mercredi 17 février 2010

Lost in Translation

L'étape European Poker Tour de Copenhagen a commencé mardi. Je suis actuellement assez loin de Copenhague, et demain, j'aurai carrément changé de continent. Mine de rien, cela me fait quelque chose. En trois ans, c'est la première fois que je manque un EPT. En 2007, j'avais raté Dublin juste avant de me faire embaucher par Winamax, mais j'avais été présent à toutes les autres étapes de la saison.

Ce n'est même pas que j'ai envoyé mon collègue Harper à ma place. Non, c'est tout le reportage Winamax qui est passé à la trappe. Pas de couverture de l'événement en direct, pas de vidéo, pas d'interview, rien. Là aussi, c'est la première fois que ça se produit en trois ans sur le circuit EPT.

Que s'est-il passé ? Rien de grave, rassurez-vous. C'est juste que, au moment de préparer le voyage il y a deux ou trois semaines, je me suis rendu compte qu'un seul joueur du Team (Tristan Clémençon) était intéressé par cet EPT nordique. Pas assez pour me motiver à lever un budget pour couvrir l'épreuve, budget comprenant deux ou trois billets d'avions aller et retour, deux chambres d'hôtel hors de prix pour sept nuits, les déplacements en taxi, les repas, etc. Cumulé, cela représente une jolie petite somme, à multiplier par le nombre de tournois que nous couvrons chaque année. Nous avions déjà fait le déplacement à Copenhague les deux années précédentes, pour des résultats décevants : seulement deux ou trois membres du Team présents, peu de français en général, pas vraiment d'enthousiasme de la part des lecteurs... Et je ne parle même pas du service à l'hôtel, déplorable vu le prix exorbitant de la nuit, de la banalité de la ville, du temps glacial, de la bouffe infâme, etc, etc. De multiples inconvenances qui en ont fait fuir plus d'un, leur première participation à l'épreuve étant souvent la dernière. Comme le dit très justement l'excellent Jesse May dans sa dernière colonne pour le magazine Poker Player, les joueurs recherchent désormais des voyages de qualité. Pourquoi aller se peler le cul dans la triste Copenhague alors que dès la semaine suivante une toute nouvelle étape se tiendra dans l'excitante Berlin ?

Bref, s'il était besoin de commencer à se passer de certaines étapes jugées superflues, Copenhague était première sur la liste (et la place de Varsovie à notre programme ne tient qu'à un fil). Un tournoi se doit de respecter au moins un parmi plusieurs critères pour mériter d'être couvert par notre équipe : présence du Team Winamax, présence massive des français (Deauville, San Remo), prestige dans la communauté du poker (comme le Main Event des WSOP ou la finale à Monte Carlo), location exotique et nouvelle (Portugal, Venise), prize-pool important, etc, etc. Là, je ne vois aucune condition de véritablement remplie. La décision fut donc rapide : à la poubelle, le Danemark. On économise quelques milliers d'euros sur le budget, ce qui nous permettra d'avoir plus de moyens pour les EPT qui restent à venir cette saison, et d'aller couvrir quelques tournois qui n'ont juste que là pas été abordés sur Winamax, je pense notamment à l'Irish Open de Dublin.

Je m'étais bien amusé à suivre les progrès des centaines de scandinaves en course à Copenhague les deux années précédentes, avec leur déguisement uniforme composé de Ray-Ban et d'une crinière crinière blonde enfouie sous une capuche. Je les avais tous affublés du même surnom, « Jon Randomson », pour éviter de devoir taper à chaque fois leurs noms imprononçables remplis de lettres non disponibles sur un clavier standard européen. Tous mes confrères sur place vont me manquer cette semaine, mais force est de constater que ce tournoi manque sérieusement de caractère. Pas que je veuille couvrir des tournois style Deauville toute l'année, mais tout de même, les « Allez Papa » enjoués des livetard français sont infiniment plus divertissants qu'une salle entière remplie de joueurs de poker de 18 ans robotisés et muets comme des carpes, ayant passé l'ensemble de leur jeunesse enfermés devant leur ordinateur à jouer douze tables à la fois plutôt que de courir après les filles.

Copenhague était la seule étape un tant soi peut importante inscrite au calendrier européen en ce mois de février. J'ai donc sauté sur l'occasion, profitant de cette trêve temporaire du circuit pour demander à Winamax un congé sans solde d'une durée d'un mois. Et comme ce sont des gens bien, ils ont accepté. Après avoir enchaîné les Bahamas, Deauville et le France Poker Tour sans interruption, j'étais excité à l'idée d'échapper quelques semaines à la torture sans fin que peut parfois représenter la couverture en direct d'un tournoi de poker. Mais je n'avais pas l'intention de prendre des vacances. Non, j'attendais avec impatience de pouvoir prendre une pause de longue durée pour pouvoir enfin me mettre à un projet qui me tient à cœur, et que j'avais annoncé il y a déjà presque un an : la traduction de Lost Vegas, le bouquin de mon ami Pauly. Le premier avril 2009, Pauly révélait avoir presque terminé l'ouvrage, et je reprenais l'info le jour même en blaguant que j'avais acquis les droits de traduction en français. Le lendemain, j'étais contacté par un éditeur, un vrai, et la blague devenait une réalité.

Début 2010, Pauly s'est terré dans son appartement aux confins de Beverly Hills pour mettre la touche finale à son manuscrit dédié à une ville qu'il a fréquenté avec assiduité pendant des années, jusqu'à parfois s'y perdre corps et âme. Le bon docteur m'avait déjà transmis une première version de Lost Vegas l'été dernier, durant les WSOP. Pas satisfait de cette mouture originale de 240 pages qu'il trouvait bien trop longue et ampoulée, il s'est remis au travail sept mois supplémentaires, apportant corrections et retouches par centaines, supprimant parfois des passages entiers suite aux conseils avisés de deux experts recrutés pour l'occasion. Un travail presque terminé à l'heure où j'écris ces lignes. Pauly m'a déjà fourni la première des trois parties du livre, entièrement corrigée et prête pour la traduction, signifiant que je pouvais commencer à m'y mettre.

Le lendemain de mon élimination du tournoi DeepStack de Dublin, j'étais dans un avion vers l'Espagne, non sans avoir auparavant passé une soirée fantastique dans une boîte de la capitale irlandaise et m'être réveillé dans un endroit inconnu, la cervelle baignant dans le Jagermeister et les ongles entièrement peints en rouge. Mad m'a accueilli dans son appartement de Sitges, au sud de Barcelone, et m'a fourni un espace pour travailler au calme.

Le lendemain matin, j'étais devant mon ordinateur. Huit jours plus tard, j'avais traduit 65 pages représentant 24,000 mots (le manuscrit final en comportera environ 100,000). Première déception : c'est moins que l'objectif de dix pages par jour que je m'étais fixé. Peut-être était-ce un objectif irréaliste, ou peut-être que j'aurais pu en faire beaucoup plus, je ne sais pas trop, en fait. Il s'agit de ma première tentative sérieuse de traduction, d'un roman qui plus est. Je n'ai pas de repères. J'avance à l'aveugle, avec témérité et sans la moindre idée de ce que le résultat final va donner.

J'avoue, je me suis laissé un peu distraire tout au long de la semaine par d'interminables restos avec les amis de Mad, et par le carnaval qui n'a pas désempli tout le week-end dans les rues de Sitges. Au final, je m'en rends compte maintenant, je n'arriverai jamais au but que je m'étais fixé au début de mon congé : terminer le bouquin avant la fin du mois. J'ai à peine atteint la fin du premier tiers, et il me faudra revenir sur de nombreux passages. La dernière chose que j'avais envie de faire avec ce bouquin, c'était de le traduire le soir tard dans une chambre d'hôtel après avoir déjà bossé douze heures sur un tournoi, d'où l'idée de prendre un long congé. Mais il semble bien que c'est exactement ce que je vais être obligé de faire jusqu'au départ des WSOP.

La traduction telle que je l'ai abordée, moi le novice, elle ressemble au boulot d'un peintre. Présentement, je suis en train de passer la première couche. Je construis des phrases, j'essaie d'avancer, paragraphe après paragraphe. Quand je bute sur un mot, je consulte un ou deux dictionnaires. J'essaie de fabriquer un truc qui tienne à peu près la route, de ne pas répéter trop souvent les mêmes mots, d'utiliser des verbes intéressants.. Mais quand une expression ou un passage me semblent trop compliqués à exprimer, je ne m'arrête pas, je traduis vite fait et passe directement à la suite. Parfois, ce que j'écris ressemble à une mauvaise traduction sortie de BabelFish, et j'ai peur de me relire. Je veux balayer l'ensemble du bouquin le plus vite possible, pour m'imprégner du style et du ton à adopter. Pour l'instant, j'ai l'impression de pas trop mal me débrouiller sur les dialogues et les descriptions. Un peu moins sur les passages narratifs. Après, plus tard, il faudra passer la seconde couche, et véritablement transformer un tas de phrases et de paragraphes en un vrai roman en français. Et aussi prendre une bonne décision sur les temps à adopter (présent, passé composé, imparfait, etc) Cette seconde partie me prendra surement autant de temps que la première.

Je suis assez terrifié, à vrai dire. C'est une lourde responsabilité, d'écrire le livre de quelqu'un d'autre, d'autant que c'est un ami proche et qui m'est cher. « Écrire le livre de quelqu'un d'autre ». C'est assez prétentieux de définir la chose comme cela, mais je ne vois pas comment définir autrement le boulot de traducteur, en particulier d'un roman où le style semble aussi important que les idées véhiculées. Et le style, voilà quelque chose de difficile à transposer. Je dois transformer un bon roman écrit en anglais en un bon roman écrit en français. Si les lecteurs français du livre le trouvent à chier, ce sera en grande partie de ma faute. Je n'ai pas droit de me louper. Il y a des tonnes et des tonnes d'expressions anglaises, de tournures, de formules de style qui ne marchent pas en français. Je suis obligé d'adapter, de transformer, et forcément, à un moment ou un autre, prendre le risque d'imprimer mon propre style sur le livre. J'ai la liberté de travailler de n'importe quel endroit pour mener à bien ce projet, mais là tout de suite, j'aimerais bien être chez mes parents pour pouvoir comparer mes deux éditions de Las Vegas Parano en français et en anglais, histoire de voire comment le traducteur s'est tiré d'affaire lors de certains passages difficiles.

Je ne vous détaillerai pas le contenu du bouquin, pas maintenant. Pour cela, il faudra lire la version finale. Mais je peux déjà vous dire que c'est tour à tour drôle et glauque, sombre et hilarant. Parfois tout en même temps. J'ai déjà traduit quelques passages d'anthologie au cours des soixante-dix premières pages, et il y en aura surement plein d'autres. Les fans de poker y trouveront leur compte, avec des multiples scènes étonnantes impliquant les grands et les petits noms du circuit pro. Et les autres découvriront avec délectation l'univers de Las Vegas, sous toutes ses facettes, y compris les moins ragoutantes.

19 commentaires:

Stefal a dit…

J'ai hâte de lire ça.
Tout comme Hitchcock laissait une trace dans ses films, tu devrais adresser un clin d'oeil à tes copains chti. Un mot (lieu, personnage secondaire, ...) sur le bouquin, ça devrait le faire.

ezeki4l a dit…

J'ai adoré le passage sur les Jon Randomson qui n'ont pas assez couru après les filles... Je plussoie.

Je suis sûr que tu parviendras au bout de ce boulot titanesque de traduction. Le travail de qualité et la fierté qui en découle méritent tout cet investissement de temps. J'espère que le plaisir prendra le pas sur la fatique.

Me réjouis de le lire, à part ça.

Kof a dit…

Moi, je le lirai surment en VO !
Non pas que je doute de ton travail, mais rien ne vaut de lire un roman dans la langue où il a été écrite.

Maintenant, je suis sûr que certains traducteurs sont de véritables orfèvres pour faire d'isparaître le fait qu'ils sont un intermédiaire entre l'auteur et le lecteur.

Et puis on ne parle pas toutes les langues du monde donc pour pouvoir profiter de joyaux rares dans une langue totalement inconu, il nous faut bien l'aide du traducteur.

mr4B a dit…

Je réserve d'ores et déjà une copie. Alors que d'habitude je lis en VO. Mais bon là je lirai en French.
J'ai deux amis qui ont fait des ecoles de traduction, si jamais tu sa des questions un jour, je peux faire passer !
bon courage !

Matthieu a dit…

quelle bonne nouvelle, j'en peux plus d'attendre la bonne parole du sieur Pauly
Good luck Benjo !

Rincevent a dit…

En tout cas tu nous met l'eau à la bouche...

Rincevent a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
CelticTouch a dit…

Bon courage Benjo !

D8 a dit…

Eh ben quel courage ..
Quelques remarques
1- T'as bien fait de zapper Copenhaguen, je crois qu'aprés Dortmund c'est celui qui avait la plus mauvaise presse
2- Tu demandes un congés sans solde? mais winamax t'accorde des congés normaux quand meme non??
3- Pour la traduction le fait de bien connaitre l'auteur et le sujet devrait t'aider pour le traduir. Mais quel courrage tu as de faire ça.. Enfin ça pourrait etre pire, imagine que t'ais à traduire un roman bien chiant sur une histoire mièvre écrite dans un anglais de 1642! argh....
Au moins la tu dois te marer..
4/ +1 avec Stefal. Si t'arrives à caser le mot chti t'es tres fort!
Fred D8 Brunet

lecorback a dit…

Nice Billet !

Arnaud a dit…

J'ai hate aussi , par contre elle sors quand la version original ? Pour les WSOP en juin?

Arnaud .

Dr. Pauly a dit…

Benjo... you worry too much. It'll be fine!

Anonyme a dit…

je vais le lire en anglais d'abord...je ne vais pas pouvoir attendre que tu ais terminé.

ton approche de travail me parait la plus pratique : d'abord une traduction de sens puis un réecriture personnelle pour donner une âme à l'ensemble.
Une bonne grosse version c'est toujours plus facile qu'un thème.
Tu connais parfaitement le sujet et l'auteur, ça va le faire même si je suis sûr que certains passages vont te torturer quand il faudra trancher entre une tournure ou une autre.

Bon courage
EL TONEY / TEAM GUINNESS

Rv a dit…

Bin voilà, il a raison Pauly : ce sera parfait.
J'ai hâte de le lire en tout cas.

(par contre trouver où mettre du ch'ti dans Végas va te prendre sûrement autant de temps que de bien conjuguer les verbes...)

Claire aka ViedeFish a dit…

Excellent billet ! J'ai vraiment hâte de lire ce livre dans lequel tu mets tant de coeur et d'energie pour ce métier difficile et souvent ingrat qu'est celui de traducteur. Tu as très bien expliqué les grandes difficultés de la chose : comment juxtaposer son âme/talent artistique à celle/celui de quelqu'un d'autre, le tout en respectant l'auteur initial (qui plus est, un ami) et en imprimant sa patte, nécessaire pour donner vie au livre et aux personnages qui s'y racontent...
Je te souhaite donc bon courage tout en étant certaine que tu vas faire un excellent boulot. Parce que quand on le fait avec passion et envie, on ne se plante jamais !

Bascombe a dit…

Attention aux anglicismes, Benjo : dans cet article tu écris par exemple "location exotique" au lieu de "destination exotique", et pourtant tu écris directement en français, alors pour la traduction avec le mot anglais sous les yeux ça va être une tentation permanente.

Pour le reste je ne me fais pas de souci tu écris bien et ton approche est la bonne, il s'agit bien de réécrire en français. Pour le choix des temps qui semble te poser problème je n'ai pas la source sous les yeux mais n'hésite pas à essayer de traduire le prétérit par le présent narratif en français, c'est souvent une bonne solution pour ne pas alourdir le récit.

Pierre Salsac aka Pedro Pok a dit…

L'EPT de Copenhague est un tournoi ou "P14B" avait seulement tenu 24 minutes en 2007 (ne lachant pas TPTP face à un set ploppé). C'est donc forcément une étape mineure avec trop de fish... lol

Sérieusement, je comprends les arguments internes W de ce "zapping". Mais, je trouve dommage de caricaturer à ce point nos amis "nordiques" qui sont tout de même un vivier important de talents.

Sur l'aspect "traducteur", bon courage pour ce "boulot" qui parait en tout point exaltant et qui sera trés intéressant à lire, on en doute pas une seconde.

++

misterhyde22 a dit…

Dommage qu'on est pas eu tes commentaires sur le "Phénomène" Morten GULDHAMMER !! :D

Sinon bon courage pour la traduction, vu ta plume, je ne me fais aucun souci pour le résultat ;).

jUz@m a dit…

Bon courage Benjo !

Je sais à quel point c'est galère de faire une traduction (même si moi c'était de la technique et non un roman), et à quel point c'est infaisable de tenir ses objectifs de départ, donc tiens bon !

A+ tard
jUzAm