dimanche 7 mars 2010

I made the news today oh boy

L'hystérie de masse s'est déclenchée à 14 heures 10 très exactement. A ce moment précis, je me trouvais dans la régie de Sunset+Vine, l'équipe télé en charge de produire et diffuser sur Internet l'étape allemande de l'European Poker Tour à Berlin. Faute de place, les moniteurs, tables de mixage et écrans de contrôle avaient été installés dans un couloir du second étage de l'hôtel Hyatt de la Potsdamer Platz, tandis que le tournoi se déroulait un étage plus bas, dans une grande salle de conférence. Mis à part le fait que nous étions au beau milieu des quartiers résidentiels de l'hôtel, on avait vu pire, comme régie, au cours des trois années d'existence de l'EPT Live.

Assis à mon poste, j'étais en train de commenter en direct les demi-finales du tournoi avec mon compère Alexis Laipsker. La partie avait commencé depuis un peu plus de deux heures. L'action allait bon train, ni plus ennuyeuse ni plus excitante que d'habitude. Les joueurs sautaient tandis que nos blagues douteuses fusaient. La routine.

Puis Carsten Joh s'est impliqué dans un pot contre Stefan Huber. La présentatrice de l'EPT Michelle Orpe était en train de parler avec un joueur récemment éliminé, enchaînant les banalités d'usage. Moi et Alexis restions silencieux tandis que la bande-son de l'interview défilait par dessus les images de la table télé.

Le croupier a retourné la rivière, un neuf de carreau, et la caméra s'est fixée sur Joh, à qui c'était le tour de jouer. Le visage grave, l'allemand se mit à tripoter ses jetons, réfléchissant s'il devait miser ou non. Je soupirai tandis que Miss Orpe s'extasiait une fois de plus sur la prestation du joueur récemment éliminé qu'elle interviewait – une scène vue et revue. Puis, d'un coup, le bordel a commencé.

J'ai d'abord entendu une série de cris dans mes écouteurs. A l'écran, les joueurs assis aux tables du fond se sont levés d'un bond, tandis qu'au premier plan, une partie du rideau noir dressé autour de la table télévisée se déchirait. En même temps, un effroyable bruit s'est fait entendre, mélange de verre qui se casse, de chaises qui se renversent et de je ne sais quoi d'autre. Carsten Joh s'est retourné, et s'est levé ainsi que les autres joueurs de la table télévisé. A ce moment, le plan s'est brouillé, des pieds sont apparus à l'écran, sans doute que le caméraman a enlevé la caméra de son épaule pour regarder ce qu'il se passait.

Moins de dix secondes s'étaient écoulées depuis le premier cri. « Wow », j'ai soufflé dans le micro. « Oh là là. Y'a un accident. » Incapable de former une pensée cohérente, je disais les premières choses qui me passaient par la tête. « Le plateau s'est écroulé, on va être obligés d'arrêter. » Ma réaction initiale fut de penser qu'un banal pépin venait de se produire sur le plateau. Un projo qui vient de se casser la gueule, ou un faux mur qui vient de se péter la gueule. Mais immédiatement, je savais que ce n'était pas le cas. Personne ne se met à gueuler comme un putois pour une lampe qui vient de péter. A l'écran, le chaos. Des gens qui prennent refuge sous les tables de poker, crient, fuient, tentent de s'échapper. Mais s'échapper de quoi ? De qui ? Impossible de savoir.

Le réalisateur, Laurence, a envoyé la pub. Silence dans la régie. Tout le monde s'est levé, et un groupe de commentateurs s'est formé autour de la console de montage. Sur les écrans, difficile de comprendre ce qu'il se passe. Des tables et des chaises renversés. Un ou deux pèlerins hébétés qui regardent autour d'eux, se demandant ce qui vient d'arriver. « Retournez à votre poste, bordel », a gueulé Laurence. On a obéi avec diligence, mais quelques secondes plus tard, le mot d'ordre changeait radicalement. « On évacue la salle ! »


(merci à Zygomatik pour l'enregistrement)

Évidemment, maintenant que tout est terminé, qu'on sait à peu près ce qu'il s'est passé, qu'il est établi que personne n'a été grièvement blessé, etc, etc, tout cela semble anecdotique. Et c'est exactement ce que c'est : une anecdote, que je raconterai surement à foison à mon retour, en insistant sur les détails amusants. Mais sur le coup, durant les deux petites minutes qu'a duré la confusion, j'avais la peur au ventre. C'était insupportable, et interminable. Je n'avais pas peur car j'étais au contact du danger (contrairement à certains de mes confrères qui se trouvaient au beau milieu du foutoir un étage plus bas), mais parce qu'au contraire j'ignorais ce qui était en train de se passer. Ou, peut-être parce que, finalement, je ne savais que trop bien ce qui était en train de passer. L'hypothèse du tremblement de terre ayant été rapidement écartée, la menace terroriste semblant bien improbable, il ne restait plus ou moins que quelques événements capables de causer une panique telle qu'on venait de l'observer sur nos écrans. Une explosion, un incendie, peut-être. Ou alors... Après tout, nous étions au beau milieu d'un tournoi de poker... Avec un millions d'euros pour le vainqueur... Et de la publicité un peu partout dans la presse durant toute la semaine qui avait précédé... Ouais, on avait affaire à un braquage.

J'ai descendu les marches de l'escalier de secours, et, pas rassuré, j'ai poussé la porte du premier étage. En une seconde, j'ai pris conscience que peu importe ce qui s'était passé, l'incident était terminé. Il ne s'était écoulé que cinq minutes tout au plus depuis la coupure d'antenne, mais le danger était manifestement écarté. Point de cris, de gens qui courent pour sauver leur vie. Non, juste des groupes de gens se formant et discutant de la situation, choqués pour certains, pleurant parfois, mais sains et saufs.

Le lobby de l'hôtel était plein à craquer. Tout le monde était très excité. Je suis tombé sur Michel Abécassis qui me confirma que l'EPT de Berlin avait bel et bien été braqué. Michel était aux premières loges au moment de la panique, disputant le tournoi de Pot-Limit Omaha et je commençai a collecter les détails de ce qui s'était passé, ou tout du moins ce que l'on croyait qu'il s'était passé. Car chacun avait sa version de l'histoire. Le bal des rumeurs pouvaient commencer. Ils étaient deux, quatre, six, douze. Ils étaient armés de flingues, couteaux, machettes, fusils à pompes, kalachnikovs, grenades et mitrailleuses. Ils sont repartis avec deux cents, cinq cents, huit cents mille, voire un million d'euros. On a entendu un, deux, trois coups de feu. Une, deux, huit, vingt personnes ont été blessées. Le téléphone arabe allait tourner à plein régime sur Twitter, Facebook et les gros forums de poker de toute la planète. Le soir-même, plusieurs grands journaux, agences de presse et chaînes de télé (y compris françaises) allaient relayer l'information, mentionnant certains détails fantaisistes sans la moindre vérification. Pour ce que j'en sais à l'heure actuelle, absolument aucun coup de feu n'a été tiré, le butin n'est guère plus haut que 250,000 euros (il aurait pu être beaucoup plus élevé sans l'intervention d'une employée qui se serait saisie d'un sac durant la confusion du braquage), et les armes utilisées se limiteraient au revolver (dont l'authenticité n'a même pas été prouvée) et à la machette (!)

Une seule chose était sure, quelques minutes après le drame : les malfaiteurs n'avaient sérieusement blessé personne. C'est la panique causée par leur présence qui, elle, avait entraîné quelques contusions, bleus et coupures parmi les 400 et quelques joueurs, médias, croupiers et superviseurs présents dans la salle du tournoi. Je me suis immédiatement inquiété de la santé de mon confrère Harper : présent au milieu de la cohue, il s'en était tiré sans bobo (le joueur Clément Thumy fut l'un des rares blessés, ayant trébuché les mains en avant sur du verre pilé). Le récit d'Harper illustre bien la rapidité avec laquelle tout s'est produit, et la confusion qui régnait. « J'étais en train de regarder la table de Marc Inizan » me dit-il, « quand j'ai entendu un bruit sourd. Je me suis retourné, et ai vu un type courir à travers les tables, suivi de deux cris perçants. Puis tout le monde s'est mis à courir et à hurler. J'ai aussitôt pensé à un incendie, ou une explosion. Je me suis mis à courir dans la direction opposée de la supposée catastrophe. J'ai repéré une porte, et je me suis engouffré. Je me retournais tous les deux mètres en me disant que j'étais foutu. J'ai repéré une porte ouverte, et je me suis engouffré. C'était du chacun pour soi, les gens se marchaient dessus, essayaient désespérément de sortir le plus vite possible. » La réaction de groupe que l'on entrevoit ici fait froid dans le dos. « Cela en dit long sur la nature humaine », a commenté Michel. Il y aurait pu avoir des morts, quand on y songe. Non pas à cause des braqueurs, mais à cause du mouvement de foule. Ça me rappelle ce type qui, en 1913, à gueulé « au feu » lors d'une teuf' bondée dans le Michigan. Il avait dit ça pour rire. Bilan : 73 morts.

Avec Harper, on s'est posé dans la chambre d'Arnaud Mattern pour décompresser. Un texto de Sunset+Vine m'informa qu'une décision concernant la reprise ou non du tournage allait être faite à 16 heures. Les dernières images que j'avais aperçues en régie montraient les jetons des joueurs éparpillés un peu partout sur les tables et sur le sol. Comment reprendre le tournoi dans ces conditions ? J'étais persuadé que l'EPT Berlin n'allait jamais reprendre. Samuel Chartier a débarqué avec sa propre version des faits. Apparemment, un joueur allemand assez connu aurait en partie (ou en totalité) lancé la panique en déboulant dans la salle du tournoi en criant et en hurlant.

Je recoupe les nombreuses rumeurs en ma possession, et ensemble, on essaie de reconstituer le scénario du braquage. Un tri s'impose : on aurait vu deux types se balader avec des fusils à pompe. La femme de Thomas Kremser aurait été tenue en joue. La sécurité n'était pas au top, et les voleurs ont eu tout le le loisir de constater la facilité d'accès à la caisse durant les premières journée du tournoi. Des journalistes seraient tombés nez à nez avec les braqueurs en ouvrant la porte de la salle de presse. Pour tout cela, info ou intox ? D'après Manu (Team770) qui a pu observer un morceau de la scène depuis le balcon du premier étage, les mecs ont eu un peu de mal à trouver la sortie de l'hôtel, fonçant vers la salle de presse avant de trouver les escaliers, puis se dirigeant vers les ascenseurs avant de finalement foncer vers la sortie donnant sur le centre commercial. Incroyable, mais vrai. Stress passager ? Cela indiquerait à la fois un boulot d'amateur, et un boulot « extérieur » : des joueurs de poker ayant eu l'idée du braquage durant la semaine auraient sans problème mémorisé un basique plan du bâtiment sans avoir à se forcer.

J'allais compléter quelques pièces du puzzle en revenant en salle de presse. L'un de mes confrères allemands avait filmé la scène. « Tu vas en faire quoi ? », je lui ai demandé. « Oh, je l'ai déjà vendue à la télé allemande », me dit-il comme si c'était l'évidence même. « Tu es riche ? », je dis. « 4,500 euros », répond t-il en haussant les épaules. Il lance la vidéo, filmée depuis la porte de la salle du tournoi en direction de la caisse où les joueurs s'inscrivaient pour les épreuves. Je vous laisse regarder par vous-mêmes. On y voit un vigile héroïque tenter de stopper les deux voleurs (les autres s'étant apparemment déjà enfuis) en leur balançant divers objets non identifiés. Le vigile arrive ensuite à s'emparer d'un sac (contenant l'argent, bien sur), et entreprend de plaquer un voleur. L'autre s'enfuit, et revient quelques instants plus tard armé de ce qui semble être un poteau d'un mètre de long. Sous la menace, le vigile laisse échapper son prisonnier, et les deux hommes s'enfuient.

On ne sait pas ce qui s'est passé avant (le départ du braquage), on ne sait pas ce qui s'est passé ensuite (leur fuite). Je ne saurais même pas vous dire si les types ont été arrêtés ou non, mais je pencherais plutôt pour la négative. Ce qui choque, par opposition à la violence de l'affrontement entre les trois protagonistes, c'est la placidité des observateurs présents dans le champ de la caméra. Loin de venir en aide au vigile, les passants regardent, s'arrêtent, mais ne semblent pas décidés à intervenir. « Ce qu'il faut comprendre », me dit plus tard le vidéaste, « c'est que ça s'est passé tellement vite que personne n'a eu le temps de piger ce qui se passait. J'ai filmé par réflexe. Pour autant que je sache, cela aurait pu être deux types en train de se battre, avec un agent de sécurité s'interposant. Je n'ai pas réalisé avoir affaire à un vol à main armée avant que l'incident ne se termine, et les autres gens non plus, je pense. »

Vers 17 heures, les tournois reprenaient dans la salle du tournoi nettoyée et remise en ordre. Les épreuves jugées mineures furent annulées, tandis que le High-Roller et le tournoi féminin reprenaient leur cours sans trop de dispute au niveau des tailles des tapis des joueurs dont les tables avaient volé durant la cohue. Incroyablement, le Main Event redémarrait lui aussi sans encombres. La vie continuait, ainsi, mais tout le monde gardait en tête ce qui s'était passé. Dans la régie, on se préparait pour reprendre la diffusion... Jusqu'à ce que l'équipe télé nous annonce qu'il n'y aurait pas de reprise de la diffusion. La partie allait continuer caméras éteintes, avant de reprendre le lendemain pour la finale. Pendant ce temps, l'écho des rumeurs s'intensifiait. Chacun partageait ses histoires héroïques en salle de presse, tandis que l'on débattait sur ce qui s'est ou non passé. Harper a continué le reportage de manière admirable. Un vrai guerrier, ce gamin.

*****

02H12 à Berlin, et j'en ai déjà plus qu'assez de cette affaire. J'ai passé la soirée sur le net à consulter tous les sites et forums imaginables. Je suis consterné par la réaction des médias généralistes, qui ont tous foncé tête baissé dans le panneau, reprenant les informations les plus fantaisistes sans la moindre vérification. Des Kalachnikovs, et 800,00 euros dérobés. Sur France 2, au 20 heures, bordel de merde ! Et les journalistes des autres nations répètent les mêmes conneries, si j'en crois les confrères. Preuve que ce que je répète depuis des années est vrai : les grands médias se foutent royalement du poker, sauf quand un type meurt, se drogue ou tue quelqu'un. Mais il est vrai que cela devait arriver un jour. Six ans après le braquage de l'Aviation Club de France durant le WPT, la vigilance des organisateurs de tournois européens s'était un peu assagie. La sécurité des épreuves, surtout celles organisées hors de casinos établis, était finalement assez relative. Et je n'écris pas ça dans l'idée de porter un blâme : moi-même, je ne me suis jamais senti en danger durant mes cinq années à suivre le circuit, malgré les montagnes de pognon qui passent devant mes yeux et les personnages louches que je croise régulièrement, drogués, mafieux, ex-taulards, fraudeurs à la petite semaine, experts en magouilles financières et maquereaux présumés.

Pour sur que je me souviendrai de cette journée complètement folle. Pas le casse en lui-même, mais ce qu'il a généré comme réactions : la panique à l'intérieur de la salle, et la reprise de l'information par tous ces médias qui n'étaient pas présents sur les lieux.

Mes journées sur le circuit du poker international se suivent et se ressemblent. Heureusement que de temps en temps, il se passe quelque chose. De temps en temps seulement.

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Prems

...Et heureusement il ne t'ont pas pris en otage (à mon avis il pourrait demander 800.000 de plus pour ta tête, winamax à les moyens ;)

Dr Spades a dit…

merci encore une fois.
pour ce qui est des infos sur les grands médias généralistes ce n''est pas compliqué, quasi à chaque fois que tu connais un peu le sujet sur une info tu te rends compte qu'il y a une coquille, quand ce n'est pas carrément un tissu de conneries.

Dr Spades a dit…

tiens dépêche de l'AFP :
"... Selon des informations diffusées sur le site internet du quotidien Berliner Tageszeitung (BZ), la bande armée de Kalachnikov et de grenades a dérobé 800.000 euros en ramassant les mises des joueurs disposées sur les tables. ..."

Eiffel a dit…

et moi qui pensait que les billets posés sur la table étaient des faux, persuadés que personne n'était suffisamment stupide pour poser de vrais billets sur une table...

faut-il être aussi limiter intellectuellement pour comprendre que l'on met une "représentation" de l'argent, et que l'on touchera un virement (ce qui doit être fait d'ailleurs!) sur son compte ?

il est bien heureux qu'il n'y ait pas de morts dans cette affaire... et j'ose espérer que désormais, on cessera ces enfantillages de grandes personnes en posant de vrais billets sur la table...

Pierre Salsac aka Pedro Pok a dit…

Merci "Benjo" pour ces informations avisées.

Ca m'en a inspiré un article d'ailleurs...

http://borninwestphalia.blogspot.com/2010/03/braquage-lors-de-lept-berlin-le-poker.html

PS : Pense à prendre un gilet par balles la prochaine fois dans tes valises (lol).

Eiffel a dit…

+1 à DrSpades pour "chaque fois que tu connais un peu le sujet sur une info tu te rends compte qu'il y a une coquille, quand ce n'est pas carrément un tissu de conneries"

la dépêche de l'AFP est affligeante de désinformations !!!

Patlegrec a dit…

Benjo, ton lien sur le braquage e l'ACF ne fonctionne pas.
Par ailleurs, c'est toujours un plaisir de te lire.

Benjo a dit…

Merci, c'est corrigé. Je vous conseille chaudement de cliquer désormais, le récit de John Arieh vaut son pesant de cacahuètes. A coté, le braquage de Berlin fait pâle figure :-)

Anonyme a dit…

Personne pour relever de quelle chanson le titre est inspiré ?