dimanche 30 mai 2010

Vivons heureux en attendant la mort

Day 1

Pour toucher du doigt la version moderne du Rêve Américain aujourd'hui, le mieux reste encore de se perdre dans un Walmart à sept heures du matin. C'est ce que je me disais hier en déambulant dans les allées désertées de cette monstruosité de méga-super-hypermarché grande comme quatre terrains de football, essayant de me faire mon choix entre vingt-cinq marques de beurre différentes. Je m'étais levé à l'aube, encore sous le coup du jet-lag. A cette heure là, quelques rares clients poussant leur caddie, des croupiers, des agents de sécurité, des strip-teaseuses, rentrant à la maison après leur service de nuit. Sur les étalages, tout est king-size. Bouteilles de Coca de cinq litres, côtes de boeuf de trois kilos, rouleaux de PQ vendus par paquets de cent, futs de jus d'orange de trente litres. Les sauces barbecues se déclinent en dizaines de saveurs différentes, les céréales occupent une allée entière, il faut une échelle pour atteindre la rangée du haut, et bon Dieu, je n'ai aucune idée de quelle marque de beurre je vais bien pouvoir acheter. Beurre pour gros, beurre pour maigres, beurre sans sel, beurre avec du sel, beurre avec un peu de sel mais pas trop, beurre en plaquette, beurre en pot, beurre pasteurisé, semi-pasteurisé, pas du tout pasteurisé, beurre pour la cuisson, beurre pour se tartiner le cul, bordel, je voudrais juste du beurre, je suis pas venu pour passer une heure à choisir la bonne plaquette.

Il y a phrase que fait dire Michel Houellebecq à l'un de ses personnages, je crois que c'est dans Plateforme, le héros désabusé qui remarque « J'ai de plus en plus de doutes sur l'intérêt du monde que nous sommes en train de construire ». Cette phrase ne cesse de trotter dans ma tête, encore plus lorsque je me retrouve dans un endroit de ce genre, roulant à travers le parking désert d'un centre commercial étalant sa laideur dégueulasse à perte de vue, blocs de béton posés les uns à côté des autres sur un kilomètre de long, odeur de goudron et de gasoil magnifiées par les premiers rayons de soleil.

J'ai mes doutes sur l'intérêt de tout cela. Un parking désert, quelques voitures échouées ça et là, avec personne pour les conduire, ou tout du moins pas de fuel pour les faire démarrer. C'est sans doute à cela que va rassembler le monde après l'Apocalypse, qu'elle soit réelle ou figurative. Les bourses s'effondrent, les plate-formes pétrolières explosent : notre modèle de vie consumériste est en train d'arriver à son terme, sans que le signal d'alarme n'ait vraiment atteint la conscience collective, abrutie qu'elle est par les marchands de lessive de la télévision. Après, il y a quoi ? Qu'est-ce qu'on va faire, une fois que l'on aura sucé la dernière goutte d'énergie fossile des entrailles de la planète, une fois que les glaciers auront fondu pour de bon, une fois que les océans seront irrémédiablement invivables aux espèces sous-marines ?

Des pensées amplifiées par le miroir grossissant qu'est Las Vegas, ville porte-drapeau de tout ce que l'homme à pu commettre comme excès auto-destructeurs en tout genre ces soixante dernières années. Un de mes collègues m'a confié hier qu'il allait se procurer un fusil à pompe. « Un Mossberg 590, l'un des plus rapides, hut cartouches dans le chargeur, plus une neuvième dans la chambre, prête à tirer. » Je m'en étonne, cet ami de moi n'est pas réputé pour être un taré de la gâchette, penchant plutôt du côté libéral que conservateur. « Quand le grand tremblement de terre va secouer Los Angeles, il faudra bien que je me défende en m'échappant », m'a t-il dit. Je lui ai conseillé de ne pas trop ébruiter ses projets, on risquerait de le prendre pour un fou. Mais quand on voit ce qu'il s'est passé en Louisiane lors de l'ouragan Katrina, pillages de masse et viols en série tandis qu'une population paniquée essayait de s'extirper de la folie, difficile de lui donner tout à fait tort.

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Quel rapport avec les World Series of Poker, me direz-vous ? Les championnats du monde 2010 ont démarré avec le tournoi le plus cher du festival. L'apothéose du consumérisme pokérien. 50,000 dollars le ticket d'entrée, alignés sans cligner des yeux par une poignée de joueurs riches, ou surs de leurs talents, ou les deux à la fois. Il faut bien s'amuser en attendant la fin du monde.

Huit variantes différentes étaient jouées tour à tour, reprenant et augmentant le format HORSE. En plus du Stud, Stud High-Low, Razz, Omaha high-low et Hold'em avaient été ajoutés du Hold'em en No-Limit, du Omaha en Pot-Limit, et du Deuce to Seven en Limit. La table finale, elle, sera jouée exclusivement en No-Limit, comme cela avait été le cas lors du premier HORSE à 50,000$ organisé en 2006, et remporté par le regretté Chip Reese, dont le trophée remis au vainqueur porte désormais son nom.

Introduction du No-Limit, table télévisée sur ESPN : je pensais que tous ses changements allaient permettre de redresser la barre après les chiffres d'affluences désastreux de 2009 (95 joueurs contre 148 les deux années précédentes). Résultat peu concluant : ils étaient 116 au total cette année, formant le casting habituel des meilleurs joueurs du monde, ou tout du moins les plus connus : pros médiatiques vu et revus à la télé, vieilles légendes de la belle époque, et représentants de la jeune garde Internet. Une réunion de famille avec des joueurs se connaissant presque tous, plaisantant et papotant tout en se relançant à coups de Stud High-Low et Deuce to Seven.



J'ai croisé David Benyamine pour la première fois de l'été, et ai pu avoir à cette occasion ma seule et unique conversation annuelle avec mon idole.

« Ca va ? »
« Oui, et toi ? »
« Ca va. »
« Bonne chance ! »
« Merci »

Phil Ivey m'a regardé d'un oeil noir, comme d'habitude, et j'ai fait de mon mieux pour l'éviter toute la journée. Pas facile puisqu'il était à la table de Benyamine. La partie était des plus agréables à suivre, mais pas facile à couvrir avec ses multiples variantes jouées à toute vitesse. Les coups de Stud, en particulier, sont un vrai casse-tête, que ce soit pour les suivre (la position change à chaque tour d'enchères), à recopier sur son carnet, et à raconter sur son ordi. Bref, une entrée en matière ardue pour Harper, qui couvrait là le tout premier tournoi WSOP de sa carrière. J'aurais préféré que l'on démarre par une bonne vieille boucherie Hold'em à 1,000$, mais le gamin s'en est sorti à merveille. Pour se remotiver après la pause-dîner, on a lancé un petit pari sur le premier qui arriverait à raconter huit mains jouées par huit joueurs différents dans les huit variantes de l'épreuve. L'enfoiré m'a grillé sur la ligne d'arrivée.

Au final, cette première journée des WSOP a surtout servi d'amuse-gueule en attendant les vraies manoeuvre : seuls six joueurs ont été éliminés, et les tapis n'ont finalement que très peu fluctué. Longue journée tout de même : il était trois heures du matin passées quand nous sommes finalement rentrés à la villa. Il faudra s'y habituer.

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J'aime la première journée des WSOP car elle me transporte vingt ans en arrière, le jour de la rentrée des classes à l'école primaire. On passe les trois premières heures à serrer la main à tous les collègues pas vus depuis trois, quatre, six mois ou un an. On se pince les lèvres en croisant les mêmes têtes de cons dont on avait secrètement espéré qu'elles ne disparaitraient durant les vacances. On hoche la tête respectueusement au passage du proviseur et des conseillers d'orientation : le directeur du tournoi, le responsable des médias, et autres costards. On pointe du doigt les moutons noirs en se donnant des coups de coude, ces élèves dont tout le monde se moque, les broke mendiant pour un buy-in à l'entrée de la classe. On refait connaissance avec ce qui sera notre environnement, lieu de travail et de détente durant deux mois, avec cette gigantesque court de récré qu'est l'Amazon Room.




Et pour le coup, l'école a bien changé. Les organisateurs ont vu les choses en grand, s'attendant à une augmentation massive de la participation avec la multiplication des tournois à petit buy-in (1,000 et 1,500$) : une nouvelle salle a été ouverte, trois fois plus grande que l'Amazon Room, elle qui était déjà plus longue qu'un terrain que football. A l'intérieur de la Pavillion Room, c'est son nom, on trouve 257 tables de poker, plus qu'il n'y a en avait l'année dernière dans les trois salles combinées. Un frisson nous a parcouru en entrant dans la salle : des tables à perte de vue, littéralement. Ca m'a rappelé ma première visite dans l'Amazon Room en 2006. Cette dernière paraît bien petite désormais, mais reste plus que jamais la salle principale : c'est là que s'y joueront tous les Day 2 et les finales, et c'est là que les bancs de presse sont installés. Cette année, les finales se joueront d'ailleurs devant les dits bancs. Je ne suis guère excité à l'idée de voir débarquer autour du banc de presse tous les fêtards alcoolisés qui peuplent habituellement les gradins des tables finales, mais cela permettra au moins de suivre de près les conclusions des épreuves.

Et c'est tout pour cette journée bien remplie, je suis en retard pour couvrir le Day 2 du 50,000$, Harper est en train de se taper tout le boulot en solo, le remords m'envahit.

Le Day 1 sur Winamax

3 commentaires:

Matthieu a dit…

c'est bien ce que je disais, tu es en forme...
nice post comme d'hab

christian a dit…

Toute la vacuité du monde... et le poker pour l'oublier.
Excellent article "mélancolico-joyeux".

Euuh, au fait, t'as pris quoi comme beurre ?

Rincevent a dit…

Très bon post as usual