mercredi 26 mai 2010

V

Wattignies, 9 heures 03. Je suis prêt, je crois. La valise est bouclée. Dans deux heures, je m'en vais. Un train vers Londres, d'abord. Un suivant vers l'aéroport d'Heathrow. Puis un vol direct à destination de Las Vegas. Si tout se passe comme prévu, on se posera à McCarran quelque part aux alentours de dix-neuf heures, heure locale. C'est le grand départ. L'exode annuel. Deux mois au milieu du désert et des World Series of Poker. Deux mois installé au même endroit, posé, sans valises à faire toutes les deux semaines, sans trains et avions à attraper en catastrophe pour aller aux quatre coins de l'Europe : Vegas est bel et bien ma seule vraie maison, fut-ce pour seulement deux mois par an.

J'ai été chercher un passeport tout neuf à la mairie ce matin. L'ancien était bien trop usagé, avec sa photo et ses pages en lambeaux, et après des dizaines de récriminations par les guichetiers de toutes les compagnies aériennes d'Europe, j'ai fini par céder, pas certain qu'on me laisserait passer cette fois-ci. Mieux vaut ne pas tenter sa chance une fois de trop. C'est avec un peu de regret que j'ai fait l'échange, disant adieu à ma jolie collection de tampons accumulés ces six dernières années, la plupart aux États-Unis. Il va falloir que j'en commence une nouvelle.

Je n'ai pas beaucoup dormi. J'ai passé une bonne partie de la nuit à travailler sur un article, un traditionnel récapitulatif de la dernière édition des WSOP, histoire de se mettre en jambes pour celle qui commence dans deux jours. Vous pouvez trouver le résultat sur le blog du Team Winamax.

J'allais écrire un truc du genre « j'ai l'impression que c'était hier... », mais je me suis ravisé. Non, je n'ai pas l'impression que c'était hier que j'écrivais un blog du même style, il y a un an presque jour pour jour, assis dans le canapé du salon à Londres aux petites heures du matin à côté d'un Cuts endormi, quelques heures avant de partir vers l'aéroport. J'ai plutôt l'impression que c'était il y a une éternité. Il y a tant de choses qui se sont produites entre temps. Ma tête est remplie de visages, d'endroits, d'anecdotes sans importance et d'événements majeurs, de moments de joie et de peine mélangés, formant une masse compacte de souvenirs qui me font dire que j'ai vieilli un peu plus vite que d'ordinaire durant ces douze derniers mois.

Dans l'année qui s'est écoulée depuis les WSOP 2009, j'ai quitté pour de bon Londres, une ville que j'avais finalement appris à aimer après un démarrage difficile et confus. Le gouvernement de mon pays a voté une loi qui va radicalement transformer l'essence de l'industrie pour laquelle je travaille. J'ai rencontré quelqu'un aussi, sans l'avoir anticipé le moins du monde, et malgré mes efforts, cela n'a pas marché comme je l'aurais voulu. Je savais que c'était plus ou moins perdu d'avance, comme le sont la plupart des relations établies à longue distance, mais j'ai essayé, payant ensuite l'inévitable prix fort des larmes et des regrets. Je me suis aussi lancé dans un projet littéraire qui s'est révélé beaucoup plus difficile à apprivoiser que je ne l'aurais pensé. Et puis j'ai continué de voyager et faire ce que ce sais à peu près faire, ce métier appris sur le tas décroché à force de chance et d'efforts, tirant sur la corde aussi loin qu'elle pourrait m'emmener. Et maintenant qu'il est temps de repartir à nouveau deux mois à l'autre bout du monde, je crois que je suis plus tout à fait la même personne que j'étais il y a an. Quelques détails, tout au plus, mais l'important réside dans les détails, non ?

Je vais couvrir les championnats du monde pour la cinquième année consécutive, et chacune de mes expériences aux World Series a été très différente de la précédente. En 2006, je débarquais à Las Vegas pour mon premier vrai travail rémunéré dans le monde du poker, après dix-huit mois de bénévolat passionné entre deux cours à la fac. Je n'étais arrivé qu'à la fin du festival, pour les deux semaines du Main Event. Tout était encore nouveau, frais, excitant. L'amateurisme dominait encore, je ne savais pas si ce machin allait devenir un métier ou non, il s'agissait plus de vacances payées qu'autre chose. C'était mon deuxième voyage à Las Vegas seulement, et dès la deuxième semaine, mon travail était plus ou moins terminé, laissant place à une joyeuse succession de fêtes éméchées et de sessions interminables de cash-game. L'année suivante, j'y retournais pour six semaines, cette fois, en tant que freelance en sur-capacité, mandaté par pas moins de trois sites différents, plus un magazine, auquel il fallait désormais ajouter ce blog, lancé pour l'occasion. Je me suis jeté dans la bataille tête de baissée, sans plan précis en tête, partant dans toutes les directions avec l'enthousiasme du débutant voulant bien faire, et expérimentais pour la première fois les longues journées de travail à l'intérieur de l'Amazon Room, la camaraderie nocturne de la salle de presse, les repas pris sur le pouce à toute heure de la journée, les articles à boucler au petit matin, boosté à la caféine, la folie intrinsèque de Vegas, et les nuis de sommeil trop courtes, dans trois hôtels différents enchaînés à raison d'un déménagement toutes les deux semaines. J'ai failli devenir fou, mais bon Dieu que j'ai aimé ça. Et c'est pour ça qu'en 2008, je recommençais, et un semblant de cohésion s'installait. J'étais mieux préparé. Cette fois, je ne travaillais plus que pour un seul site à temps plein, et quittais enfin la claustrophobie morbide des hôtel-casinos, ses prostituées et ses machines à sous pour loger dans une vraie maison à l'écart du Strip en compagnie d'une dizaine de joueurs, conférant à ma mission un semblant de normalité salvatrice. Les horaires étaient plus que jamais délirants, mais une routine s'installait. Quand 2009 est arrivé, j'étais désormais un vétéran. Je connaissais tout le monde au Rio, je savais exactement à quoi m'attendre. Je pouvais regarder de haut les petits nouveaux qui débarquaient avec l'arrogance infantile de celui qui pense avoir déjà tout vu, tout vécu à 25 ans. La popularité croissante de Twitter a permis d'insuffler un nouveau rythme au reportage, avec des centaines de joueurs racontant leur progrès en direct sur leur téléphone. Quelque peu libéré des contraintes du direct, j'ai tenté – certains diront que j'ai à moitié échoué, et je ne leur donnerai pas forcément tort – de prendre du recul, m'éloignant de la banalité quotidiennes des coups de poker pour me concentrer sur des tranches de vie, les personnages, les ambiances, les petits et grands moments qui donnent leur piment aux championnats du monde. J'ai essayé d'être un journaliste, quoi, même si le mot est bien trop grand pour décrire quelqu'un dont le boulot est de regarder des mecs jouer aux cartes.

Chaque édition des WSOP apporte une expérience différente, et cette année, j'imagine que la grande nouveauté est que je ne serai pas seul pour affronter les cinquante et quelques journées de reportage. Yuestud m'avait certes été d'une aide précieuse l'année dernière, m'épaulant lors des moments clés, et me remplaçant quand je ne pouvais être présent, mais ce n'est rien en comparaison de ce qu'Harper va pouvoir apporter cet été. On va pouvoir mettre en place une vraie dynamique de duo, planifier les journées à l'avance, partir dans plusieurs directions différentes, se relayer, être présent de manière plus complète. Le soutien psychologique sera important, aussi. Faire cavalier seul pendant deux mois contribue autant à la fatigue que les journées de travail de seize heures. Enfin, je sais pas. On verra bien sur place. Ce qui m'inquiète le plus, c'est ce putain de bouquin que je dois terminer pour le quinze aout. Je me suis donné pour objectif d'y consacrer une heure par jour durant les WSOP. S'y j'arrive à tenir ce rythme, je devrais m'en sortir sans trop de problèmes. Au pire, je connais un ou deux dealers de speed dans les bas fonds du Nord de Las Vegas. Au cas où.

La semaine précédent le départ à Las Vegas est toujours hautement stressante. Je suis un incorrigible fainéant doublé d'un éternel insatisfait. Une combinaison imparable pour se donner des migraines. Je remets toujours tout au lendemain, mais sans jamais cesser d'y penser. Résultat, je n'avance pas, et m'y mets à la dernière minute, en ayant l'impression de d'avoir fait que ça 24 heures sur 24. Et il y a cette angoisse du départ si familière, cette sensation de désastre imminent qui ne me quitte pas depuis plusieurs jours. Paradoxalement, c'est seulement une fois que nous serons installés, prêts à travailler, que je vais pouvoir commencer à souffler. Une fois que la machine est lancée, les automatismes reprennent le dessus.

Je suis assez excité, tout de même. On dira ce que qu'on voudra, mais il n'y a aucun endroit autre que Vegas où j'aimerais être durant l'été. Je ne me lasserai jamais des WSOP. C'est là que tout va se passer durant les sept prochaines semaines, et je ne veux manquer aucune histoire.

6 commentaires:

Matthieu a dit…

bon boulot Benjo, abuses pas du speed et du redbull !

Dethier Eric aka Hysteric sur BP.net a dit…

VEINARD!!!
Boulot et passion réunie dans le même cocktail, que demander de plus si ce n'est 6 mois de vacances payées par an. Cette année encore je ne foulerais pas les terres arides du Nevada et le bitume brulant de Vegas. Ceci dit consolation j'y envoie quatre poulains (dont trois des quatre admin de Belgiumpoker.net dont je fais partie) en mal de sensation et de découverte. Une belle bande qui ne manquera pas de venir te saluer et de payer un verre (un à la fois en tout cas).
On ressent le marathonien que tu es au départ de la course de l'année: le championnat du monde de coverage. Curseur affuté, ordi défragmenté, souris alimentée, focus nettoyé et prêt à déclencher, lecteur de carte aux abois, sans oublier l'éternelle calepin qui ne te quittera pas ne manquant pas de coucher sur papier les précieuses notes. Tout ces éléments qui différencie le reporter du REPORTER. Tout en nuance, dans l'ombre souvent mais abreuvant un public de l'ombre qui ne peut vivre ces moments que par procuration.
Go, va et soit le meilleur mon fils!

Anonyme a dit…

yeah, enfin le retour des notes quotidiennes du Benjo pour nous faire vivre Vegas en live!!!!

christian a dit…

Et bien... have a nice trip !

Et, à défaut de pouvoir y être (à Végas), ça sera un plaisir de t'y suivre.

PS. Je me retrouve assez bien dans ton habitude à procrastiner ;-))

Dj4y a dit…

Nice chronologie ... en espérant qu'il y en ai de belles ...d'histoires ;)

Patlegrec a dit…

Bonnes WSOP Benjo, empêche-nous de dormir pendant 1 mois !