mercredi 24 février 2010

Of all the gin joints, in all the towns, in all the world

Par je ne sais quel concours de circonstances, je me trouve actuellement à Las Vegas. Je pourrais être n'importe où dans le monde pour traduire ce putain de bouquin à propos de Las Vegas, et c'est à la source que j'ai atterri. Dans l'antre de la bête. Au cœur des ténèbres.

Tout s'est passé très simplement, en fait, et de manière assez précipitée. Comme vous le savez surement déjà, PokerStars a officiellement lancé son premier circuit sur le sol Nord-Américain, intelligemment appelé le North American Poker Tour. Cinq ans après la création de l'European Poker Tour, il était plus que temps que PS dédie enfin un circuit à son marché principal. Le coup d'envoi se déroulait au Venetian, hôtel cinq étoiles, imitation en modèle réduit de la Cité des Doges à la sauce végassienne. Madeleine devait s'y rendre pour assurer ses fonctions de coordinatrice des médias. « Viens avec moi ! », qu'elle m'a dit la semaine dernière. « On partagera une suite ! Ça va être rigolo ! » Cinq minutes après, je proposai un article à mon ami Jerôme Schmidt, rédacteur en chef du magazine 52. Une heure plus tard, j'avais un billet d'avion, un dossier et une interview dans les tuyaux. Trois jours après, j'étais à Vegas, complètement à l'improviste, avec pour seul bagage un sac contenant mon ordinateur et deux jours de fringues propres. De l'inattendu, de l'imprévu, avec dix heures d'avion au milieu : tout ce que j'aime.

Si vous êtes un fidèle lecteur de ce blog, vous savez quelle fut ma première destination après avoir signé le formulaire d'immigration et récupéré la voiture de location à l'aéroport. Oui, une heure à peine après l'atterrissage de mon avion en provenance de Londres, je croquais avec bonheur dans mon premier Double Double de l'année 2010. Ah, In-N-Out Burger, tu m'avais manqué. C'est seulement après que je me suis rendu à l'hôtel pour investir la suite. Le Venetian arrive en deuxième place dans mon classement personnel des meilleurs hôtels de Vegas, malgré l'odeur bizarre qui règne dans le casino. Qui a bien pu penser que c'était une bonne idée de vaporiser du désodorisant pour WC dans l'ensemble de la propriété ?

Je me suis rapidement assis à une table de black-jack, histoire de vérifier si la semaine allait être bonne ou non. Bingo : j'ai pris soixante dollars avant de me lasser. Un bon présage. Je suis remonté dans la chambre pour écrire un peu, puis suis tombé dans le coma vers sept heures du soir, victime du décalage horaire. Je me suis réveillé deux heures plus tard pour retrouver deux confrères de Vegas au rez de chaussée, complètement explosé, arrivant à peine à garder les yeux ouverts. On a mangé dans un resto pas terrible et bu des coups devant les machines à vidéo poker. En théorie, la bibine est gratos quand on met un billet dans la machine, mais en pratique, on s'entête et on se retrouve souvent à payer vingt dollars la Corona, sauf coup de pot monstrueux, ce qui n'a pas été le cas.

Le lendemain, je me suis réveillé atrocement tôt, jet-lag oblige, et observé ma routine habituelle d'arrivée à Las Vegas. Un tour au Fry's pour consulter les derniers DVDs, l'Urban Outfitter pour les T-shirts et bouquins branchés (je vous conseille chaudement l'anthologie de Vice Magazine, je connaissais pas, c'est génial), puis direction l'ouest pour le Red Rock Canyon. Autoroute 215, sortie Charleston, et tout droit jusqu'aux montagnes. Vingt minutes de route à tout casser depuis le Strip. Les cieux étaient enneigés, je n'avais jamais vu le Canyon de cette manière.

Après, j'avais une furieuse envie de jouer au poker, alors je suis rentré à l'hôtel. Pas de liste d'attente en 1$/2$ No Limit : je m'assois immédiatement avec 200 dollars. Littéralement deux minutes plus tard, je trouve As-Dame de trèfle en début de parole. Un joueur limpe, je mets dix dollars. C'est payé par mon voisin et deux limpers. Le flop amène deux trèfles, plus un tirage ventral avec un Roi et un 10. Je mise 15. Payé deux fois. Le turn est un 4 de trèfle. J'ai le jeu max. Je check. Mon voisin mise 40 dollars. Je suis le seul payeur. Rivière : un 6 de pique. J'ai toujours la meilleure main possible, et j'adore Vegas. Je checke comme le margoulin que je suis. Le mec réfléchit, et dit « tapis ». Je manque de tomber de ma chaise tellement je pousse les jetons vite. Le mec est dégouté, il a une couleur avec Valet-6 de trèfle. Ah ben oui, mais fallait pas t'embarquer dans le coup en début de parole avec une semi-poubelle, coco.

Je viens à peine d'arriver que j'ai déjà 420 dollars sur la table. Hélas, ce profit s'évapore rapidement : je fais un brelan de Rois sur la rivière (avec Roi-Dame) contre un mec qui a trouvé sa ventrale sur le tournant, puis je trouve une paire de Rois et part à tapis avant le flop contre le mec qui m'a doublé d'entrée. Il a une paire d'As, bien entendu. Je quitterai néanmoins la table gagnant, grâce à une couleur trouvée au turn contre un vieux complètement à l'Ouest. Profit : 160 dollars. La table était magique, je serais bien resté plus longtemps, mais hélas je ne suis pas en vacances. Tout de même, quel bonheur de gagner un peu à Vegas. Cela semble être une chose tellement difficile pour moi.

Je suis remonté pour bosser un peu et Madeleine est arrivée tard dans la soirée. On a mangé dans un autre resto pas terrible, et je me suis à nouveau couché tôt. Le lendemain, les choses sérieuses commençaient avec la traditionnelle sauterie d'avant-tournoi organisée par PokerStars au Tao, la boîte du Venetian. Je n'avais absolument rien à me mettre, et me suis donc rendu au Premium Outlets (autoroute I15 vers le nord, sortie Charleston Est), où l'on trouve à peu près toutes les grandes marques de fringues possibles et imaginables pour un prix imbattable. Pour 300 dollars seulement, je suis reparti avec trois paires de chaussures (25 dollars les Stan Smith, à ce prix c'est presque un crime), des sous-vêtements pour la semaine, deux pantalons, trois T-shirts, et deux chemises assez classe. Je me suis offert la coupe de cheveux la plus chère de l'histoire au salon du Venetian, mais ça va, le coiffeur ne m'a pas trop raté.

Dans la salle de poker, un tournoi de charité/célébrités battait son plein. « Tiens, pour une fois, il y a des gens vraiment connus », glissa un confrère, faisant référence à l'utilisation parfois exagérée du terme « célébrités » pour qualifier ce genre d'épreuves. Je vous laisse juges : j'ai pu notamment croiser l'acteur Christian Slater, le légendaire guitariste Slash, mon héros de jeunesse Tony Hawk, Jason Alexander de la série Seinfeld (ça serait bien qu'il arrive à convaincre Larry David de venir jouer ce genre de trucs), Marlon Wayans, Brad Garret, des gros bras de l'UFC, quelques mannequins, et le lot des joueurs PokerStars habituels, plus Phil Hellmuth, jamais le dernier pour lécher le cul des célébrités et semi-célébrités du show-biz.

Phil Hellmuth s'est d'ailleurs ensuite fait refouler sans ménagement de la séance photo style « tapis rouge » par l'attachée de presse de PokerStars, qui n'avait guère envie de voir un logo concurrent se balader au milieu des joueurs et stars siglées PS. « Tu t'es fait jeter, Phil ? », je lui ai lancé. « Ouais », qu'il me répondit, ajoutant : « Pour être honnête, j'aime ça ! » Les agents de sécurité étaient un peu nerveux, et je me suis fait bousculer à plusieurs reprises. Il est vrai que les touristes éméchés ne manquaient pas en ce vendredi soir.

Quelques minutes plus tard, j'aperçois Teddy Monroe sortant de la salle de poker, bling-bling de la tête au pieds, portant sur la tête son traditionnel casque audio tapissé de diamants, observant le ballet des célébrités sur le tapis rouge avec un air intrigué. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Monroe est un gros joueur de cash-game au style et à la réputation assez extravagants, répondant au surnom de « Iceman ». Pas du genre à faire dans la modestie, Monroe avait lors des WSOP 2007 acheté un espace publicitaire dans l'Amazon Room disant : « Viens défier le meilleur joueur de Limit Hold'em du monde, quand tu veux, où tu veux, pour autant que tu veux ». Je hoche la tête en le voyant passer. Il vient immédiatement à ma rencontre, la main tendue : « Hé ! Mec ! Ça fait un bail, quoi de neuf ? » Je précise que c'est la première fois de toute ma vie qu'il m'adresse la parole. J'adore ce mec. « Hé ! Iceman ! », que je réponds, avant d'ajouter en plaisantant : « Vas sur le tapis rouge, les photographes t'attendent ! » Sans se démonter, Monroe répond « Ouais, ouais, pourquoi pas. J'ai l'habitude de ce genre de conneries. » Puis de marcher d'un pas confiant vers le tapis rouge. L'attachée de presse l'arrête, n'ayant aucune idée de l'identité du bonhomme. Pas trop sure d'elle, elle lui colle un patch « PokerStars » sur la poitrine, et voilà Monroe paradant devant les photographes et les caméras. J'adore.

Après, il était temps de rejoindre la fête. Continuant dans la tradition RNB et hip-hop instaurée lors de leurs dernières grosses fêtes d'avant-tournoi, PokerStars avait cette fois fait venir le rappeur T-Pain, dont vous avez déjà surement entendu l'excellente parodie « I'm on a Boat » enregistrée avec deux comédiens du Saturday Night Live. Là où Nelly (WSOP 2009) et Kelly Rowland (PCA 2010) s'étaient avérés tout à fait politiquement corrects et inoffensifs, T-Pain allait être une autre paire de manches. Bon, je ne suis absolument pas un fan de son hip-hop abusant un peu trop de AutoTunes (le programme informatique qui vous remet la voix en place si vous chantez faux), mais le gaillard m'a conquis dès sa montée sur scène : « OK, euh... J'ai trente minutes pour expédier cette connerie, et j'ai un peu bu. » Suivi de, sans prévenir : « J'ai un pénis de taille normale. Il n'est ni gros, ni petit. »

Ainsi aller commencer un numéro de stand-up tout à fait hilarant devant une foule à 99,9% blanche. La musique importe peu, le public est conquis d'avance : T-Pain ne prend même pas la peine de finir les couplets, le play-back fait le reste, et arrête généralement ses morceaux après le refrains, passant immédiatement à la suite. Entre cette parodie de musique, les blagues fusent, et T-Pain en met plein la gueule à un public ravi :

« Comment ça va, les filles ? Hein ? Hé, fermez vos gueules, les putes ! »

« Ceux qui ont plus de 1,000 dollars sur leur compte en banque, levez la main ! » (bien entendu, tout le monde obéit)

(en direction du coin VIP) « Hé, les enfoirés de bourgeois, comment ça va au fond ? »

(après un « I'm on a Boat » d'une minute chrono) « Hé, qui a un bateau ? Pas moi, c'est un truc pour riches blancs ! »

Bref, une bonne partie de rigolade, pas le moins du monde tempérée par l'open-bar et la présence de nombreux confrères et amis joueurs. A minuit, les portes de la boîte ouvrent, les pétasses blondes à gros nichons envahissent le dance-floor au bras des trouducs de Los Angeles, et il faut désormais payer les boissons : je m'enfuis avec Matt de PokerListings, déjà bien bourré avec ma douzième Corona à la main gauche, et la treizième à la main droite.

On titube jusqu'au Casino Royale pour un peu de Pai-Gow, mais ce casino de troisième zone n'en propose pas. On poursuit jusqu'au Harrah's, et je maintiens assez de lucidité pour correctement arranger les mains que me distribue la croupière. Le Pai-Gow n'est pas si facile à jouer quand on est en état d'ébriété.

On reste à jeu au bout d'une demi-heure. Blasé, je propose de poursuivre au casino suivant. On fait l'impasse sur l'Imperial Palace et le Flamingo pour atterrir au Bill's Gambling Hall. J'ai déjà un plan en tête. A cette heure tardive du week-end, l'endroit grouille des fêtards fauchés et alcoolisés qui caractérisent un établissement de cette classe. Je pose cent dollars sur une table de roulette, et laisse Matt prendre le contrôle des mises. Un bon choix : il n'arrive pas à perdre, et l'on accumule rapidement assez de jetons pour passer à la seconde partie du plan, qui est de graisser la patte du videur à l'entrée du Draïs, l'after la plus chaude de Vegas, et terminer la soirée sur le dancefloor aux frais du casino. A ce stade, j'étais déjà en pilotage automatique depuis longtemps.

Je ne me souviens plus à quelle heure je suis rentré... Je n'étais surement pas beau à voir. Par contre, je me souviens bien à quelle heure j'ai fini par me trainer hors du lit, malade et encore ivre : quatorze heures, soit bien après le départ du tournoi que j'étais censé couvrir. Une faute professionnelle seulement partiellement excusable par le fait que je n'avais pas à faire de reportage en direct. Comble de l'atrocité, il me fallait rendre la voiture de location à l'agence au plus vite, sous peine de casquer un jour de plus. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé conduisant sur le Strip à la vitesse d'un escargot, le cerveau embrumé et les mains tremblantes sur le volant. J'ai bien entendu réussi à me paumer en route, manquant la sortie vers l'aéroport.

Ça, c'était samedi matin. Présentement, il est mardi après-midi et je ne suis pas sorti une seule fois à l'air libre depuis. Cette toute première étape du NAPT à Vegas s'est révélée être un franc succès, avec 872 joueurs au départ. Pas une mince performance quand on pense que le tournoi a été annoncé au public il y a seulement six semaines. J'ai passé les journées qui viennent de s'écouler entre les tables du tournoi et la salle de presse, prenant des notes sur l'action, rendant compte des progrès des français sur Twitter (je m'étais juré de ne pas faire de « coverage », mais on ne se refait pas), tout en avançant sur le bouquin de Pauly. Je n'ai pas trouvé le temps de m'installer à nouveau à la table, si ce n'est pour le tournoi médias qui s'est conclu assez rapidement. Je me couche tous les soirs à minuit, et suis debout chaque matin à huit heures, donnant à mes journées un semblant de normalité assez rafraichissant dans une ville telle que Las Vegas. Le contrepoint, c'est que je n'ai pas grand chose à raconter. Je prévois de me lâcher pour ma dernière soirée à Vegas, mercredi soir.

Il reste 16 joueurs dans le tournoi principal à l'heure où j'écris ces lignes, majoritairement des américains. Quatre français ont fait l'argent sur la petite vingtaine qui avaient pris le départ, dont Fabrice Soulier avec qui j'ai dîné hier soir en compagnie de quelques autres compatriotes (merci Fabrice pour l'invitation). Demain se tiendra la finale, pendant laquelle j'aurai un entretien avec le joueur de poker le plus célèbre du monde (en tout cas l'un des cinq plus connus, aisément). Je l'ai déjà croisé des centaines de fois mais je suis tout de même nerveux comme jamais.

12 commentaires:

mr4B a dit…

sympa ce récit. Je suis déçu tu as oublié de mentionner le twit reçu depuis l'autriche par Gabriele et fab aka mr4B ;)

Frédéric "LCF" Dupont a dit…

Enorme ce post !
je me suis bien maré

Carlit a dit…

Et ça écrit, et ça picole… Dans qqs années tu vas nous rappeler quelqu'un… Bon, d'accord, Buk, lui, ne jouait pas aux cartes… ;-))

FDX a dit…

cool Benjo!
on ne s'ennuie toujours pas à Vegas apparemment!

Anonyme a dit…

Comme beaucoup de lecteurs assidus, t'es conecté,tu vas sur clubpoker.net,l'équipe.fr, allociné.fr (peu importe, chacun ses faiblesses), puis tu tapes volontairement un B et un E dans ta barre d'adresses, le blog s'affiche, un espoir : Ne pas retomber sur un article lu. Bingo le titre est inconnu (pourvu que le fourbe ne soit pas retombé dans ses travers Anglosaxons, pas envie de lutter)! Tu commences à lire et là tu ne t'arrête pas, C'est novateur, quelquefois informfatifs,souvent marrant, parfois inutile,qu'importe le plaisir est là !
Grâce à toi je sais que je n'aimerai jamais les pixies, sorry,je rêve de voir en concert les phish et tu m'as fait découvrir Journey !
Je ne sais pas pourquoi t'écris, trop d'inconnus,certainement la passion,bref ca fait du bien !Apparemment le livre que t'écris n'est pas top, tes vaines tentatives commerciale ne font pas mouche (lol)... Pourtant la première chôse que je ferai quand il sera sortie sera de l'acheter, par curiosiété, par confiance... C'était le petit message d'un fidèle lecteur (ok pas très net) qui te remercie d'écrire ! ++ Benjo

Dethier Eric aka Hysteric a dit…

Tu m'as vidé sur le coup!! J'ai eu l'impression d'avoir passé ces quelques jours en ta compagnie et abusé à l'excès des plaisirs de la vie.
Tu vas intervieuwé Doyle? ou Johnny Chan?

Lolo a dit…

Très bon billet Benjo !

Benjo a dit…

Anonyme

"Je ne sais pas pourquoi t'écris"

=> Parce que j'en ai envie, c'est pas bien compliqué.

"Apparemment le livre que t'écris n'est pas top"

=> Sur quoi tu te bases, pour dire ça ?

Tifus a dit…

excellent post , un peu influencé par le bouquin que tu es en train de traduire ou je me trompe ?
Bonne continuation .

Anonyme a dit…

Super tout ça mais ça ressemble à quoi ce qui se passe à l'intérieur du Draïs???

querleu a dit…

encore une article bien sympa.

Anonyme a dit…

je me suis sinscèrement régalé avec ton article benjo! je me devais de le dire en comm tout simplement...