lundi 21 juin 2010

Le Clasico français

Day 23

Amazon Room, 17 heures 29. Ludovic Lacay est sorti du tournoi de heads-up en quarts de finale. Il n'aura tenu que 35 minutes face à Alexander Kostritsyn. Le russe a pris l'avantage d'entrée de jeu, gagnants deux gros pots durant le premier quart d'heure. L'un avec deux paires contre top-paire, l'autre avec hauteur As après un superbe call. Vingt minutes plus tard, Ludovic était à tapis sur le turn avec la top-paire à l'As. Avec son petit tirage couleur, Kostritsyn ne jouait que pour les coeurs, ne lui donnant guère plus de 20% de chances de gagner. Il y avait assez d'argent dans le pot pour faire revenir Ludovic à égalité, et relancer le match. Mais le croupier a retourné un cœur sur la rivière, et c'était fini. Ludovic est parti à la caisse collecter ses 92,580 dollars de gains, et s'est aussitôt inscrit pour le tournoi de 17 heures, un Pot Limit Hold'em à 10,000 dollars où il a retrouvé ses coéquipiers Antony Lellouche, Davidi Kitai, Maniel Bevand et Anthony Roux.

Tant pis. La veille, l'épreuve de heads-up nous aura au moins offert un vrai grand moment, un dont on se souviendra pour les années à venir...

En début de journée, un coup d'œil au tableau nous avait informé que si Bertrand Grospellier et Ludovic Lacay gagnaient leurs deux premiers matchs, ils se retrouveraient face à face. Un fantasme inassouvi de milliers de fans tricolores était potentiellement sur le point de se réaliser. Un duel historique entre deux des joueurs les plus marquants de la nouvelle scène française. ElkY contre Cuts : le choc des jeunes titans hexagonaux. Deux joueurs de poker adulés par toute une armée de fans, deux fortes personnalités transformées en stars du rock à force de marketing et d'exploits à la table et en dehors. Aucun joueur en France ne génère autant de conversations sur les forums que ces deux là... Pour chacun, il y a le camp des « pro » et des « anti », les fans et les haters. Plus que tout autre joueur, on aime les voir gagner, faire les gros titres, apparaître en haut de l'affiche.



L'un a accumulé une collection de titres prestigieux en un temps record, écrasant ses adversaires avec une apparente facilité au cours d'un rush quasi-ininterrompu de 18 mois : EPT, WPT, WCOOP... mais pas WSOP. Un des seuls vrais athlètes du poker, pour qui la salle de gym est un lieu de préparation primordial. Un look inimitable de geek qui a réussi dans la vie, t-shirts flashys et chevelure décolorée. Un ancien pro des jeux vidéos transformé en machine à gagner des millions à force de travail, de chance et de persévérance. Un habitué des couvertures des magazines, des autographes et apparitions télévisées. Un héros pour toute une génération de jeunes joueurs, et l'une des figures de proue du plus gros site de poker en ligne du monde, à la retraite déjà assurée par un contrat de sponsoring à sept chiffres.




L'autre court encore après une victoire majeure, mais s'est forgé en trois ans un palmarès que beaucoup n'égaleront jamais en une vie, fait d'occasions manquées, de triomphes en forme d'échec, d'exploits au goût de regret : deux finales WPT (dont une deuxième place), une finale EPT, des « deep run » a répétition, et un incroyable parcours lors du Main Event des WSOP 2009, interrompu en 16e place aux portes de la plus grosse table finale de l'année. Ses défaites font presque plus parler que ses succès, sa personnalité est aussi importante que ses talents. Un joueur agressif à la table, capable de monter de très gros tapis en un rien temps, mais aussi de les dilapider encore plus vite à force de coups de folie dont il a le secret. Un joueur qui ne mâche pas ses mots, hâbleur et gouailleur, qui ne laisse personne indifférent. Un mec passionné et passionnant, volontiers porté sur l'excès. On l'aime ou on le déteste, mais on a toujours un avis sur lui.

ElkY contre Cuts... La méga star contre l'enfant terrible. La machine à gagner contre le fort en gueule. Les deux jeunes génies du poker français face à face. Il y avait de quoi saliver. Le fantasme est devenu réalité quand les deux gagnèrent leurs deux premiers matches avec une relative facilité. Le grand tête à tête du poker français moderne allait avoir lieu. L'affiche rêvée. Le clasico tricolore.

Peu importe le vainqueur, j'allais forcément être déçu pour l'un ou l'autre... J'aime ElkY. On a eu l'occasion de se fréquenter régulièrement ces quatre dernières années. On a partagé une collocation à Londres. J'ai écrit un article de six pages sur lui pour Bluff Magazine. J'ai partagé l'antenne de l'EPT en sa compagnie à de nombreuses reprises. On a vécu des soirées mémorables aux quatre coins du circuit, des soirées pas racontables, et pas oubliables. Je le considère comme un ami, mais sans pour autant prétendre le connaître vraiment, car le personnage ne se dévoile pas facilement. Je respecte cela. C'est un garçon d'une gentillesse sans bornes, généreux, sans une once de méchanceté en lui. Il pourrait me demander n'importe quoi, je ferais de mon mieux pour lui rendre service.

Oui, j'aime ElkY, mais si on me plaçait le couteau sous la gorge pour choisir un favori, alors c'est vers Cuts que je me tournerais, contraint et forcé. Avec Ludovic, cela fait quelques années aussi que l'on bourlingue ensemble. Dans le poker, c'est un proche parmi les proches, quelqu'un avec qui l'amitié s'est développée naturellement, sans s'en rendre compte. C'est quelqu'un avec qui je parle beaucoup, de préférence tard le soir, à l'heure des confidences, quand l'alcool délie les langues et ouvre les cœurs. Nos conversations n'ont que peu à voir avec le poker. Je lui ai révélé des choses que je n'aurais jamais osé dire à personne, et lui aussi. Je peux lui dire ce que je veux sans risquer de le froisser, et inversement. C'est un acord tacite entre nous, qu'il n'y a pas de tabous, qu'il n'y a pas besoin de prendre de gaints. C'est quelqu'un que je peux regarder les yeux dans les yeux et lui dire exactement ce que j'ai dans la tête, parce que je sais que je fais face à quelqu'un de lucide, compréhensif, tellement humain dans ses imperfections qu'on ne peut faire autrement que de l'aimer.

Vers 23 heures, le ring était en place au milieu de l'Amazon Room. Je suis revenu du restaurant juste à temps pour prendre place au premier rang derrière le cordon. Des dizaines de joueurs français étaient déjà là, pros, amateurs et curieux mélangés. Antony Lellouche, Bruno Launais, Rui Cao, Cyril Bensoussan, Fabrice Soulier... Personne ne voulait manquer le grand clash. Un spectateur en particulier était plus nerveux que les autres : Stéphane Matheu, ex-manager et coach d'ElkY, désormais passé chez Winamax. Ce soir, il assistait à l'affrontement entre son ancien et l'un de ses nouveaux poulains. Un crève-cœur que de devoir choisir son camp dans ce duel, tant l'affection qu'il éprouve pour les deux joueurs est réelle et égale.



A la table, les regards se croisent mais la bouche reste fermée. Les deux joueurs se connaissent de longue date, bien entendu. Ces dernières années, ils ont joué ensemble, ils ont fêté leurs succès respectifs ensemble. Ils ont discuté stratégie ensemble. Ils respectent le jeu de l'un et l'autre. Il n'y aura pas de cadeaux. Il y a bien plus en jeu dans ce match qu'une place en quarts de finale et l'argent qui va avec. C'est aussi une affaire d'honneur, de fierté. Les fans sont suspendus à leur clavier, attendant les nouvelles. La défaite est hors de question.

Le tête à tête est la forme de poker la plus pure et la plus noble qui existe. Le duel nous ramène au temps du Far West. Deux francs-tireurs s'affrontent, la main à portée de gâchette, prêts à dégainer. On joue sans filet. Face à un seul adversaire, il n'y a pas de stratégie serrée qui tienne. Impossible de rester assis et attendre des heures la main max, la paire d'As ou le brelan. Il faut mouiller le maillot, se mettre en danger, risquer de mourir pour pouvoir survivre. Il faut jouer vite et bien, peu importe les cartes qu'on reçoit. Il faut bluffer et éviter de se faire bluffer. On est comme l'équilibriste qui marche sur un fil, on vacille en permanence. On est comme sur le ring. On prend des coups, on vacille, mais rien n'est terminé tant que l'on est encore debout, avec des jetons devant soi. Les deux joueurs sont des experts de la discipline. Ce soir, la moindre erreur sera séverement punie. Il n'y aura qu'un seul type de poker à jouer : le meilleur. L'écart se fera à la marge, sur de petits détails imperceptibles par le joueur moyen.

Le coup d'envoi et donné, et très vite le match est à sens unique. ElkY reçoit les meilleures cartes, et se fait payer chèrement par Ludovic qui a lui aussi de belles mains, mais une pointure en dessous. En vingt minutes à peine, Ludovic a perdu 80% de son tapis. Il ne lui reste plus que 70,000 en jetons, autant dire rien du tout contre les 890,000 d'ElkY.

Il y a deux ans, dans cette même épreuve, j'ai vu Ludovic se faire bluffer un pot énorme lors du second tour. J'étais debout derrière la table. Je me souviens avoir pensé : « C'est terminé. Il va craquer. Dans cinq minutes, c'est fini. » Et c'est exactement ce qui s'est produit : Ludovic a très vite engagé tous ses jetons sur un bluff énorme, et son adversaire l'a payé à toute vitesse avec une main des plus médiocres – il savait que Ludovic était en tilt et n'avait rien en main. Ce moment m'est revenu en tête alors que je regardais Ludovic contempler avec un air dépité ses jetons, désormais presque tous en la possession d'ElkY.

Le face à face tant attendu allait-il tourner court ? Que nenni. C'est un autre Ludovic auquel nous avons affaire ce soir. Muni de moins de vingt blindes, Cuts adopte une stratégie de survie qu'ElkY peine à contrer efficacement. Il ne peut se permettre de faire doubler son adversaire. Pas moyen de le laisser revenir au score. Durant les dix minutes qui suivent, Ludovic refait surface en enchaînant les petits pots, mais son travail de remontée est réduit en miettes quand sa quinte rencontre la couleur d'ElkY. Tout est à refaire. Ludovic n'a presque plus de jetons mais ne flanche pas. Il se remet patiemment au travail, et très vite, l'écart d'ElkY se réduit. C'est un travail haletant pour Ludovic, qui calcule précisément chacune de ses relances et sur-relances afin d'arriver à ses fins. Il tient bon, et reprend petit à petit des couleurs. L'écart se réduit petit à petit.

Tout va basculer très vite. Le doute s'installe chez ElkY. Il va commettre deux erreurs qui vont précipiter la fin du match. Deux petites erreurs infimes mais qui font toute la différence quand deux joueurs de ce calibre s'affrontent. ElkY sur-relance avec As-8 dépareillés, et décide de payer un 4-bet de Ludovic. Une décision discutable qui va le mener à la catastrophe quand le turn lui apporte deux paires : Ludovic a deux paires supérieures avec As-Roi, et récupère un énorme tas de jetons. Cinq minutes plus tard, Ludovic trouve As-Roi à nouveau, fait une paire sur le flop, et mise les trois tours d'enchères. ElkY paie, paie et paie encore, sans pouvoir montrer une meilleure main. Qu'avait-il ? Mystère.

La situation est complètement inversée. C'est maintenant au tour d'ElkY de ne plus avoir qu'une poignée de jetons, qu'il envoie rapidement avec un Roi et une Dame. Ludovic complète la mise avec un As et un Dix. Le flop apporte un As. C'est terminé. Les deux joueurs se serrent la main. Ludovic est ceinturé par ses amis le félicitant. ElkY s'écarte, sonné et frustré. Il se rend compte qu'il vient de perdre un match qui a semblé imperdable le temps d'un instant.

Le choc des titans aura duré une heure. Une heure de poker nerveux, agressif, sans temps mort, parfaitement représentatif des nouvelles tendances qu'une nouvelle génération de joueurs français a su s'approprier en y insufflant leurs propres idées, leur propre sensibilité. Non, le poker français n'a plus à rougir de son cheptel de joueur.

Depuis la victoire de Vanessa Hellebuyck dans le Ladies Event, la machine à résultats tricolores et lancée : il ne se passe pas un jour sans que nous n'ayons une nouvelle performance à raconter. Hier, tandis que Cuts et ElkY progressaient dans l'épreuve de tête à tête, Bruno Launais et Tallix nous faisaient redoubler d'enthousiasme dans l'épreuve de Short Handed. Malheureusement, Tallix a du s'incliner en dixième place sur un coup du sort, continuant la tendance fâcheuse qu'à le Team Winamax à manquer de réussite dans les moments clés. Bruno, lui, a utilisé ses talents à merveille pour terminer finalement en quatrième place.

Il reste une vingtaine d'épreuves au programme aux WSOP 2010... Quelqu'un pour me donner une bonne côte sur un second bracelet français cette année ? Je prends les paris.

Le Day 23 sur Winamax

6 commentaires:

D8 a dit…

Il est plus difficile d'être l'as Elky que l'ânelka..

Steve Zissou a dit…

C'est passionnant de te lire si passionné !

Patlegrec a dit…

Merci pour ce très bel article.

Anonyme a dit…

L'article est sympa sur la forme.. mais sur le fond, je regrette que tu retombes dans tes travers d'il y a un an : un coté un peu trop "fan boy" envers tes potes de chez Winamax.


Autrement, je trouve que ta plume a bcp progressé depuis qq tps (superbe article sur Durr notamment).


A quand le prochain ?

Anonyme a dit…

Superbe article Monsieur Benjo !!

As usual!

bressan08 a dit…

Je mise une piécette sur une très grosse perf de ManuB d'ici la fin de ces WSOP