vendredi 5 février 2010

Carnaval

C'est l'heure d'enfiler mon costume de joueur de poker. Il gratte un peu, je ne rentre pas bien dedans, il n'est pas super confortable, et j'ai l'air un peu con dedans. C'est normal. Je ne le porte pas souvent. Une fois par an, tout au plus.

Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire en réponse à de nombreuses questions me demandant quand est-ce que je vais sauter le pas : non, je ne suis pas un joueur de poker, et ne compte pas le devenir. C'est vrai que nombre de mes confrères n'ont que ça en tête : devenir, un jour, pros des cartes. Pour eux, l'écriture, la basse-œuvre de « couvreur » de tournois n'est qu'un pis-aller, une période de transition en attendant de pouvoir à leur tour s'assoir à la table et devenir riches et célèbres. Certains y sont arrivés avec succès, mais il y en a tellement peu qu'aucun ne me vient à l'esprit là, tout de suite.

Jouer aux cartes à plein temps ne pourrait pas être plus éloigné de l'image que je me fais de mon avenir professionnel. Jamais je ne suis distrait par l'envie d'aller jouer tandis que je couvre une épreuve. Jamais je n'ai envie de m'inscrire en cash-game une fois achevée la journée de travail. Bien au contraire, je ne demande qu'à changer de sujet, et chasser les cartes et jetons de ma tête jusqu'au lendemain. Je ne suis pas aveuglé par les projecteurs de la table finale, la célébrité relative qu'engendre le succès dans ce microcosme me fait doucement rigoler, et passé quelques heures, la position assise à la table m'ennuie profondément. Et le nerf de la guerre, le pognon ? Jamais je n'aurai le niveau nécessaire pour ne serait-ce que m'approcher un peu des grosses sommes que n'accaparent chaque année les quelques happy few décrochant un titre majeur, et mon emploi actuel paie très bien, merci. Le poker professionnel est une lutte de tous les jours, un combat rendu de plus en plus difficile par la hausse constante du niveau de jeu au fil des années, et côtoyer quotidiennement le Team Winamax m'a permis de me rendre compte de la difficulté de l'activité. J'ai beau régulièrement les traiter de chômeurs, de branleurs et de tire-au-cul, je ne les envie pas.

Ce qui ne m'empêche d'avoir à plusieurs reprises tenté de m'y mettre sérieusement depuis que j'ai commencé à tâter des cartes il y a huit ans. J'ai eu mes périodes. Les manuels de stratégie, les forums spécialisés, les outils compliqués permettant d'analyser son jeu en ligne : je suis passé par toutes ces étapes. J'ai joué, joué et encore joué, surtout au début, à la fac (ma première année de poker en ligne intensive correspond au premier redoublement de toutes mes études, ce qui n'est pas une coïncidence) J'ai eu ma part de modestes succès au fil des années : une victoire dans une épreuve entre potes par-ci par là (hé, j'ai quand même gagné le mythique 2 euros rebuy du club Marseillo-Savoyard en 2006, bordel !), plein de places payées dans des tournois médias, et quelques résultats intéressants en ligne, en cash game ou en tournoi (ma plus grande fierté : première place d'un tournoi à 7,525 joueurs il y a six ans – absolument pas profitable, puisque c'était un freeroll, mais un souvenir inoubliable). Sur le long terme, je dois être gagnant, mais de peu. Rien qui ne vaille vraiment la peine de s'être acharné pendant si longtemps. Au poker, en tout cas à la table, j'ai perdu mon temps plus que mon argent.

Aujourd'hui, je ne joue presque plus aux cartes... Les rares fois ou je me lance dans une partie, ce n'est pas moi qui en est l'instigateur. C'est une occasion de passer un moment social plus qu'autre chose. Une partie décontractée entre amis à Londres, avec les potes de Gab venus de la City, à Sitges avec Madeleine et ses amis expatriés, où au beau milieu du camping avant que ne débute le concert de Phish. Le plus souvent, je succomberai à la pression collective et disputerai un tournoi médias qui s'organise spontanément à la fin d'une journée qui s'est terminée plus tôt que prévu, comme à Kiev ou à San Remo (« Allez, fais pas ta tête de cochon, et viens jouer, tout le monde est déjà assis »). Des fois, une opportunité se présente d'elle même, comme lorsque nous avions fait escale à Nice au printemps dernier le temps d'un week-end placé entre deux EPT, et disputé un satellite turbo organisé par le casino Partouche du coin. Après, il y a Vegas, bien sur, où les occasions ne manquent pas, sauf que je ne les saisis que rarement, faute de temps, et souvent faute d'envie. Je joue de temps en temps l'été, pendant les WSOP. Des fois, je repars avec une belle histoire. Pour la finale en novembre, j'avais été pris d'une subite envie, et organisé spécialement mon séjour de manière à pouvoir jouer quelques sessions de cash-game intensives au Venetian, pour un résultat désastreux, d'ailleurs. Et puis il y a l'occasionnelle partie sur Internet, quand le virus me prend. Elle ne dure jamais longtemps : il est rare que je ne sois pas déjà lassé au bout de trente minutes à peine. En particulier quand je perds.

Je jouais encore pas mal quand j'étais freelance, en ligne ou en live à l'occasion de mes fréquentes visites dans les cercles parisiens. J'avais du temps libre à foison. Mais maintenant que je suis à plein temps, depuis deux ans, je passe la plupart de mes semaines à regarder des mecs jouer aux cartes pendant quatre-vingt heures (parfois plus) presque consécutives. Ce qui ne me donne guère envie de m'y mettre une fois le boulot terminé. Mais au delà de ce dégoût naturel (et très sain, j'ai envie de dire) pour tout ce qui ressemble à une carte ou à un jeton après en avoir bouffé six jours d'affilée, il y a autre chose qui m'a fait progressivement laissé tomber. Simplement, le poker n'est pas bon pour ma santé mentale. Je ne supporte pas de perdre. La défaite me met dans un état pas possible. Je crise, je rage, je pleure, je m'arrache les cheveux et me tape la tête contre les murs après un échec cuisant, une occasion manquée, un bad beat à la con, ou une main jouée n'importe comment. Quelques moments en particulier restent gravés dans ma mémoire, comme par exemple cette ce satellite online pour les WSOP il y a trois ans. Il n'y avait qu'une seule place à décrocher, et rien pour le second. Et le second, ce fut moi. Je n'oublierai jamais le coup de poing dans l'estomac que j'ai reçu sur le coup de sept heures du matin, quand la dernière main s'est jouée devant mes yeux. Une dernière main d'ailleurs jouée de manière très correcte selon les deux ou trois experts que j'ai interrogés ensuite. Mais depuis ce jour, je n'ai jamais joué aucun autre tournoi satellite. Je n'aime pas perdre, et j'ai peur de perdre, aussi. Je n'avais vraiment gouté au vrai parfum de la victoire pour avoir envie d'y retourner encore et encore. Même si j'en avais envie, je ne pourrais jamais devenir professionnel. Trop émotif. Les reins pas assez solides. C'est surement mieux ainsi. Protégé de l'envie d'être à la place des joueurs, je peux me concentrer sur ce que je sais encore faire de mieux : raconter ce qui se passe.

Ce qui ne m'empêche pas d'être assez prétentieux pour me considérer comme un bon joueur de poker. J'ai la chance de pouvoir côtoyer régulièrement de près quelques uns des meilleurs joueurs français, et de bénéficier de leurs conseils aussi souvent que j'en ai besoin, au restaurant, dans l'avion, en ligne, partout, tout le temps. Je me suis lié d'amitié avec d'excellents joueurs étrangers qui m'ont fait profiter de leur précieuse expérience. J'ai passé plusieurs centaines d'heures à observer les tables finales des plus gros tournois du circuit mondial, commentant en direct chaque coup. J'ai même eu la chance de pouvoir m'incruster au Big Game du Bellagio le temps d'une soirée, et m'assoir derrière le meilleur joueur français du monde jusqu'au petit matin, découvrant toutes ses cartes et le regardant lancer et relancer des dizaines de milliers de dollars à chaque main. Tout cela a fait de moi un meilleur observateur quand j'exerce mon métier, me permettant de mieux rentrer dans la tête des joueurs pour décrire les coups, et faire le tri entre les bons et les mauvais joueurs. Et, je crois, cela a aussi fait de moi un meilleur joueur de poker.

Tous ces préambules pour en arriver au sujet qui occupe mon esprit aujourd'hui : l'European Deepstack Championship organisé en Irlande. Le seul tournoi de l'année que je prends vraiment au sérieux. Pratiquement le seul que je joue, en fait. Le plus cher, assurément (bien que le prix d'entrée soit passé de 1,500 à 500 euros cette année). Le seul que je mets à mon agenda chaque année au mois de février. Une tradition. Je suis tombé amoureux de cette épreuve organisée par mon pote Mike Lacey lors de ma première visite en 2007. Avec le soutien d'un généreux sponsor (merci, Anto), j'avais pu jouer avec quelques pointures du circuit européen (Joe Beevers et Arnaud Mattern pour ne citer que les plus connus) pour pas un rond, et avec une structure imbattable : 50,000 de tapis de départ, et des niveaux d'une heure qui démarrent à 25/50. L'expérience s'était soldée de manière douloureuse avec une élimination prématurée en début de Day 2 : une rencontre inévitable entre mon brelan et celui de mon adversaire. J'étais revenu l'année suivante, toujours avec l'aide de sponsors, mais en mettant de ma poche la moitié du buy-in. Là encore, le tournoi s'est mal terminé, avec un bad-beat en fin de seconde journée, mais l'expérience générale avait été encore plus agréable : après un an passé avec le Team Winamax, je ne jouais plus de la même manière.

Et me voilà de retour pour l'édition 2010, prêt à en découdre. Cette fois, je paie l'intégralité du prix d'entrée de ma poche, étant donné que l'épreuve est trois fois moins chère. L'avantage de cette baisse de prix, c'est qu'il y aura quatre fois plus de monde que lors des deux éditions précédentes. 450 joueurs, dont cent portant le logo Winamax : la boîte s'est donnée à fond pour permettre au maximum de jouer, avec moult satellites et promotions destinées à nos clubs partenaires.

Je prends l'avion dans quelques heures avec Guignol et son frangin... Le tournoi commence à 14 heures, et pour une fois, je vais jouer au lieu de regarder – tandis que sur le côté, mes frères d'armes Harper et Junior continueront de faire le boulot pour Winamax, où vous pourrez donc suivre mes progrès. Ça m'embête un peu de jouer les déserteurs, mais cela n'arrive qu'une fois dans l'année, alors...

Pour une fois, je suis excité à l'idée de m'assoir à la table. Comme dit plus haut, c'est LE tournoi de l'année que je prends au sérieux, et où j'ai vraiment envie de bien faire. Souhaitez-moi bonne chance, et rendez-vous à la fin du Day 1 (au milieu de la nuit) pour un compte-rendu complet de ma journée. Chaque minute, chaque main va être tendue. Je vais kiffer... et quand je vais finalement sauter, j'aurai comme d'habitude avoir envie de casser un truc.

Pendant que certains se préparent pour le carnaval de Dunkerque, moi, je me déguise à Dublin. Capuche, lunettes de soleil, Ipod et un gros casque sur les oreilles.

European DeepStack Championship, les archives du blog

2008
A mon tour : avant le départ
Fish de ouf : je passe le Day 1
Busto : comme le titre l'indique

2009
Here comes the dead money : réflexion sur mon parcours de joueur
On est IN pour le Day 2 : compte-rendu très détaillé du premier jour
Motherfucking deuces : la même chose pour le deuxième jour

6 commentaires:

Carlit a dit…

Ah, Dublin… Ou ma première, et seule, expérience en live l'an dernier avec un package W… Tenu 3h, les 2 premières passées à tenter d'enregistrer le montant des mises et des stacks… Pour m'exploser avec TPTK car je jugeais impossible que vilain, déjà pris à bluffer 2 mains avant, ait lu Cuts et suivi ma relance PF avec 23 off… Petit poisson "pas né"… Et mon prétendu comité de soutien, en train de mater Irl-FR a Croke park… J'ai même une photo de toi à une table… 500€ à la poubelle aussi vite, mon grand père menuisier grince encore des dents dans sa tombe ;-))

Eiffel a dit…

Encore un beau billet... qui amène à réfléchir à sa propre situation vis-à-vis du poker ! ;-)


GL dans ce beau tournoi ! :-D

Frédéric "LCF" Dupont a dit…

Bonne Chance alors.

CelticTouch a dit…

excellent article, beaucoup de lucidité et d'objectivité.

Pour avoir déjà partagé ta table, je sais que tu es capable d'aller loin dans ce tournoi, et je te souhaite sincèrement. Good luck ;-)

Emmanuel a dit…

GL Benjo ! Reste zen !

Claire aka Viedefish a dit…

Une fois de plus, très beau billet Benjo... Et, étrangement, je me sens très proche de beaucoup des phrases que tu as écrites. :-)
Mais bon, j'avoue que de mon côté, j'aime quand même beaucoup les tournois (et je vais essayer d'en faire autant que mon bankroll me permet). Juste un truc, au début, quand j'avais très peu l'occaz' de jouer - parce que je n'avais ni les sous ni le temps -, je finissais à chaque fois en larmes une fois éliminée. Mais l'habitude du bad beat a fait que depuis quelques temps, je moufte moins. Donc je ne crois pas que tu sois si mauvais perdant que ça ; c'est juste que ne jouant que très peu, ton rêve de gagner en t'asseyant n'en pèse que plus lourd que tous les autres joueurs...