mardi 1 juin 2010

News, views and gossip

Day 3

Tout le monde aime un bon petit scandale des familles... Un ragot juteux. Un potin croustillant. Une confidence sur l'oreiller. Une info de seconde main, pas vérifiée, mais qu'on suspectera tout de même d'être vraie parce, c'est bien connu, il n'y a pas de fumée sans feu, n'est-ce pas ?

Il y a peu de choses que je déteste autant que la presse à scandales, mais force est de reconnaître que dès que l'on parle de poker, je suis incapable de résister à une bonne histoire bien sordide. Je conspue les blondasses Gucci et Prada que je croise invariablement à chaque voyage en avion, transportant dans leur sac Vuitton l'assortiment habituel de Voici, Closer et autres Public, en me disant que la dernière fois qu'elles ont lu un livre, avant que la cervelle ne finisse de s'écouler de leurs oreilles, c'était en classe de troisième, et encore c'était sous la menace de la prof de français.

Mais le fait est qu'au poker, je ne vaux guère mieux. J'aime bien être au courant de tout. Qui est broke, qui prend de la coke dans les toilettes durant les pauses, qui a perdu une tonne en paris sportifs, qui joue en ligne sous plusieurs comptes, qui couche avec qui, qui se fait larguer par qui, qui doit une somme à six chiffres à son backer faute de résultats depuis deux ans, etc, etc. Les World Series of Poker s'étalent sur une durée inhumainement longue, ce qui fait qu'au bout d'un moment, le quotidien des coups de poker finit par devenir assez banal. Une bande de types jouent aux cartes. Certains perdent, certains gagnent, et au final, un seul va brandir le trophée. Et le lendemain, on recommence. Dans ce contexte, une bonne histoire arrive toujours à point nommé pour redonner du piquant à une journée ni plus, ni moins passionnante que les précédentes. Quand on y pense, c'est finalement ce que je préfère à propos des WSOP, la plupart du temps : tout ce qui se passe à côté, à la marge, dans les couloirs, en coulisses.

C'est ce que je me disais hier sur le banc de presse tandis que se poursuivais le tournoi à 50,000 dollars. Difficile de faire plus passionnant, comme épreuve, avec tous ces grands joueurs, toutes ces variantes différentes. Mais en même temps, cela reste un jeu de cartes, et guère plus. A côté de moi, Snoopy discutait avec un pro anglais réputé pour son sens de l'humour et ses anecdotes. En tendant l'oreille, j'ai appris plus de choses intéressantes en dix minutes que durant les trois premières journées des WSOP. J'ignorais par exemple que lorsque Mark Telscher s'est fait pincer en train de jouer sur plusieurs comptes en simultané le Main Event des WCOOP 2007 sur PokerStars, c'était en fait un autre joueur qui faisait le travail, un joueur qu'il sponsorisait, un joueur un peu connu mais pas trop qui, par ailleurs, était toujours en course dans le tournoi à 50,000$ qui se déroulait à quelques mètres de nous. Ce qui redonne un sens nouveau aux déclarations d'innocence de l'époque de Telscher. Et David Singer, connaissez-vous la rocambolesque histoire de son inclusion dans le pool des investisseurs de Full Tilt Poker ? Complètement par hasard, une rencontre fortuite, imprévue, un soir dans un casino. Et pour avoir été là au bon endroit et au bon moment, ce type est maintenant multi millionnaire.

Et puis il y a un célèbre joueur français, qui me confiait il y a quelques mois que chaque fois qu'un certain joueur allait loin dans un tournoi (parfois jusqu'à la victoire), les cartes marquées se multipliaient à sa table. Des cartes marquées qui étaient d'ailleurs légion dans l'épreuve à 50,000 dollars. Et puis il y a cette rumeur que j'ai entendu l'année dernière, à propos d'une prostituée ayant filmé une sex-tape en compagnie de l'un des joueurs de poker les plus célèbres du monde, l'histoire n'est – pour le moment – jamais sortie au grand jour, c'est dommage, c'était un peu l'équivalent de l'affaire Tiger Woods en version poker.

Hier, justement, un joli scandale a été évité aux WSOP... L'affaire était potentiellement juteuse, et n'aurait pas manqué de faire grand bruit, au moins autant que l'affaire du Day 1D complet l'année dernière pendant le Main Event. A l'occasion du week-end était organisé le premier tournoi « boucherie » des WSOP 2010 : structure rapide, petit buy-in (1,000$) et des tas de joueurs. Tellement, en fait, que le Day 1 avait été divisé en deux tours : le premier le samedi, le second le dimanche. Et c'est là que résidait le problème : alors que la structure du tournoi prévoyait de payer 10% des joueurs, plus de 90% des participants avaient sauté lors du Day 1A. Si la situation se reproduisait le lendemain, pour le Day 1B, cela voudrait dire que les survivants seraient déjà dans les places payées à la fin de la journée. Une situation ingérable : les joueurs ayant sauté tout à la fin du Day 1A l'auraient eu mauvaise de savoir qu'ils auraient pu attendre quelques minutes de plus pour atteindre les places payées, et, à l'inverse, les joueurs du Day 1B pourraient adapter leur stratégie en toute connaissance de cause. Bref, pour résumer un truc que j'ai un peu de mal à expliquer, il ne faut jamais, au grand jamais atteindre les places payées le premier jour d'un tournoi avec plusieurs journées de départ.

Bon, en l'occurrence, le désastre a été ici évité de justesse. C'est finalement 471 joueurs qui ont passé le Day 1A et le Day 1B, pour 441 places payées. Mais ce qui compte, c'est qu'on a frolé le désastre sans que les organisateurs ne voient rien venir, leur causant pas mal de stress une fois qu'il était trop tard pour remédier à la situation.

« On a rien vu venir ? Tu rigoles ou quoi ? », me dit un ami superviseur. « J'ai prévenu Jack Effel [l'arbitre en chef des WSOP] en milieu d'après-midi lors du Day 1A, en lui disant « Jack, il faut arrêter la partie plus tôt, sinon on va avoir un pépin. » Et il m'a répondu « Non non, on ne change pas le programme, on fait comme prévu. »

Apparemment, ce n'est pas la première fois que l'arbitre en chef des WSOP refuse de changer d'avis sur une décision déjà prise, en particulier quand la requête provient d'un des superviseurs travaillant sous ses ordres. Problème d'égo, probablement. « Par contre », me dit un collègue bien renseigné, « quand c'est un joueur qui l'appelle pour changer une règle en dernière minute, là, il n'y a jamais de problèmes. »

Tenez, par exemple, on m'a raconté que lors du Day 1 du tournoi à 50,000$, les croupiers ne donnaient pas de cartes aux joueurs absents lors des coups de Stud, comme le précise le règlement officiel. Puis, au beau milieu de la partie, Jack Effel est intervenu, faisant machine arrière sur cette règle. Qu'est-ce qu'il s'était passé ? Tout simplement qu'un joueur très célèbre l'avait appelé, expliquant qu'il avait fait un parti concernant ce point de règlement.

C'est bien connu : il y a aux WSOP une petite congrégation de trente, quarante joueurs influents (vous pouvez probablement deviner lesquels, dans les grandes lignes) qui se sont élevés au dessus du commun des joueurs mortels, et ont leur son mot à dire, directement dans l'oreille des organisateurs, concernant tout un tas de petites décisions : inscriptions en retard, décisions d'arbitrage, horaires des pauses-dîner, et même parfois la composition des tables télévisées (souvenez-vous lors du Main Event 2009, quand Phil Ivey avait refusé d'aller en table télévisée alors que le hasard du tirage au sort l'y avait placé – devinez ce qui s'était passé au final ?)

Les WSOP sont un business, et comme dans tous les business, certains clients sont favorisés. Mais il est tout de même dommage, et dommageable que cela transpire à la table, où les règles écrites devraient prévaloir avant tout autre chose, avec tous les joueurs égaux devant elles.

Je digresse, là, non ? Je me demande en tout cas si je fais bien de vous raconter tout cela. Il y a une différence entre l'envie d'être au courant de tout et celle de tout raconter ensuite. De par ma position, j'ai bien entendu accès à beaucoup d'informations. J'ai des amis à tous les échelons : joueurs, médias, superviseurs... Cela ne veut pas dire que je doive tout dévoiler à vous, amis lecteurs. En grand partie parce que si je commençais à raconter tout ce que je sais, on finirait rapidement par ne plus rien me dire. Mais aussi pour d'autres raisons diverses : protéger ma position, épargner des amis, conserver un certain sens de la déontologie, appris sur le tas, et non dans une école... Et tout simplement parce que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Tous les potins ne sont pas alignés sur un même plan. Les échecs personnels des joueurs, leurs moments de doute ou de honte, que ce soit dans les toilettes du Rio, au lit avec une pute ou devant la réalité de leurs finances en déroute : cela ne m'intéresse guère de faire circuler ce genre de choses, où en tout cas de pointer du doigt telle ou telle personne qui ne le mérite pas. A l'inverse, les manquements des corporations, les tractations douteuses en coulisse, les tricheries des crapules qui se font passer pour des gens intègres, il faut en parler, je pense.

Je pourrais faire comme beaucoup d'autres, et ouvrir un compte Twitter anonyme, ou un blog sous un faux nom, et balancer les ragots les plus innommables. Mais j'estime qu'il faut avoir le courage de ses opinions, et prendre la responsabilité de ses actes, en mettant une signature à la fin de ses articles, une petite chose toute simple qui, malheureusement, est loin d'être un standard dans cette industrie qui ne compte d'une minorité de journalistes professionnels.

J'essaie de trouver un juste milieu. De révéler les dessous du milieu, mais sans aller trop loin. En se débrouillant bien, on peut dire beaucoup de choses sans vraiment les dire, et sans procéder à des attaques personnelles inutiles... On peut changer des noms, les occulter des petits détails par-ci par-là, en référer à une « source anonyme ».

Mais une fois que l'on a fait tout ce travail de maquillage, est-on encore un journaliste ? Heureusement que je n'en suis pas un, cela m'évite d'avoir à me poser la question.

Le Day 3 des WSOP

8 commentaires:

Giorgio a dit…

Vas-y benjo balance un peu, de toute façon les ricains sont trop bete pour savoir lire le francais ;-)

Stephane a dit…

Merci merci merci pour tes capacités de prise de distance, ton intégrité et ta force de travail.

Tout ce que tu nous révèle là est passionnant pour nous qui sommes loin de vivre le poker au quotidien, et surtout sur place.

Continue comme ça, car cette lutte contre les magouilles en tous genres est peut être un peu vaine, mais indispensable.

FDX a dit…

Je n'ai qu'un souhait:
Ne change surtout pas ta façon d'être!

christian a dit…

Tu n'as pas encore vendu ton âme, tant mieux. L'éternel débat sur la déontologie journalistique a de beaux jours devant lui.
Bravo pour ton honnêteté, et bon courage pour la suite.

Alexandre a dit…

J'adore ton style d'écriture.Evidemment pas ton pull rayé :) Continue... ca fait plaisir de te lire

Olivier B. a dit…

sympa, l'article...

allez, sois pas vache, balance au moins les fils twitter qui lancent des rumeurs, qu'on rigole ! ;-)

Anonyme a dit…

Super article! Plus tu écris mieux tu écris, mieux tu écris mieux tu réfléchis ;)

Mais c'est qui qui prend de la coke dans les chiottes pendant les pauses??

Allez vas y balance :D

Et puis on ne sait toujours pas si Harper à enfin entamer son travail d'investigation avec les travailleuses du sexe de Vegas.

DrGonzo

psg boy a dit…

hey, je voulais te dire benjo, t'es vraiment la famille ^^