a déterminé sa vie entière, et qu'est-ce que sont les championnats du monde, sinon une version moderne du rêve américain ? En 2008, Harrah's a pris la décision controversée de décaler la table finale de trois mois, et je ne suis pas retourné à Vegas en novembre pour assister à la victoire de Peter Eastgate. En fait, j'avais décroché bien avant : les performances françaises avaient été désastreuses, avec zéro tricolores dans le Top 100. Puis il y a eu 2009. L'année magique, où le suspense est resté haletant jusqu'à la dernière minute : mon pote Ludovic Lacay en demi-finales, extraterrestre Phil Ivey, un Antoine Saout transcendé victime d'une malchance extraordinaire sur la dernière marche... Je n'oublierai jamais ces moments.

Et 2010, alors ? Pas un si mauvais cru. Les choses auraient pu mieux tourner, mais au final, j'ai pris grand plaisir à suivre l'épreuve dans son ensemble. Le Main Event dégage une atmosphère magique qu'on ne retrouve dans aucun autre tournoi, surtout lors de la deuxième semaine, quand les introductions sont terminées. J'adore ces gros pots joués devant les caméras, ces joueurs qui exultent, ces bad-beats improbables, les retournements de situation. J'aime observer d'un oeil pervers le bal sordide des agents tournant autour des dernières tables à la recherche d'un joueur n'ayant pas encore signé de contrat avec une salle de poker, ces vampires obsédés par leur commission. J'aime l'enthousiasme du public, de plus en plus nombreux à mesure que le nombre de joueurs décroit.

Avec Harper, j'estime qu'on ne s'en est pas trop mal tirés, côté boulot. Ce n'est que cette semaine que je me suis réellement rendu compte de ce qu'il peut apporter au reportage. Bon, je le savais déjà, mais sur un tournoi tel que le Main Event, sa présence est cruciale. Je ne me vois pas un jour recommencer à couvrir cette épreuve en solo. L'année dernière, j'avais galéré pour faire tenir le reportage debout durant les derniers jours : il y avait trop de choses à raconter, et pas assez de temps pour mener à bien la tâche. Là, à deux, on a pu développer les grosses histoires (les français, les têtes de série), tout en ayant encore le temps de rédiger des brèves sur toutes les petites choses qu'il se passait autour, et qui sont importantes aussi pour saisir le tournoi dans son ensemble.

Je pense que nous terminons ces 51 jours de reportages (presque) consécutifs sur une bonne note, et c'est important. Au final, c'est ce que les gens retiennent d'une histoire, je crois : l'introduction, et la conclusion. On a pas toujours été parfaits concernant tout ce qu'il s'est passé au milieu, mais on s'est donnés du mal. Je ne pense pas pouvoir trouver plus de cinq personnes ayant passé plus de temps que nous au Rio parmi les centaines de journalistes accrédités pour couvrir les WSOP. Ceci dit, il faudra que j'analyse tout le travail accompli à tête reposée durant les semaines qui arrivent. Je ne suis pas sur d'avoir envie de recommencer la même chose une sixième fois l'année prochaine : les longues nuits dans l'Amazon Room, le manque de sommeil, l'inspiration qui se tarit peu à peu, les nerfs qui lâchent, l'ennui qui s'installe. Humainement, c'est une expérience que je ne recommande à personne, mais que je recommence chaque fois de manière bornée et monomaniaque. Il est sans doute templs que cela change. Qui sait, peut-être qu'en 2010 je me contenterai de seulement couvrir es deux semaines du Main Event en 2010, pas l'intégralité des sept semaines du festival. Je ne sais pas.




L'Amazon Room s'est progressivement vidée au cours des derniers jours, nous offrant un témoignage visuel de la fin des World Series of Poker. Les hommes d'entretien du Rio ont petit à petit nettoyée la salle de ses centaines de tables. Les confrères s'en vont eux aussi les uns après les autres. On fait nos adieux. Il y en a beaucoup que je ne reverrai pas avant l'année prochaine. Il reste encore une ou deux soirées pour profiter une dernière fois de leur compagnie. C'est le paradoxe qui se pose à la fin de chacun de mes étés à Las Vegas : je suis soulagé de partir, mais aussi un peu triste.

Un grand vide me contemple depuis le banc de presse. Le même vide qui remplit mon cerveau à l'heure actuelle. Il est vraiment temps que tout cela s'arrête, avant que je ne perde complètement la boule. J'ai vraiment cru devenir fou au cours des deux dernières semaines. Trop de poker, trop de travail, une vie personnelle qui sort des rails... J'ai failli lâcher prise. Ce n'est qu'à la toute dernière minute que j'ai retrouvé un semblant de raison. Je n'irais pas jusqu'à dire que j'ai trouvé la lumière, et je ne saurais vraiment expliquer pourquoi, mais je suis prêt à quitter Vegas avec le sourire, en paix avec moi-même. Comprenne qui pourra.

Tao of Pokerati : le podcast que j'ai animé tout l'été avec Dan Michalski et Pauly. Découvrez le best-of en cliquant ici.

Le Day 6 du Main Event sur Winamax
Le Day 7 du Main Event sur Winamax
Le Day 8 du Main Event sur Winamax

4 commentaires:

Matthieu a dit…

merci pour le reportage,
good luck pour la fin de la traduction deLost Vegas !

Eric Dethier a dit…

Une fois de plus c'est la fin et une fois de plus le bluse de la fin. Trop en une seule fois certes. Tu devrai commencer les wsop plus tard dans la dernière quinzaine par exemple et laisser Harper faire le job dans la première quinzaine maintenant que le petit est rodé ;-)

Maintenant tu vas pouvoir prendre un peu de temps off, before lost you in translation. ;-)

Allez soyons fou, je te souhaites, des femmes et de l'argent (gagné parce que certaines femmes t'en ferons perdre) dans les prochaines semaines histoire de se remonter l'horloge interne et recharger les batteries.

A bientôt et encore merci (c'est un mot court mais il veut dire tant de chose pour moi dans cette phrase, tu trouveras lesquelles).

Eric Dethier a dit…

Ah oui j'oubliais vous êtes de grands malades, je fais effectivement références aux podcasts. ;-)

Rorocrush a dit…

Bon repos à toi et merci pour cette couverture off de Vegas qui t'a pris tellement de temps et d'énergie. Un plaisir d'avoir passé ces 6 semaines en ta compagnie et j'espère te revoir très bientôt, hors tournoi si possible ;-)