jeudi 3 juin 2010

Don't Stop Believing

Day 5

Après quatre premières journées classiques, bien huilées, réglées comme du papier à musique, nous avons enfin vécu hier une journée archétype de ce que sont vraiment les championnats du monde dans toute leur splendeur, épuisants mais gratifiants, souvent exaltants et, parfois, un poil émouvants, si si.. Ce fut la première journée où j'ai commencé à sentir mes jambes faiblir à force de trop marcher, et mes doigts s'endolorir à force de trop taper sur le clavier. C'est la journée où j'ai finalement foutu en l'air mon cycle de sommeil pour de bon. Une journée mémorable aux World Series of Poker se doit de réunir tous les ingrédients suivants :

- C'est une journée où l'on s'est levé tôt, sans que cela soit vraiment nécessaire, et où l'Amazon Room était encore vide quand on y a fait son entrée.
- C'est une journée où les épreuves tournaient à plein régime, avec six épreuves à suivre en simultané dans tous les coins du centre de convention du Rio.
- C'est une journée où deux finales étaient au programme, dont une disputée sur le podium ESPN, devant les caméras de télévision et un public déchaîné.
- C'est une journée où l'unique repas de la journée fut pris en dix minutes sur un coin de table.
- C'est une journée où l'on fait appel au pouvoir magique de la bouteille « Cinq heures d'énergie garantie »
- C'est une journée où, après avoir été témoin d'une partie de poker magique, on écrit un article un peu plus élaboré que la moyenne, qui nous laisse avec l'impression du devoir accompli.
- C'est une journée où l'article en question a été perdu (en partie ou en totalité) suite à une fausse manipulation, obligeant l'auteur à tout recommencer depuis le début, alors qu'il est déjà cinq heures du matin.
- C'est une journée où, au moment de franchir la porte de derrière du Rio après dix-huit heures de travail, on se prend le soleil en plein figure, et l'on est obligé de baisser la vitre de la voiture pour ne pas s'endormir au volant à travers les rues s'éveillant au petit matin.

Durant les six semaines des WSOP, il y a les journées normales. On se pointe, on bosse, et on s'en va. Le train-train. Et puis il y a trois ou quatre journées chaque année où cela devient plus que du boulot. La finale du HORSE en 2007, où j'avais chroniqué les exploits de Freddy Deeb et Bruno Fitoussi jusqu'à dix heures du matin. Les victoires de David Benyamine et Davidi Kitai en 2008, enchaînées en 48 heures et très peu de sommeil. La table finale du Main Event 2009, avec un Antoine Saout nous emmenant jusqu'au bout du rêve et de la nuit, avec une énorme déception en guise de conclusion. Le Day 5 des WSOP fut l'une de ces journées, celles qui vous rapellent pourquoi vous aimez tant ce métier. Et qui vous rapellent aussi qu'il faut être cinglé pour l'excercer.

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En une phrase bien sentie, Pauly a parfaitement résumé sur son blog les cinq journées du tournoi le plus cher et le plus prestigieux de l'année :

« Cette année, le Poker Player's Championship à 50,000$ fut l'incarnation personnifiée de ce qu'est le monde du poker aujourd'hui : les grosses corporations façonnant l'industrie à leur guise, un contexte politique troublé générateur de paranoia, de fausses idées véhiculées par les médias, des joueurs professionnels fiscalement irresponsables, le sponsoring, le staking, des suspicions de triche, une expansion internationale, la poursuite de l'immortalité, sans oublier la Guerre Froide se jouant en coulisses entre les deux géants du poker en ligne. »

On ne pouvait mieux décrire tout ce qui était en jeu lors de cette épreuve maitresse.

Au début du tournoi, la semaine dernière, nous étions plusieurs sur le banc de presse à nous exciter à propos de Howard Lederer et Chris Ferguson. Les deux champions brillaient par leur absence. Cela fait déjà plusieurs mois que les sites de news reportent que le FBI s'intéressent de près au cas de Full Tilt Poker, site ayant été en grande partie financé par les capitaux de ces deux joueurs pros (ainsi qu'une poignée d'autres). Avec l'UIGEA qui rentre en application cette semaine, jamais l'avenir n'a semblé aussi sombre pour les sites de poker acceptant les clients américains. Les spéculations allaient bon train lors du Day 1 : Lederer et Ferguson n'allaient pas venir aux WSOP, préférant se cacher car craignant de se faire passer les menottes par le Département de la Justice américaine. Tout le monde aime un bon scandale, hein ? Pétard mouillé : trois heures après le départ du tournoi, ils étaient assis à leurs tables respectives. Les gros titres, ce sera pour plus tard.

Après avoir laissé tomber le HORSE à 50,000$ en 2009, le géant américain du câble ESPN n'avait accepté de diffuser le Player's Champion à la condition que la finale ne comporte que du No Limit Hold'em, et pas les sept autres variantes qui avaient été jouées quatre jours durant. Le NLHE reste le seul jeu ayant un tant soit peu marché à la télévision, toutes les précédentes tentatives de diffuser du Omaha, du Stud ou d'autres jeux exotiques ayant été de lamentables échecs. Qui dit diffusion télévisée, dit gros sous pour Harrah's, qui accepta donc sans cligner des yeux la demande, pourtant hérétique aux yeux des puristes des joueurs, qui sont pourtant les principaux intéressés. Quel est l'intérêt de faire s'affronter quelques uns des meilleurs joueurs du monde dans une compétition multi-variantes si c'est pour transformer sa phase la plus importante – la table finale – en un bête concours de pile ou face ? Quand il y a de l'argent en jeu, tout les transgressions sont possibles, et il devient acceptable de travestir l'intégrité du jeu. D'autant que les joueurs, même les plus conservateurs dès qu'il s'agit de bousculer les règles, reconnaissent fort bien l'intérêt de passer à la télé : contrats de sponsoring et reconnaissance médiatique représentent deux sirènes puissantes pour le joueur de poker moyen, caractérisé par un égo surdeveloppé et de grandes difficultés à rester gagnant en tournoi sur le long terme.

Je vous avait raconté le bal sordide des agents vampires faisant leur pas de deux en direction des finalistes après la conclusion des demi-finales lundi soir. Les négociations sont allées bon train durant la nuit, et le lendemain, chacun des huit joueurs portait à la poitrine et le logo d'un site de poker. Le cas de John Juanda et David Oppenheim était déjà réglé : le premier est l'un des membres fondateurs du Team Full Tilt, et le second est un « Red Pro » depuis des années. Seulement trois logos par site était autorisés, et le suédois Michael Thuritz obtint le troisième et dernier autocollant Full Tilt. Sans surprise, PokerStars s'empara du maximum de logos disponibles, en collant un patch sur les casquettes de David Baker (petit ami d'une joueuse brésilienne membre du Team PS), Daniel Alaei, et le mystérieux russe Vladimir Schmelev. Full Tilt : 3, Poker Stars : 3. Égalité entre les deux géants rivaux. Restaient les frères Mizrachi, qui représentaient pour l'occasion Deliverance Poker, site inconnu au bataillon, et North 88 Outdoor.com, qui, après, vérifications, se révéla être le nom d'une entreprise spécialisée dans... les meubles de jardin. Comme le dit Pauly, il s'agissait soit de donner à un coup de pouce à la boîte d'un ami ou d'un parent, où il alors c'était tout simplement la meilleure offre qu'on leur avait faite.

J'attendais beaucoup de cette première grosse table finale des WSOP, et fut assez déçu par les premières heures. Je me suis fait chier. La structure avait favorisé de très grosses ante (la moitié d'une blinde, contre un quart habituellement), orientant la stratégie avant le flop, un moyen sur de tuer l'excitation et le beau jeu. Mon intérêt est remonté en flèche après la pause-dîner, quand David Oppenheim émergea en tant qu'impropable chip-leader à trois joueurs restants. L'expert en cash-game Limit avait débuté la finale avec un petit tapis, et une réputation de joueur de No Limit médiocre (tout est relatif). J'étais enthousiaste à l'idée de voir Oppenheim s'emparer du titre. Un pro de l'ombre, poursuivant sa route en marge du cirque médiatique, développant ses talents dans de multiples variantes, remportant des fortunes lors des plus grosses parties de Vegas et Los Angeles. Le tournoi s'appelle « Player's Championship » pour une raison, et David Oppenheim est un vrai joueur de cartes au sens pur, à l'ancienne, dans la tradition de Johnny Moss et Doyle Brunson.

Cependant, ma seule anecdote à son sujet ne le met pas à son avantage. C'était un soir de décembre 2006, au beau milieu de la nuit. J'étais dans la Bobby's Room du Bellagio, assis derrière David Benyamine, que j'étais cesser interviewer entre les coups, mais j'étais trop fasciné et intimidé par l'atmosphère qui régnait dans la salle pour prononcer la moindre parole, et encore moins formuler une question. Benyamine, Elezra, Oppenheim et quelques heures disputaient une partie short-handed à enchères très élevées, 2,000/4,000$ en Limit je crois, et 500/1,500$ en No Limit [pas de faute de frappe]. Une tournée générale de homard venait d'être commandée quand Oppenheim se lança dans une bataille contre Tim Phan sur un coup de Deuce to Seven. Les deux se sont relancés et sur-relancés jusqu'à plus soif au cours des quatre tours d'enchères. Au moment de retourner les cartes, c'est un pot dépassant largement les 100,000 dollars qui s'était constitué. Oppenheim a montré 7-6-4-3-2 – la seconde meilleure main possible en Deuce to Seven. Juste un cran en dessous de celle de Tim Phan : 7-5-4-3-2. En voyant ça, Oppenheim fut stoppé net dans son élan. Il était persuadé – à juste titre – que le pot était pour lui. Il s'empara de ses cartes, et tenta de les mettre en pièces. Mais les cartes en plastique utilisées dans les casinos ne se laissent pas faire aussi facilement. Incapable de réduire en bouillie les cartes, Oppenheim se contenta de les chiffonner du mieux qu'il pouvait avant de les balancer en direction du croupier, échouant à atteindre son visage. Le plus beau, dans cette micro-anecdote, ce sont les trente secondes qui ont suivi. Pas un des autres joueurs présents à la table n'a relevé ce qui venait de se passer. C'est à peine si ils ont relevé la tête de leurs jetons. « New cards ! », a crié le croupier en direction du responsable de la salle posté devant l'entrée. Et la partie à continué, personne ne mentionnant l'incident par la suite. Tout au plus chacun espérait qu'Oppenheim partirait en tilt de malade pour leur livrer le reste de son argent.

C'est pour ça que j'aurais aimé un tête à tête entre Oppenheim, le petit nerveux habillé de noir, contre Schmelev, le russe venu de nulle part, froid comme la glace dans son pantalon et sa veste de survêtement blanches. Clash des styles entre deux joueurs dont on ne donnait guère cher de la peau face aux cadors du No Limit présents en finale : les David Baker, John Juanda, Michael Thuritz et les frères Mizrachi.

Les frères Mizrachi, justement... En ce qui concerne les tables finales, difficile de pouvoir espérer meilleure histoire que la présence à la table de deux frangins, surtout lorsqu'il s'agit de l'une des paires les plus talentueuses du poker. Les Mizrachi ont remporté à eux deux quelques uns des plus beaux succès du poker moderne, totalisant 10 millions de dollars de gains combinés. Le petit frère Michael a plus ou moins toujours éclipse Robert sur le devant de la scène médiatique, avec deux victoires WPT hautes en couleur. Mais j'ai toujours suspecté Robert d'être autant, si ce n'est plus talentueux que son frangin. Formant une masse compacte sur les gradins du podium ESPN, le clan Mizrachi était présent au grand complet pour soutenir son sang : frères, soeurs, épouses, parents, et toute une tripotée de connaissances, dont pas mal de pros connus. L'ambiance était explosive, les Mizrachi formant une bande volontiers bruyante et surexcitée. Ils se mettaient en action à la moindre main remportée par un Mizrachi, et puisqu'ils étaient deux à la table, cela faisait deux fois plus de bruit.

Après un vaillant come-back, David Oppenheim allait finalement devoir se contenter de la troisième place. Le tête à tête final opposa Vladimir Schmelev, le banquier russe régulier des parties underground de Moscou, et Michael Mizrachi. Un peu plus tôt, dans un moment digne d'une tragédie grecque, Michael avait assassiné son propre frère, l'éliminant en cinquième place. Michael avait ensuite commis une couteuse erreur contre Oppenheim, mais réussi à remonter pour finalement se placer en position de favori au départ du dernier duel, avec un net avantage en jetons et en expérience.

Mais le russe avait du sang de crocodile dans les veine, et réussit l'exploit de reprendre l'avantage, arrivant à s'emparer de trois quarts des jetons. Au retour d'une pause, Michael partit à tapis avec As-5 de trèfle et parvint à gagner le coup contre le As-Valet de carreau de Vladimir, grâce à une couleur sur la rivière. Mon collègue BJ eut vent que le clan russe criait à la tricherie, cette main s'étant jouée immédiatement après une pause. Probablement qu'ils n'ont jamais joué en ligne.

Cette main permit à Mizrachi de revenir à égalité. Galvanisé par le soutien familial, Michael ne laissa aucune chance au russe, l'étouffant sous incessante pluie de relances. A quatre heures du matin, il était déclaré vainqueur. Son épouse et sa mère pleuraient. Ses trois frères ne pouvaient pas être plus fiers, en particulier Robert, lui qui avait déjà remporté son bracelet en 2007. C'était au tour de Michael, hier soir. L'excitation était au rendez-vous : après un départ qui m'avait fait craindre le pire, la première grosse finale des WSOP avait tenu ses promesses, avait de multiples rebondissements, et un vainqueur final offrant une histoire de premier choix.



Cela a été largement documenté sur les forums et sites d'information : après avoir connu une fantastique année 2005 avec deux titres WPT, Michael Mizrachi a connu l'enfer de la descente. Malchance prolongée, problèmes avec le fisc, visites trop fréquentes aux jeux de hasard du casino : c'est un homme ruiné par ses faiblesses et de mauvaix choix qui entamait les World Series of Poker 2010. Dos au mur, Mizrachi n'a pas flanché et, soutenu par son sponsor Patrick Antonius, il a démontré à tous qu'il n'était pas fini.

Je ne sais pas combien il restera en poche à Mizrachi après avoir payé sa part à Antonius, et remboursé ce qui lui réclame le fisc. Peut-être rien. Ce qui compte, au final, c'est que Michael a saisi la seconde chance qui lui était offerte, et s'est sorti du gouffre. Il reste encore plus de 50 épreuves à jouer aux WSOP cet été, et je ne serais pas surpris de le voir au rendez-vous de nombreuses tables finales supplémentaires.

Le Day 5 sur Winamax

7 commentaires:

Rincevent a dit…

Et avec tout ca tu trouves encore le temps d'écrire un post de ce gabarit...

Anonyme a dit…

Magnifique post, Benjo. Rien de plus, rien de moins...

Teocali

Anonyme a dit…

Merci Pour ce post qui permet de vivre chaque jour cette compétition.
On rêve et on y est !
Bon repos pour today et gogogo croc pr demain !

Anonyme a dit…

Quel taff tu fournis Benjo !!!

Very very IMPRESSIVE

Merci a toi de nous faire vivre de l'intérieur ces WSOP !!

Et surtout bon courage pour assmer en + la trad' de ton bouquin.

Tifus a dit…

Excellent , continue , tu fais vraiment un taf remarquable .

christian a dit…

Trèèèèes sympa, comme d'hab.
Mais sinon ? Tu dors quand ?
;-)))

Eiffel a dit…

génial ! c'est frais, direct, croustillant, et captivant ! merci !!!!