mercredi 23 juin 2010

Another day at the office

Day 24 et 25

Tiens, j'ai sauté un jour sur ce blog... Pas envie d'écrire hier, et surtout pas le temps. J'ai considéré un moment raconter ma soirée de samedi, rédiger un truc glauque à la Brett Easton Ellis sur la vie nocturne de Vegas, fausseté, hypocrisie, peur et dégout, y'a la fin du monde qui nous guette et nous on fait la fête, mais non, ça me saoulait en fait, et de toute façon on a pas eu une minute de répit dans l'Amazon Room.

La journée - déjà bien chargée avec les énormes performances de Clément Thumy et Marc Inizan dans l'épreuve de Pot Limit à 10,000$ - a culminé à quatre heures vingt-neuf du matin, à la seconde où Phil Ivey a pris les derniers jetons de Bill Chen pour décrocher son huitième bracelet dans l'épreuve de HORSE à 3,000 dollars. Le public était encore nombreux malgré l'heure tardive, et la foule a acclamé comme il se doit le énième accomplissement d'un joueur qui a déjà tout prouvé.



Qu'est-ce que l'on pourrait écrire à propos d'Ivey qui n'ait déjà pas été écrit ? Le Tiger Woods du poker, comme disent les journalistes paresseux, une comparaison facile et un poil raciste. Albert Einstein, Pablo Picasso, les Beatles et Mozart dans le corps d'un joueur professionnel, dit mon ami Pauly, ce qui est déjà un peu plus poétique.

Au cours des cinq dernières années, j'ai souvent eu l'occasion d'être aux premières loges pour observer le génie Ivey en action. Ma première vraie claque fut à l'EPT de Barcelone en 2006. Je crois que c'est le premier EPT que Phil Ivey disputait, et je l'ai vu naviguer avec une facilité déconcertante à travers le field, manquant finalement la victoire de très peu face à l'obscsur Bjorn Erik Glenne, en état de grâce ce soir là. Puis il y a eu les WSOP 2009, où Ivey a fait parler de lui tous les jours ou presque. Je l'ai vu remporter deux bracelets l'un après l'autre, puis jouer deux semaines de poker parfait dans le Main Event, et finalement sortir en finale trois mois plus tard contre Darvin Moon avec la meilleure main de départ.

Ce que je retiendrai de ce dernier triomphe en date ? Personne ne l'a vu venir... mais après coup, il semblait inévitable, programmé. Ivey avait commencé le dernier jour du tournoi avec le neuvième tapis parmi 25 joueurs restants. Dès la première heure, il a perdu la majorité de son capital. Il faisait face à quelques uns des meilleurs joueurs de Mixed Games du monde : Jeff Lisandro (trois bracelets dans les variantes de Stud en 2009), John Juanda (quatre places payées en 2010, quatre finales), Bill Chen, Dan Heimiller, David Baker (pas « Bakes », l'autre).

« J'essaie de prendre chaque main l'une après l'autre », dira t-il après sa victoire à propos des nombreux coups durs qu'il a subi durant la finale. « Des mains, on en perd tout le temps. Ça ne sert à rien de s'éterniser dessus. Il faut s'accorder une minute pour y penser, pas plus. Après, on passe à la suite. »

Ivey tombera aussi bas que 65,000 aux moment où les enchères atteignirent un astronomique montant de 10,000/20,000. La plupart d'entre nous avaient déja fait une croix sur leurs rêves de Grand Soir, et se tournaient vers les autres épreuves en cours dans l'Amazon Room. Erreur. Une heure plus tard, Ivey avait multiplié son tapis par six, sans jamais avoir à montrer ses cartes, ou presque. A vingt-deux heures, l'une des tables finales les plus difficiles de l'histoire des WSOP commençait. Sur le podium, les neuf joueurs totalisaient 20 bracelets et 35 millions de dollars de gains de carrière. Incroyablement – ou pas - Ivey était chip-leader. Mais là encore, le chemin n'était pas pavé d'or. Ivey allait passer les heures suivantes en retrait, ne jouant que peu de coups, et perdant la plupart d'entre eux. Mais jamais, jamais il n'allait lâcher prise, regardant patiemment ses adversaires s'éliminer les uns après les autres, portant le coup fatal lui-même à plusieurs reprises.


L'ambiance autour du podium était aux antipodes de celle observée lors de la table finale de Tom Dwan. Hier soir, pas d'armée de gros pros suspendus au moindre geste d'Ivey, suant sang et eau en pensant aux paris couteux qu'ils avaient engagés. Beaucoup moins de fans rivés aux écrans de leurs ordinateurs, aussi. C'était une soirée calme dans l'Amazon Room, sans tournoi high-stakes programmé à 17 heures. Le public était venu relativement nombreux, mais devait rester debout, dépourvu de gradins pour s'assoir – le podium principal ayant été réquisitionné par ESPN pour le tournage d'une pub le lendemain, c'est un des podiums secondaires placés devant le banc de presse qui avait du être utilisé. Les coups n'étaient pas annoncés au micro par le superviseur, ce qui rendait la partie difficile à suivre, même pour le plus mordu des spectateurs massés derrière la barrière. Il était tard, le monde du poker était à moitié endormi. Mais pas Phil Ivey, à l'affut tout au long de la partie, la garde jamais baissée. Patient, méthodique, déterminé.

Après l'élimination de John Juanda en troisième place, il ne restait plus qu'un seul adversaire se deressant entre Ivey et son huitième bracelet. Pour la troisième fois de la journée, il était loin derrière. Un million de tapis contre 3,3 millions chez Bill Chen. Et Bill Chen, ce n'est pas n'importe qui. Oh, bien sur, de la petite bière par rapport à Ivey, avec « seulement » deux bracelets. Mais probablement l'un des types les plus intelligents du poker. Mathématicien de profession, auteur du livre de poker le plus compliqué de l'histoire des livres de poker (le titre : « Mathématiques du poker », bien sur). Un ordinateur humain, aux connaissances théoriques parfaitement adaptées au poker en Limit sous toutes ses formes. Un savant fou avec un énorme avantage en jetons. Là encore, je ne voyais pas Ivey revenir. Là encore, je me trompais lourdement.

Ivey et Chen jouent tous les coups. Forcément. C'est un duel. C'est du Limit. C'est du « showdown poker » : on va jusqu'à la dernière carte, et le mec avec les meilleures cartes rafle la mise. A ce petit jeu, Ivey va rattraper son retard à une vitesse affolante. En moins d'une heure, les deux joueurs sont à égalité. La partie est à sens unique : Ivey pilonne littéralement Chen. Il est supérieur techniquement, et reçoit les meilleures cartes. Chen ne peut rien faire. Autour de la table, tout le public à maintenant l'oreille dressée, et ne quitte pas des yeux les deux joueurs. Le dénouement est proche. Un nouveau moment historique est en train de se produire. Ceux qui sont restés sont contents d'être là, ceux qui dorment déjà le regretteront le lendemain.

Ivey poursuit ses attaques sans relâche, pour inverser complètement la tendance. C'est maintenant Chen qui est dans les cordes. Je n'en reviens pas. Ivey est passé plusieurs fois par la case « short-stack », mais personne n'a jamais réussi à l'achever. Comment ai-je pu douter une seconde de sa victoire ? Il est bon, ce Bill Chen, mais il ne vaut pas tripette contre Ivey, qui l'a parfaitement cerné. Ivey passe sans cligner des yeux quand Chen a une belle main, il relance quand Chen bluffe, il voit tout, il sait tout, il ne laisse rien passer. Ivey évolue à un autre niveau, bien au delà du champion ordinaire qu'est Chen. « Si je perds contre ce gars-là », a glissé Ivey à ses amis juste avant le début du duel, « Je me jette du haut du toit. » Déclaration un tantinet prétentieuse, mais qu'on pardonnera quand elle est prononcée par le meilleur joueur du monde.

Le travail de sape d'Ivey s'achève sur un coup de Razz. C'est terminé. La foule applaudit à tout rompre. Ivey laisse échapper un infime sourire, fait un signe de la main vers ses supporters. Comme d'habitude, c'est avec réticence qu'il va se prêter au jeu des interviews et photo d'après victoire. Sourire forcé devant les flashes qui crépitent, et cinq minutes d'entretien avec la presse, pas plus. Nolan Dalla (le directeur média des WSOP) ne peut laisser échapper la question des paris engagés avec ses collègues pros - Tom Dwan en premier - mais Ivey reste évasif.

« Disons que j'ai pris l'avantage, maintenant », qu'il répond. « Mais les Series ne sont pas terminées. » Dalla lui demande un indice sur la hauteur des montants engagés. Ivey détourne la tête brusquement. « Non. Non, non, non, non. Question suivante. » Dalla retente, vous pouvez au moins nous confirmer que plus de vingt dollars sont en jeu ? « Oui, plus de vingt dollars sont en jeu. » Beaucoup plus, même. Avant les WSOP 2009, Lederer le mettait au défi de remporter trois bracelets en deux ans. Sur la table : cinq millions de dollars. Mission accomplie.

Il y a quelques années, quand il n'en était encore qu'à cinq bracelets, Ivey avait déclaré qu'il se voyait bien en gagner trente au cours de sa carrière. On lui a ressorti la citation hier soir. « Trente bracelets ? Je continue de croire que c'est faisable. Tant que des gens seront prêts à parier contre ma victoire... »

Car ces paris faramineux sont bel et bien le carburant qui fait tourner la machine Ivey. Ils lui fournissent la motivation pour continuer à rester au sommet. Il a tout gagné, il a tout prouvé autour de toutes les tables de poker du monde, sur Internet, dans les cercles et casinos. Personne ne lui fait peur, personne ne peut le battre. Son investissement dans Full Tilt Poker a multiplié sa fortune déjà colossale. A ce titre, il est admirable qu'Ivey aie réussi à rester compétitif. Là où beaucoup de joueurs dans sa position – celle d'un joueur star enrichi par le boom du poker, en grande partie grâce au marketing – se sont endormis sur leurs lauriers, et ne sont plus professionnels que de nom, Ivey demeure largement au dessus des autres. Mieux, il se bonifie avec le temps. Moins l'argent a d'importance, plus il en gagne. Les parties sont de plus en plus chères, de plus en plus difficiles : à chaque fois, Ivey Une vraie légende qui marquera à jamais l'histoire du jeu, quand tant d'autres tomberont dans l'oubli.

Hier, Ivey s'est pointé au Rio, a réduit en miettes ses adversaires, et a gagné un bracelet. Une scène vue et revue, année après année. Une journée comme les autres au bureau, comme lui comme pour nous, les médias. On s'est couchés au lever du soleil, on a pas beaucoup dormi, mais on recommencerait sans problème tous les soirs.

Le Day 24 sur Winamax
Le Day 25 sur Winamax

7 commentaires:

DaBHoX a dit…

Encore bravo pour ce récit bien tourné

On aimerait quand même en savoir plus sur les folles nuits de Vegas...

lessims38 a dit…

Très bon billet, à la hauteur du génie des cartes PY, merci

Dethier Eric aka Hysteric a dit…

- Alors mon garçon quel est ton rêve pour l'avenir?

- Battre Ivey en HU papa.

- Ah bon et bien va travailler alors!!!!

Anonyme a dit…

Citer Ellis et Didier Super. Validé.

Anonyme a dit…

Le bet avec Lederer est sur trois ans, 2010-2011-2012 pour 2 bracelets....et non pas sur 2 ans 09-10...

Anonyme a dit…

magnifique...comme d'habitude :)

Anonyme a dit…

Merci Benjo !