samedi 22 mai 2010

Le meilleur album de rock'n roll de tous les temps



Cette semaine ressort officiellement un disque que j'écoute tous les jours ou presque depuis plus de six mois : Exile on Main Street, des Rolling Stones. Le double album, initialement paru en 1972, n'était plus disponible sur les circuits officiels depuis des lustres, si ce n'est sur Itunes. Ce qui n'en faisait pas à proprement parler une rareté, plutôt l'inverse même, mais suffisait en revanche à l'avoir fait tomber plus ou moins dans l'oubli - sur cette galette, on ne trouve aucun des tubes indémodables des Stones, les Satisfaction, Paint in Black, Angie et autres Gimme Shelter. A la place, on y trouve 18 morceaux formant un ensemble à la fois compact et débraillé, mélangeant rock, blues, country, soul, gospel, rythm'n blues, et que sais-je encore. Une mixture indigeste ? Loin de là. Exile, c'est la quintessence de la notion d' album, un concept né quelque part au milieu des années 60 avec les Beatles et Dylan et mort au début du siècle avec le MP3. Un ensemble de chansons cohérent, meilleur quand elles sont consommées les unes après les autres, d'un seul coup, encore et encore, sans sauter une plage.

Jusqu'à récemment, je n'avais pourtant jamais été un grand fan des Stones... L'intégrale de leurs albums (téléchargée illégallement, bien entendu) dormait sagement sur un disque dur, plus ou moins jamais visitée. Dans la bataille opposant les Beatles aux Stones, j'avais depuis longtemps choisi mon camp. Je connaissais les premiers par coeur, laissant de côté les seconds, considérés comme un bête groupe de rock' n roll à guitares avec juste quelques morceaux dignes d'intêret, ceux que j'avais entendu cent fois comme tout le monde. Et puis tout a changé en octobre dernier, en Californie, quand j'ai vu Phish interpreter Exile en intégralité. J'ai pris une claque dont je peine encore à m'en remettre, et depuis, je n'échangerais pas un baril d'Exile contre l'Album Blanc, Sergent Pepper, Rubber Soul, Revolver et Abbey Road réunis.

Je ne connais aucun autre album aussi riche, émotionnellement et musicalement. Dans Exile, les Stones mélangent toutes leurs influences américaines du XXème siècle, depuis les champs de coton jusque Elvis, adaptant leurs idoles à leur sauce plutôt que les parodiant. Guitares, basses, batteries, saxophones, pianos, orgues, harmonicas et trombones s'entremêlent, se confondent, se brouillent les uns les autres dans un joyeux bordel, la voix de Mick Jagger peinant à faire surface au dessus du magma. Après cent écoutes, on se surprend à encore découvrir tel riff de guitare, telle accroche de piano enfouie tout au fond des écouteurs. Le son est chaud, cradingue, organique, parfait dans son imperfection, on à l'impression que ça été enregistré dans une cave humide sentant la sueur et la bière rance. Et c'est d'ailleurs exactement le cas : en 1971, les Stones avaient fui l'Angleterre et ses 97% de taxes sur les artistes - d'où le titre de l'album - pour composer dans un manoir du Sud de la France, rapidement devenu un lieu de débauche et d'excés en tous genres, faisant s'étirer le processus créatif sur plusieurs mois. Sieste la journée au soleil de la Méditérranée, drogues et whisky le soir, et improvisations interminables jusqu'au petit matin : l'album entier est empreint de cette ambiance paresseuse, foutraque, toujours au bord de la rupture, rock'n roll, quoi. Mais en même temps, ça tient majestueusement debout : il fallait une sacrée bande de zicos pour arriver à créer un bordel aussi organisé, un chaos si précisément calculé, un ensemble de chansons aussi diverses mais indissociables l'une de l'autre.

Donnez moi Sweet Virginia et j'ai envie de chanter en coeur au coin du feu au rythme des coups de tom de Charlie Watts. Donnez moi Rip this Joint, et je mettrai le feu à la piste de danse d'un bouge crasseux du Tennessee. Donnez-moi Shine à Light, et je serai téléporté dans une église de Harlem, priant pour que le Bon Dieu vous éclaire de sa flamme. Donnez moi Stop Breaking Down, reprise titubante de Robert Johnson, pour me retrouver dans le Mississipi de la Grande Dépression. Donnez moi Happy, l'hymne à la joie version Keith Richards, on se saoulera toute la nuit, et merde aux conséquences. Donnez-moi Tumbling Dice, et je jetterai les dés à travers la table de craps d'un casino de Las Vegas, maudissant les femmes, joueuses de bas étages, tricheuses comme pas deux. Mais donnez-moi Loving Cup, et peut-être bien que j'aimerais boire un verre de ta coupe d'amour, bébé, histoire d'aller et venir toute la nuit. Et donnez moi aussi Sweet Black Angel, Rocks Off, Casino Boogie, Let it Loose, et les autres, il n'y a rien à jeter.

Dans Exile, les Stones font la fête jusqu'au petit matin, jusqu'à s'y perdre, avec tout les regrets, les remords, les gueules de bois et les overdoses que cela implique. Et à la fin, quand ils reviennent pour le dernier rappel avec Soul Survivor, on se rend hagard, heureux, et un peu coupable, comme à la fin d'une soirée qui a duré un poil trop longtemps, quand les premiers rayons du soleil filtrent à travers les volets clos, transperçant les cadavres de bouteilles et les corps avachis sur le canapé.



Définitivement l'album que j'emporterais sur la proverbiale île déserte. Ou tout du moins dans la voiture pour faire le trajet au Rio tous les jours et tous les soirs durant les sept prochaines semaines...

8 commentaires:

jp magne a dit…

Je pense que tu pourras postuler à Rock'n'Folk avec ça...ou alors faire de la radio ;-)

David a dit…

Bienvenue au club !

Pierre Salsac aka Pedro Pok a dit…

Les articles se rapporchent...

Cool !!!

Welcome to the 4th WSOP of this blog (traduction plus qu'approximative - lol).

Bonnes "séries mondiales de poker", Benjo !!!

Anonyme a dit…

Arf ! Ne fais pas des titres du genre "meilleur de tous les temps" surtout avec des albums rock c'est IMPOSSIBLE ! C'est musicalement hérétique, (Radiohead, the Beatles, The Ramones, Elvis, Hendrix, etc, etc, etc....).
Enfin, l'écueil ultime, c'est que la musique, c'est proustien comme truc, le meilleur album c'est toujours celui associé à une époque et à des souvenirs sinon tout le monde aimerait la même chose.

Benjo a dit…

Je l'ai fait exprès. Et du reste, j'ai été éduqué avec High Fidelity. Je suis donc fervent partisan des Top 5 et autres classements. Et j'ai bien mis "Rock'n roll", pas "rock".

Exile on Main Street est le meilleur album de rock'n roll de tous les temps.

"le meilleur album c'est toujours celui associé à une époque et à des souvenirs sinon tout le monde aimerait la même chose."

Il y a beaucoup de gens qui aiment de la merde et c'est très bien comme ça.

tg94 a dit…

Amen ...

Cette album, je l'emmènerais dans ma tombe (véridique lol )

Honnêtement, c'est un plaisir de te lire, et ce, peu importe le sujet.

Bonne chance pour Vegas

kipik a dit…

je savais bien que tu étais un gars bien ;)

Anonyme a dit…

Rien à voir avec l'article, mais qu'en est il de la nouvelle loi sur le poker en France?
Est ce que les joueurs Français ne pourront plus s'affronter qu'entre eux et fini le sunday million, ou y a t'il eu des changements?