lundi 30 novembre 2009

Shaun Deeb - l'interview

L'histoire commence à l'aéroport de Faro, quand Nicolas Levi tombe sur Shaun Deeb et Richard Forenbach au comptoir d'enregistrement. Les deux américains ont une semaine de battement à Londres. Le lendemain, l'homme au chapeau du Team Winamax m'appelle, et me demande si je pourrais héberger les deux sans domicile fixe pour la semaine. Pas de problème, que je réponds. Avec trois colocataires en vadrouille, la maison est bien vide.

Et puis j'étais curieux de faire plus ample connaissance avec ces deux excellents joueurs, en particulier Shaun, qui a surpris son monde en annonçant deux jours plus tôt son intention de se retirer du circuit des tournois. Une déclaration surprenante pour l'un des joueurs les plus talentueux de l'ère online, ayant engrangé plus d'argent en tournoi que (presque) n'importe qui d'autre.

J'ai réussi à faire assoir l'animal suffisamment longtemps pour lui demander plus d'explications. L'entretien qui suit, bien qu'assez long, représente finalement une version assez réduite de notre conversation, qui a duré plus d'une heure. Et Shaun Deeb parle vite, à propos de tout et n'importe quoi.




Tu as annoncé il y a une semaine que tu prenais ta retraite des tournois de poker, via un post sur le forum 2+2. Tu ne t'es pas exprimé publiquement depuis. Raconte nous un peu les raisons de cette décision.

Il y a beaucoup de facteurs... Ces quatre dernières années, j'ai joué au poker tous les jours, ou presque. Je n'arrive même pas à me rappeler ce qu'était ma vie avant que je ne commence à grinder les MTTs. J'ai passé pas mal de temps sur la route, avec un emploi du temps surchargé. Souvent, j'étais encore en train de jouer en ligne à neuf ou dix heures du matin...

Alors que tu avais un tournoi de prévu au casino le même jour...

Oui, il y a eu plein d'occasions où je jouais toute la nuit, faisais un somme pendant deux heures, et partais au casino à midi. C'est un rythme de vie épuisant, physiquement et mentalement, qui m'a conduit à jouer de moins en moins bien. J'ai commencé à me rendre compte que je n'étais plus au top quand je jouais en ligne, je prenais les choses moins au sérieux. Et je me suis posé la question : pourquoi continuer comme ça ?

C'est un gros sacrifice de temps, et j'en ai juste eu marre. Par exemple, ma famille savait que s'ils organisaient quelque chose le dimanche, je ne pourrais jamais en être. Quand je leur ai fait part de ma décision, leur première réaction a été : « Attends, tu seras dispo le dimanche, maintenant ? » Ces quatre dernières années, j'ai pris congé le dimanche deux fois au total. La première fois, je jouais un tournoi live. La seconde, j'étais dans un avion. Pas une seule fois je ne me suis retrouvé un dimanche à me dire : « OK, aujourd'hui, je ne joue pas. »

Quand est-ce que tu as réalisé que tu voulais arrêter ?

Cet été, pendant les World Series of Poker, j'ai constaté que je devenais fainéant en ligne. J'avais trop confiance en moi, et je me disais que je n'avais plus besoin de faire trop d'efforts pour gagner de l'argent. Résultat, je jouais mal.

Mais d'autres joueurs pourraient constater la même chose dans leur jeu, et arriver à une conclusion moins drastique que : « j'arrête tout ! » Pourquoi ne pas juste jouer moins, avec un programme moins contraignant ?

Oui, avec moi, c'est tout ou rien, c'est mon état d'esprit. Si je décide de jouer des tournois, le meilleur moyen de gagner le plus d'argent possible sera d'avoir un volume très important. C'est sur, je pourrais me contenter de jouer les cinq plus gros tournois online de la journée, et de participer à tous les tournois à 10,000$ et plus du circuit live. Mais mon rendement sera beaucoup moins élevé. Ma réaction a donc été de simplement tout arrêter côté tournois, et me concentrer sur tout le reste.

Et par « tout le reste », tu entends...

Tout ! Il y a des tas d'autres choses à faire dans le poker que de jouer des tournois ! Du cash-game online, par exemple. Être plus impliqué dans l'aspect média, en commentant des parties télévisées. Ou aussi avoir un rôle plus actif dans l'industrie du poker. Je me vois bien devenir manager pour une salle de poker en ligne, par exemple. J'ai reçu des offres à ce sujet. C'est un aspect du business qui m'a toujours intéressé. J'ai pas mal de connaissances dans ce domaine. De ma position, je sais ce que le joueur de poker moyen veut, je comprends ce que les sites doivent faire pour améliorer leurs relations avec leurs clients, par exemple en ce qui concerne leur offre de MTTs, le programme quotidien, les structures, etc. C'est définitivement quelque chose qui me passionnerait.

Parlons un peu des réactions qu'ont provoqué l'annonce de ta « retraite ». Je suis sur que plein de joueurs se sont dit : « Merde, si ce gars-là en a ras le bol, avec tout le succès qu'il a eu, ce n'est pas bon signe.»

Tout joueur de poker ayant joué assez longtemps finira par être lassé un jour ou l'autre. Je me suis toujours dit : « Non, tu ne va jamais te lasser de jouer ». Et quand cela a fini par arriver, je me suis menti à moi-même, je ne voulais pas voir la vérité en face. A l'époque, j'aurais du m'arrêter une semaine ou deux, et revenir avec un meilleur état d'esprit, et je n'en serais pas arrivé là. Mais je me suis forcé à continuer, et j'ai atteint le point où je détestais les tournois.

Tu es un modèle pour des tas et des tas de joueurs de tournoi. Quel conseils leur donnerais-tu pour éviter cette situation ?

Je leur dirais d'éviter de faire passer le poker avant tout. D'éviter d'allumer l'ordinateur dès le saut du lit chaque matin pendant des semaines et des semaines sans s'arrêter. Ça fait du bien de gagner plein d'argent, mais après coup, tu regardes en arrières et tu te poses la question : « Merde, qu'est-ce que j'ai foutu durant deux mois ? Rien ! » Jouer au poker n'apporte rien à la société...

Réussir dans le poker, cela signifie autre chose pour moi, maintenant. J'ai envie de me développer. J'ai accompli de belles choses en tournoi. Pourquoi ne pas essayer de réussir en cash-games, désormais ? Me prouver contre des joueurs high-stakes, c'est une autre que je n'ai encore jamais essayé. C'est un défi que je me lance à moi-même en tant que joueur de poker. J'ai envie d'explorer de nouveaux territoires.

Et cela impliquerait d'essayer d'autres variantes ?

Oui, carrément. Je joue déjà pas mal de parties Mixed Games, j'ai toujours aimé le Pot-Limit Omaha. Je n'ai pas encore trouvé de format de cash-game que je vais « grind ». Pour l'instant, je me contente d'aller d'une variante à l'autre, suivant l'humeur et l'intérêt. Et c'est génial. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas accordé cette liberté de pouvoir rejoindre et quitter une table selon mes envies. Jouer des MTTs requiert une telle dévotion ! Quand je jouais des tournois, c'était quatorze heures par jour, sans pauses. Et le reste de la journée, je dormais. Tu ne peux rien faire d'autre.

Et jouer des tournois implique beaucoup de frustration, non ? Les coin-flips aux moments cruciaux, ce genre de situations...

Non, les coin-flips, on finit par ne plus s'en préoccuper. La frustration a plus à avoir avec le fait de ne pas y arriver. Aller loin dans un tournoi, et gagner au final, c'est génial pour la motivation. Mais quand tu ne gagnes rien pendant un moment, surtout avec le volume que je faisais, c'est dévastateur pour l'état d'esprit. Tu te mets à jouer moins bien. Il y a eu des périodes où je jouais bien, mais où je perdais. Après, je commençais à mal jouer, et là, je gagnais ! Du coup, je continuais à mal jouer, et les choses allaient de pire en pire.

Parlons un peu des réactions du côté des médias. Il y a eu des articles assez ridicules écrits ces derniers jours. Par exemple sur PokerWorks, qui discute des raisons pour lesquelles tu arrêtes. C'est assez désopilant, alors on va les passer en revue une par une. Première raison : tu arrêtes parce que tu es broke.

C'est une explication sans queue ni tête. Tu peux demander à n'importe quel joueur de tournoi sérieux : si tu te broke, si tu n'as plus d'argent, crois moi, tu ne vas pas t'arrêter de jouer, au contraire, tu vas continuer ! Pourquoi tu t'arrêterais de pratiquer une activité avec laquelle tu peux gagner 100,000 dollars en une seule journée ? C'est stupide ! Si j'étais broke, il y a plein de gens qui ne seraient que trop heureux de me financer, et je me reconstruirais une bankroll en un rien de temps. C'est tellement facile de gagner en tournoi...

Non, pour pouvoir se permettre de quitter les tournois, il faut au contraire avoir un peu d'argent de côté, histoire d'avoir un peu d'avance. J'ai eu une chance énorme ces dernières années : celle de pouvoir mener un train de vie faste, de voyager autant que je voulais, de jouer des tonnes de tournois, et de vivre des expériences mémorables. Et je veux continuer à vivre de cette manière : si tout se passe bien, je vais passer les six prochains mois en dehors des USA. Il faut quelques économies pour faire ça : je n'arrêterais pas les tournois si ce n'étais pas le cas.

Tu n'as jamais été broke, donc ?...

Je ne suis pas passé loin, à plusieurs reprises... La dernière fois, c'était durant les WSOP en 2008, j'ai sponsorisé une quinzaine de joueurs avec Thayer Rasmussen et Vivek Rajkumar [« The Wafflecrush Backing », pour ceux qui surfent sur 2+2]. On a perdu pas mal d'argent, et j'ai failli me broke. Mais nos poulains étaient bons, et ont rapporté beaucoup à d'autres backers par la suite. Dans le même temps, je dépensais des tonnes en entrées de tournois au Rio, et comme chacun le sait, mes résultats en live n'ont jamais été très bons. J'ai été obligé de faire appel à Bax et sheets [Cliff Josephy et Eric Haber, deux des stakers les plus importants du circuit], et je suis resté avec eux depuis.

OK, raison numéro 2 pour laquelle tu arrêtes les tournois, toujours selon le même article : tes résultats n'ont pas été très bons, récemment.

Cela n'a pas d'importance. J'ai toujours autant que possible essayé d'ignorer les résultats sur le court terme. Après tout ce temps, je connaissais mon rendement : chaque matin, en me levant, je savais que j'allais gagner en moyenne 2,000 dollars en jouant toute la journée. Des fois plus, des fois moins, selon le jour de la semaine, mais en moyenne on tournait autour de ce chiffre. Donc je ne préoccupais pas trop de gagner ou perdre 10,000 dollars sur une journée donnée.

Tiens, au passage, question à la con obligatoire : ton plus gros gain, et ta plus grosse perte en une seule journée ?

Le maximum que j'ai lâché en une seule journée doit tourner autour de 27,000 dollars. C'est dur de perdre plus en 24 heures quand tu ne joues que des tournois. Mon plus gros gain, c'est ma victoire dans l'épreuve de PLO des WCOOP en 2008 : 144,000 dollars.

Quand tu regardes ces quatre dernières années passées à jouer intensivement, quelle est la chose dont est le plus fier ?

D'avoir été une source d'inspiration pour autant de joueurs. Quand j'ai annoncé ma retraite sur 2+2, j'ai été impressionné de voir autant gens que je ne connaissais pas écrire un message pour me remercier : « C'est à cause de toi que je gagne au poker, tu m'as motivé », ce genre de trucs. Je pense que j'ai innové, concernant la manière d'aborder les tournois. Avant moi, les joueurs qui voulaient se lancer dans les tournois high-stakes faisaient exactement ça : ils se lançaient dans les tournois high-stakes, tête baissée. Et ils finissaient broke. J'ai fait passer l'idée qu'il fallait continuer à jouer les petits tournois en parallèle, ceux à 10 ou 30 dollars, parce que finalement, c'est là que tu maximises ton profit de long terme. Sur le tournoi à 50$ du soir, j'ai un retour sur investissement de 200%, alors que sur le 100$ rebuy qui commence peu après, mon retour n'est que de 10% ou 15%. Plus de variance, des adversaires meilleurs... En continuant à jouer des tournois moins chers, tu te fais du bien : tu vas aller loin plus souvent, tu vas marcher sur la table, etc.

Continuons avec les raisons pour lesquelles tu arrêtes le poker. Là, cela devient assez délirant : tu arrêtes parce que... tu prends du poids. Si si, c'est écrit dans l'article de PokerWorks.

Mon poids, je m'en fiche pas mal. J'ai toujours été gros, j'aime bien manger de bons trucs, et en bonnes quantités. On cuisine bien, dans ma famille, et mon père possède des restaurants. Je mange bien, et je n'ai pas de problèmes avec ça.

Mais comment tu réagis en voyant ce genre de trucs écrits sur Internet ? Quand on tape ton nom sur Google, c'est l'un des premiers articles qui apparaît.

J'ai l'habitude. Je connais toutes les blagues, et la plupart d'entre elles, c'est moi qui les ait sorties. Cela ne m'affecte pas. Si c'était le cas, je ferais de la gym et j'essaierais de changer la situation. Au lieu de ça, j'essaie de kiffer la vie. Ceci dit, je peux comprendre la critique : le joueur de poker ne mène pas un style de vie très sain. On passe notre temps derrière un ordinateur. Mais ce n'est pas pour ça que j'arrête les tournois. Je pourrais faire comme ElkY et aller à la gym tous les jours, ouais, pourquoi pas. Je vois pourquoi beaucoup de joueurs s'y mettent, ces temps-ci. C'est une autre manière d'exprimer son instinct de compétition.

Allez, dernière théorie fumeuse expliquant ta retraite : tu prends des drogues. De l'herbe, parait-il.

[rires] Ouais, à Amsterdam j'en ai fumé pas mal. Mais j'ai réduit ma consommation, ces derniers temps.

Soyons honnêtes, c'est parce que tu n'arrives pas à en trouver systématiquement...

[rires] Bref ! On est jeunes, on fait ce qu'on veut, on s'amuse.

Parmi les pros américains, tu es l'un de ceux qui a le plus voyagé hors de son pays...

J'adore l'expérience de rentrer en contact avec d'autres cultures. Un américain en voyage provoque des tas de différentes réactions chez les gens qu'il croise. En tant que joueur de poker, je rencontre des gens de toutes nationalités, ayant des occupations différentes, des origines sociales différentes. Je pense que je suis amélioré en tant que personne, socialement, grâce à toutes ces rencontres diverses. Et puis il y a toutes ces petites particularités culturelles propres à chaque pays. Par exemple, tu savais qu'en Finlande, l'expression « s'il vous plaît » n'existe pas ?

Le truc que j'ai appris en voyageant, c'est que la plupart des stéréotypes propres à chaque pays sont vrais. Bien sur, tu ne va pas te baser dessus pour te faire une opinion, et il faut garder l'esprit ouvert, mais chacun des stéréotypes à une part de vérité à la base. Il y a une raison pour laquelle il existent...

[S'ensuit une longue digression durant laquelle nous comparons la façon dont les américains perçoivent les français, et vice versa. Une conversation que j'ai déjà eue 200 fois : les français pensent que les américains les détestent, et inversement. Ce qui est de moins en moins vrai, heureusement.]

Tu prévois de déménager quelques mois à Amsterdam, si j'ai bien compris ?

Il y a plein de choses que j'adore à propos de cette ville : sa culture, son côté relax, les habitants, qui font de gros efforts pour parler anglais aux touristes comme moi, et les potes que je m'y suis fait au fil des voyages. C'est un compliment, quand tu débarques à l'étranger et que les locaux parlent ton langage. A l'inverse, je conçois cela comme un insulte, quand moi-même je ne parle pas un mot de leur langue... A l'école, il y avait des cours de français, et je me disais « à quoi ça sert ? » Évidemment, si j'avais su... J'aimerais apprendre une seconde langue.

Pourrais-tu aller jusqu'à un déménagement permanent en Europe ou ailleurs ?

Non, j'ai trop de famille aux États-Unis. Mais je pourrais te donner dix endroits différents où je pourrais vivre sans problème. Malte, Tallin, Helsinki, Amsterdam, Londres, Barcelone, New-York, Los Angeles, Las Vegas, Tampa...

Revenons aux choses sérieuses... L'EPT de Prague sera donc ton dernier tournoi en Europe, et la PCA ton dernier sur le continent américain. Tu prévois une célébration particulière ?

J'invite toute ma famille aux Bahamas, comme je l'ai fait l'année dernière. Un cadeau de Noël. Et comme cette fois, je ne vais jouer qu'un seul tournoi, j'aurai probablement du temps libre pour passer de bon moments avec eux. Et si je vais loin dans le Main Event, ils seront là pour me supporter. C'est l'une des choses que j'ai toujours regretté de ne pouvoir faire, faute de résultats : pouvoir inviter les dix ou quinze personnes qui m'ont toujours supporté pour assister à ma première grosse table finale en live.

J'ai toujours estimé que mes résultats en live n'étaient pas à la hauteur de mon niveau, mais j'admettrai aussi volontiers que j'ai longtemps mal joué. Je pense avoir beaucoup progressé, cependant.

Quel est ton bilan comptable en tournois live ? Positif ? Négatif ?

[rires] Ultra négatif. Je crois que j'ai perdu un montant compris entre 750,000 et un million de dollars. Sans compter les dépenses.

Wow !

Ça file vite, quand tu joues plein de tournois à 5,000 et 10,000 dollars, surtout pendant les WSOP, et aussi les high-rollers...

Et durant tout ce temps, tu n'as jamais été sponsorisé...

Non, mais j'ai été stacké, et cela a été un deal profitable pour les deux parties, puisque mes résultats online étaient compris dedans. J'ai porté le logo du forum 2+2 pendant un temps, mais sans contrepartie financière.

Tu es conscient que lorsque tu annonces ta retraite, personne ne te croit vraiment ?

Personne ne me croit jamais, en fait. Quand tu as « grind » aussi longtemps que moi, et que tu t'arrêtes enfin cinq jours de suite, c'est très facile de s'arrêter le sixième jour, puis le septième, etc. Je m'y habitue. Je suis gâté. Je me réveille, et je sais que je n'aurai pas à jouer de tournoi à midi, je peux faire ce que je veux. Je recommence à aimer le poker.

Et tu disais aussi que Jeff Sarwer [l'ex prodige des échecs qui fait de plus en plus parler de lui au poker] avait influencé ta décision ?

C'est un mec qui a énormément de talent, avec une vie incroyable. Il a très vite percé aux échecs à l'âge de cinq ans, et qui a ensuite complètement quitté ce milieu, tout en continuant d'avoir du succès dans d'autres domaines. Cela m'inspire dans le sens où je sais que je pourrais rester dans le poker pendant vingt ans, et avoir beaucoup de succès, mais pourquoi ne pas essayer de se diversifier ? Dès que l'on parle d'autre chose que de poker, j'ai l'impression d'être un idiot. J'ai envie d'étendre mon champ de connaissances, et vivre d'autres choses. Je voyage beaucoup, finalement, mais je ne découvre pas grand chose. Là, je vais continuer à voyager, mais il n'y aura aucun tournoi pour m'empêcher de sortir. Et l'été, au lieu d'aller m'enterrer à Las Vegas, j'irai ailleurs.

Jeff m'a aussi ouvert de nouveaux horizons dans sa façon de penser le poker. Il réfléchit de manière tellement différente que le posteur moyen de 2+2. La plupart des bons grindeurs ne pensent qu'à une chose : éviter les situations difficiles. Jeff recherche précisément ce genre de situations, et sait en tirer un profit.

Comment tu ressens le fait de n'avoir jamais signé de contrat de sponsoring durant toutes ces années, par rapport à d'autres joueurs qui « méritent » moins ?

Je réfléchis comme un businessman, et je peux comprendre pourquoi je passe derrière certains joueurs. Je suis un joueur américain avec un excédent de poids : le stéréotype de base. Quelle valeur est-ce que je représente pour les sites de poker en ligne, à part ma réputation sur les forums ? D'un point de vue marketing, il est plutôt normal que des joueurs peu connus de pays émergents aient plus de valeur que moi.

Du reste, j'ai eu plusieurs offres. J'ai un agent « non-officiel » qui me conseille pour ce genre de décisions. J'ai refusé ces offres, car les sites me voulaient uniquement pour mon nom, et rien d'autre. Je recherche plutôt un site qui me signera pour ce que je peux lui apporter par ma connaissance du jeu en ligne, mon contact privilégié avec la communauté, etc. Je leur ai dit « je ne veux pas juste être un pro, je veux pouvoir m'occuper de votre offre de tournois », etc. Mais ce n'est pas ce qu'ils cherchaient. Le futur de la relation entre sites et clients est dans les forums de poker, c'est comme cela qu'ils vont s'améliorer et prospérer Les grinders des forums engrangent pas mal de rake. Ce sont des clients fidèles. Souvent, les sites font l'erreur de se tourner uniquement vers les fishs, ou vers les gros joueurs. Il faut s'adresser aux deux à la fois pour fonctionner.

[Après, on aborde le thème de l'amitié dans le poker, concept paradoxal s'il en est. « C'est le seul environnement dans lequel on va batailler férocement pour des centaines de milliers de dollars, et ensuite être les meilleurs amis du monde le reste du temps. Je prends l'argent de mes amis, mais tant qu'ils gèrent leur bankroll correctement, cela ne me pose pas de problème.»]

Comment tu vois l'avenir de l'industrie du poker, globalement ?

Je suis confiant dans l'avenir. Le poker va rester gros, pas autant qu'il ne pourrait l'être, et pas autant qu'il ne l'a été dans le passé. Il y aura toujours des nouveaux joueurs, il y aura toujours des tournois, des diffusions à la télé. Les tournois resteront là, car quoi qu'il arrive, le pire joueur du monde aura toujours une chance de gagner, ce qui n'est pas le cas en cash-game.

Et ce vieux débat entre qui est le meilleur : le joueur de cash-game, ou le joueur de tournoi ?

Les joueurs de tournois sont forts avant le flop, et au flop. Les joueurs de cash-game sont forts sur le turn, et la rivière. Parce que les joueurs de cash-game jouent avec plus de profondeur, et prennent plus souvent leurs grosses décisions à ce moment là. Combien de fois je dois prendre une décision sur le turn ou la rivière en tournoi ? Pas souvent. En tournoi, tu gagnes des tas de mains préflop, et au flop. Les joueurs de cash-game sont bien meilleurs en tout ce qui concerne la compréhension du rythme de la partie, les tendances des adversaires. Les joueurs de tournoi sont dans le domaine de la sélection des mains préflop, les ranges avec lesquelles relancer ou sur-relancer, et sont habitués à des situations dans lesquelles ne se retrouvent jamais les joueurs de cash-game. Dans une partie avec 30 blindes de tapis, je pense avoir l'avantage contre n'importe quel joueur de cash-game. Ils gagnent de l'argent en prenant de bonnes décisions à la rivière, avec de bons calls, folds ou bluffs. Et maintenant que je me tourne vers les cash-games, je compte bien m'améliorer dans cette discipline.

Et si le cash-game ne marche pas ?

Ça pourrait arriver... Si je me broke en jouant en CG, ou si mon win-rate ne me convient pas, je serai plus qu'heureux de prendre un backer et de revenir en tournoi ! Je pourrai remonter une bankroll à six chiffres sans problèmes.

C'était couru d'avance que tu ne prenais pas vraiment ta retraite !

Cela n'existe pas au poker !

[Et après, j'ai éteint le dictaphone. Il y a encore plein d'autres sujets que nous avons discuté cette semaine. Comme : ses récents succès en cash-game online, sous un pseudo secret sur un site pas trop fréquenté. Pourquoi il ne faut pas prêter d'argent à Sorel Mizzi. Comment Jeff Sarwer relance pour info et arrive, justement, à en tirer de précieuses informations. L'identité d'Isildur1 sur Full Tilt : il s'agit bien de Viktor Blom, dont le voisin de palier n'est autre que le fameux « martonas » - cela expliquerait pourquoi Blom est arrivé aussi préparé la première fois qu'il a affronté Durrrr. Bref, c'est pas le tout, mais on a avion pour Prague dans quelques heures.]

vendredi 20 novembre 2009

Generation of Swine (flu)



Cela devait arriver un jour... Pour quelqu'un qui ces dernières années a passé plus de la moitié de sa vie sur la route, dont la majeure partie dans des lieux publics tels que des aéroports, des hôtels et des casinos, il n'y avait pas de raison que j'échappe à la pandémie mondiale : j'ai rajouté dernièrement mon nom à la liste des millions de victimes de la grippe.

Les deux examens médicaux que j'ai reçus n'ayant guère été plus loin qu'une prise de température et une prise de tension, je ne saurai jamais si j'ai été infecté par le très médiatique H1N1, où juste reçu une banale version "classique", très puissante cependant.

Toujours est-il qu'il m'a fallu une dizaine de jours pour m'en remettre, après l'apparition des premiers symptômes à Las Vegas, la veille du duel final des WSOP. Imaginez le pire mal de tête possible, assorti d'une fatigue comme vous n'en avez jamais ressentie, un profond abbatement sur vos épaules, une fièvre proche de 40°, des litres de sueur, une toux de tuberculeux, et un âge mental divisé par cinq environ. Oui, en gros, tu te sens comme la dernière des merdes.

Pauly et Kristin ont été de vrais infirmiers pour moi, deux semaines après avoir enfilé des blouses blanches pour Halloween. Sans leur soutien de tous les instants, je ne sais pas comment je m'en serais sorti pour trouver un médecin un Vegas, aller chercher les médicaments, me rendre à LA pour prendre l'avion du retour, etc, etc. J'étais incapable de faire quoi que ce soit par moi-même durant la fin de mon séjour à Vegas, et ils m'ont complètement pris en charge.

Ils l'ont d'ailleurs fait au péril de leur propre santé : deux jours après mon départ de LA, Kristin tombait malade, et Pauly a suivi juste après. J'ai appris par la suite que c'est une bonne part du microcosme poker qui a succombé au virus à Las Vegas durant la table finale du Main Event. Otis est rentré chez lui à l'article de la mort, et Dan Michalski m'a soufflé que l'un des finalistes n'avait guère eu l'occasion de célebrer sa performance, cloué au lit qu'il était au lendemain du dernier tête à tête. J'ai eu l'occasion de m'approcher de près du bonhomme lors de la conférence du presse. Mais le timing des évenements est tel que j'ignore complètement si j'ai été la cause, ou juste une conséquence de l'épidémie qui s'est propagée dans le milieu.

Mais tout ça, c'est fini, enfin je crois. Le deuxième toubib que j'ai vu (lundi, à Londres) m'a donné carte blanche pour reprendre le boulot. Aparemment, je ne suis plus un danger pour la société. J'ai sans doute encore un peu de fièvre, mais je suis bien content d'en avoir terminé avec cette chierie de virus. Une vraie merde que je ne conseille à personne. Je m'attendais à un arrêt de travail pépère (mon tout premier depuis mon entrée dans le monde du salariat !), j'en fus pour mes frais.

Avec tout ça, il est temps de se mettre en action. Le virus a bien failli me faire rater une étape de l'European Poker Tour, cela aurait été la première fois que cela arrive en plus de deux ans, mais non : je suis arrivé ce soir à Vilamoura, au Portugal, juste à temps pour couvrir la deuxième partie du tournoi. Pendant ce temps, Harper s'enfuit vers Toulouse pour le France Poker Tour.

Le calendrier est plûtôt calme pour les deux derniers mois de l'année 2009. En fait, il n'y a rien jusqu'en 2010 excepté Prague, que j'attends avec impatience pour déterminer si, oui ou non, le poker pro européen est en récession. Les chiffres sont bas ici au Portugal, 320 joueurs alors qu'il s'agit d'une toute nouvelle étape se déroulant dans un cadre idyllique : pas bon signe... On verra bien.

mercredi 11 novembre 2009

WSOP : on refait le match

La finale du Main Event en live



La finale du Main Event des World Series of Poker 2009, celle que vous avez pu suivre ces derniers jours, c'est maintenant sur ESPN. Normalement, c'est en compagnie d'Antoine Saout que j'aurais du assister à la retransmission, pour recueillir ses impressions en direct, et découvrir avec lui les mains les plus controversées de la finale. Hélas, pour des raisons indépendantes de ma volonté (sur lesquelles je reviendrai plus tard), j'ai ordre de ne pas sortir de ma chambre durant les 24 prochaines heures.

Alors voici, depuis le neuvième étage du Gold Coast, en solo, et possiblement défoncé à la Codéine, ma couverture en direct de... la couverture du Main Event par ESPN. N'hésitez pas à rafraîchir régulièrement cette page. Départ à 18 heures (3 heures en France).

18H00 - Le fameux générique retentit, modifié pour l'occasion, avec des citations des November Nine en lieu et place des phrases habituelles.

18H01 - Des portraits des légendes du sport défilent : Michael Jordan, Tiger Woods... Suivis de légendes du poker : Chip Reese, Stu Ungar... Puis le visage de Phil Ivey apparaît. "C'est aujourd'hui qu'il peut devenir définitivement le meilleur joueur du monde."

18H03 - Durant la présentation des spectateurs, une bonne place est accordée aux supporters d'Antoine. Ca fait plaisir.

18H05 - Présentation des finalistes. Darvin Moon avait commencé la finale avec 30% des jetons !

18H06 – Kevin Schaffel : « Je me suis réveillé à cinq heures ce matin. J'ai retrouvé Darvin à une table de cash-games. J'ai monté des jetons, mais il m'a tout pris avec une quinte flush et une paire d'As ! »

18H07 – Darvin Moon limpe avec A3off, et Phil Ivey complète de petite blinde avec JT off. De grosse blinde, Kevin Schaffel sur-relance à 1,2 millions. L'action revient à Moon qui... sur-relance ! Ses deux adversaires passent, dont Schaffel avec la meilleure main. Bluff osé de la part de Moon. Le premier mystère de cette table finale est résolu. Phil Ivey jette un regard percant à Moon.

18H09 - Shulman relance cher avec une paire de 55. Phil trouve deux Rois, et profite du levier pour faire tapis. Derrière, Joe Cada trouve une paire de Dix, et fait un excellent fold. Shulman jette aussi.

18H11 - A l'invitation de Cada, Ivey essaie de deviner la main qu'a passée le gamin. "I don't know... Jacks ? Tens ?"

18H12 - Coupure pub !

18H15 - Moon : "J'ai peur de toi, Phil." Ivey "Ca sert à rien d'avoir peur maintenant. Tu auras peur quand j'aurai des jetons."

18H16 - Mini reportage sur Ivey jettant la main gagnante lors du Day 8. "J'ai regardée cette main au moins 20 fois. Je croyais qu'ESPN avait fait une erreur. Mais il s'avère que non...[rires]"

18H18 - Premier suckout de la journée : Akenhead fait tapis avec KQo, et se fait payer par Begleiter avec TT. Buchman re-raise pour isoler avec AK, et Begleiter passe. Les cartes sont retournées, le board aussi. Rivière : Q ! Ambiance de folie, difficile à retranscrire à la télévision. Norman Chad : "English always love the Queen !"

18H21 - Encore de la pub.

18H25 - Le fameux double-up d'Antoine avec J-2off, celui qui a lancé son incroyable parcours en finale. A la télé, le move de Darvin Moon est encore plus incompréhensible. Quand il fait tapis avec zéro fold-equity, Saout n'a pas l'air très rassuré quand il paie - il s'attend à ce que Moon ait cinq ou six outs. Mais non : le français à 95% de chances de gagner, et double sans douleur (après tout de même l'apparition d'un tirage gutshot sur le turn). "Nice feeling", dit Cada après le coup. "Oui, monsieur", répond Norman Chad.

18H26 - Des images de la préparation de Darvin Moon pendant l'interlude. Des mecs entassés dans un truck, avec des vestes militaires. "Pas de coach, juste une retraire dans les bois avec mes potes de chasse. Pas d'eau, pas d'éléctricité. On a joué au poker, aussi, autour de la table de la cuisine."

18H30 – C'est l'heure de la « Wild Card Hand », où l'une des mains des joueurs est dissimulée. Joe Cada, en l'occurence, qui relance à 1 million. Darvin paie avec AT. Le commentateur explique que lorsque Darvin s'est regardé sur ESPN, il avait honte de toutes les tells qu'il a dévoilées. Le flop est 9-8-4 avec deux trèfles, et Darvin checke. Cada fait de même. Le turn est un As. Darivn mise, c'est payé par Cada. Rivière 4. Darvin mise encore. Cada sur-relance à 5,5 millions. Darvin paie assez vite. Cada est en bluff avec 6-3 à trèfle.

18H33 - Pub.

18H37 - Kevin Schaffel double avec deux As contre Rois. Pauvre, pauvre James Akenhead.

18H39 - Désespéré, James Akenhead fait tapis avec 33. Le même Schaffel paie avec sa paire de 9, et l'on tient la première élimination de la journée. Akenhead est reconforté par ses compatriotes Praz Bansi, Paul Jackson, Karl Marenholz, et compagnie.

18H40 - Devinez quoi... Oui, de la pub. Hallucinant.

18H43 - Kevin Schaffel est à tapis avec... deux As contre... deux Rois. Pas croyable ! Mais tenez-vous bien : le flop apporte un Roi, et le turn le quatrième Roi. A ce stade là de la partie (on jouait depuis environ cinq heures), nous étions loin de nous douter que des coups comme ça, on en verrait encore une dizaine. "It was a lot of fun", dit Schaffel. "But it wasn't how I wanted to go out."

18H45 - L'un des coups les plus hallucinants de la table finale, celui qu'on attendait avec impatience pour connaître les mains des deux joueurs. Darvin Moon relance avec KQo. Steven Begleiter joue l'un de ses premiers coups en sur-relançant avec AQ à pique. Darvin paie. Le flop est 4-3-2 avec deux piques. Je comprends mieux ce qui va suivre, maintenant. Darvin checke. Begleiter mise. Darvin check/raise à 15 millions. Avec son énorme tirage, Begleiter prend la bonne décision et envoie son tapis, pour 6 millions de plus seulement. Moon dira plus tard : "J'ai manqué mon bluff. J'étais probablement drawing dead. J'ai préféré économiser les 6 millions." Il n'avait pas tord : la côte de 7 contre 1 n'était même pas suffisante pour justifier un call à trois outs. "J'avais les Dames", dit Darvin Moon à sa femme, mentant de manière assez incompréhensible - seul quelqu'un ne connaissant pas les règles du Hold'em pourraît croire qu'il a refusé de telles cotes avec deux Dames. "Je le mets sur As-Roi de pique", ajoute t-il. Génie ou idiot ? Les deux, mon capitaine.

18H48 - Pub. Grosso modo, il y a une coupure pub tous les deux coups. Ou peut-être est-ce l'inverse ?

18H51 - Les November Nine s'envoient des feintes à la gueule. Begleiter : "Jeff, c'est des jetons violets que tu caches derrière ?" Shulman : "Non, des verts. Tu m'embarrasses. Et toi, Phil ?" Ivey : "T'occupes. Fais plutôt gaffe à ton coach derrière." Puis l'action reprend. Shulman relance avec 99, et Ivey fait tapis avec KQo. Shulman refuse d'investir la moitié de son stack, et passe. Weak.

18H55 - Begleiter relance avec 77. Tout le monde passe jusque Ivey de grosse blinde, qui paie avec A9 à carreau. Le flop est K-Q-J avec deux carreaux. Oh oh. Ivey checke. Begleiter mise. Ivey se contente de payer. Tiens, tiens. Turn : J de trèfle. Ivey checke encore. Begleiter fait de même. Rivière : 3 de coeur. Ivey ne peut gagner le pot qu'en bluffant, et c'est exactement ce qu'il fait. Il n'y a pas meilleur spot, vu la main de Begleiter, qui passe logiquement. Joli timing du meilleur du monde, qui savait probablement exactement la main de son adversaire.

18H58 - Moon : "Tu grimpes l'échelle, Phil." Ivey : "Le problème, c'est que c'est une très grande échelle."

19H00 - Pub ! Cela ne faisait que dix minutes qu'elles nous avaient quitté.

19H02 - Phil Ivey relance à 1,25 millions avec une paire de Valets, et se fait 3-bet pour la première fois de la journée, par nul autre que notre français Antoine Saout, avec... une paire de 7 !!! Si je me rapelle bien, Ivey se ne sera fait 3-bet que deux fois au total lors de la finale. Ivey essaie de trouver une tell sur le visage du breton, et jette ses cartes en faisant la moue. Magique ! "Vive le cassoullet", affiche une pancarte dans le clan tricolore. Oh que oui.

19H04 - Les joueurs sont de retour de pause-dîner, mais les commentateurs ne font pas état de la pause de deux heures qui vient de se terminer. Cada relance en fin de parole avec AJo. Shulman trouve un all-in logique avec AK. Cada réflechit, réflechit (ça a duré encore plus longtemps en vrai), et fait un mauvais call. Il avait presque du 2 contre 1, ceci dit. Le board ne change rien, et le patron de Card Player gagne virtuellement son premier coup de la journée.

19H07 - Oui... Pub.

19H08 - Phil Hellmuth explique son coaching de Shulman ces trois derniers mois. Un montage les montre en train de jouer un SNG dans les condiditions de la finale, aidés par des amis. Shulman porte une casquette Phish durant le montage. A la table, un hoodie, de Phish aussi. Ceci dit, je suis pas sur que le coaching a tant servi que cela.

19H10 - Phil Ivey relance avec A8off. De petite blinde, Joe Cada trouve une paire de 44, et envoie tapis avec le peu de jetons qu'il lui reste. Ivey a presque du 2 contre 1, et paie - cela lui coûte un tiers de ses jetons. Bonne décision au vu des mains qui sont retournées. Ivey perd le coin-flip, et retourne à la case départ, tandis que Cada se sort du gouffre.

19H13 - Moon : "You're not running very good." Ivey : "No, I'm not." Moon lui donne un chewing-gum, qu'Ivey accepte. Best friends forever.

19H14 - Vu la faiblesse de son tapis, Ivey ne peut que jeter QJo en début de parole. Steven Begleiter relance avec 87 à trèfle, et je comprends qu'il s'agit du second coup crucial d'Antoine, qui sur-relance hors de position avec As-Roi de coeur. Il y a 10 millons au milieu quand tombe le flop 9-8-3 avec deux coeurs. Saout fait un check magnifique, piégant complètement le new-yorkais, qui mise 6,3 millions. Cela donne un levier parfait à Antoine, qui fait tapis pour 14 millions. "Je me suis mis dans la merde tout seul", dit Begleiter. "Call." C'est un coin-flip parfait, d'après les statistiques affichées à l'écran. Le turn est un coeur, et Antoine a désormais 100% de chances de gagner : le français est chip-leader à sept joueurs restants. Incroyable. Norman Chad : "Les français n'avaient pas autant célébré depuis l'arrivée de McDonalds à Paris !"

19H18 - Réclame, comme disait grand-mère.

19H21 - "Good hand", dit Moon. "Good hand ?", rigole Ivey, à tapis avec As-Roi contre le As-Dame du bucheron. Dans ce qui peut-être décrit comme le summum de la coolitude, Phil Ivey croque nonchalamment dans une pomme une Dame tomber au flop. Le meilleur joueur du monde est OUT en septième place ! Je me rapellerai toujours de la réaction du public : il n'y avait plus de clans, tout le monde ou presque voulait qu'Ivey double, et reste à la table ! Par la suite, plusieurs centaines de spectateurs ont quitté la salle après la sortie d'Ivey. Je me demande si la pomme à moitié consommée d'Ivey a déjà fait son apparition sur Ebay. En 2006, quelqu'un avait essayé de vendre l'un des savons d'urinoirs sur lesquels Jamie Gold avait pissé durant une pause de la finale.

19H26 - Pub.

19H28 - Interview post-elimination d'Ivey : "Je suis encore jeune. Je pense que j'aurai ma chance à nouveau ces deux prochaines années."

19H29 - Au tour de Begleiter de se prendre un bad-beat par Darvin Moon. Relance avec deux Dames, sur-relance tapis avec AQ. Begleiter paie, bien sur. Les quatre premières cartes du tableau sont innoffensives. La rivière est un As qui manque de faire s'écrouler le toit du théâtre. "Another Darvin Moon spécial", hurle le commentateur.

19H32 - Pub.

19H34 - Il reste cinq joueurs. L'argent est apporté sur le podium par des hommes en costard.

19H35 - Shulman est très short, et trouve deux Valets. Il relance. La parole arrive chez Cada, qui envoie directement le tapis. Le cadet de la finale et payé, et risque son tournoi. Et boum, Cada va à nouveau éviter l'élimination grâce à un 3 au flop. Shulman perd la quasi-totalité de ses jetons sur ce coup.

19H39 - Shulman arrive tout de même à rigoler après ce bad-beat. "I'm sorry", dit Cada. "Pas la peine de t'excuser", répond Shulman. "Sauf si tu le penses vraiment !"

19H40 - Un autre blow-up de Darvin Moon, qui relance au bouton avec K9 off. En plein rush, Cada trouve deux As et 3-bet. Agressif, Moon fait tapis, et Cada paie, bien entendu. Moon floppe un 9, mais sa chance s'arrête là : Cada double à nouveau, et est maintenant complètement relancé.

19H41 - Pub.

19H44 - Cada possédait à un moment 1% des jetons en circulation seulement. Le voilà maintenant avec 26%.

19H45 - De petite blinde, Antoine Saout relance assez pour mettre le shortish Shulman à tapis : avec A9off, c'est un move ultra standard. Shulman a trouvé 77, et n'est que trop heureux d'engager ses jetons. Le flop apporte un 9. Le turn et la rivière ne changent rien, et Shulman est éliminé en cinquième place. En 2000, il avait terminé en 5e place lors de cette même épreuve.

19H46 - Il ne reste plus que quatre joueurs. La finale est commencé depuis une quinzaine d'heures, pauses comprises.

19H47 - Ah, l'une des mains intéressantes où il n'y avait pas eu de showdown. C'est marrant, je ne m'en souviens absolument plus, et elle ne figure pas dans mon reportage. Antoine relance avec QToff, et Buchman piège en se contentant de payer avec les As. Le flop apporte un Dix. Buchman checke. Saout c-bet, et Buchman checkraise. Saout ne va nulle part, et envoie une sur-relance pour 11,25 millions au total ! Buchman reste convaincu - avec raison - qu'il a la meilleure main, et 4-bet pour 21,25 millions.

19H48 - Vous l'avez deviné : pub.

19H51 - La troisième main cruciale du tournoi d'Antoine : Buchman relance avec As-Dame. Antoine 3-bet avec As-Roi. Buchman fait tapis. Antoine réfléchit longtemps, et annonce "I call". Le clan français est anxieux, avec tous les suckouts qu'ils ont observés depuis le début de la finale. Le flop apporte un Roi, mais un Dix, aussi : Buchman peut encore gagner. Le turn est un Roi qui ne change rien. La rivière est une brique. Euphorie bleu-blanc-rouge : Antoine passe à 89 millions. Il a multiplié son tapis de départ par dix, et possède la moitié des jetons avec quatre joueurs restants.

19H53 - Darvin relance avec Roi-Valet à carreau. Buchman envoie le peu qu'il lui reste après avoir doublé Saout. Il possède As-5, et échoue à rester en tête. Prestation toute en discretion du pro new-yorkais, éliminé en quatrième place après un parcours quasiment sans faute.

19H54 - Plus que trois joueurs ! A ce moment là, la partie s'est arrêtée durant une bonne vingtaine de minutes (durant lesquelles il me semblent que les derniers en course n'ont PAS conclu de deal), mais ESPN reprend directement la retransmission après...

19H56 - une pause publicitaire.

19H58 – Le coup le plus douloureux de l'histoire du poker français. Vous le connaissez déjà. Dès la première main disputée avec trois joueurs, Cada relance au bouton avec 22. Antoine sur-relance avec QQ de petite blinde. Moon passe, et Cada fait tapis. Antoine dit « colle ». Les réactions des deux joueurs sont diamétralement opposées quand tombe le 2 au flop : euphorie chez Cada, immobilité parfaite chez Antoine. Il est dévasté mais le contient admirablement bien. La réussite est désormais du côté de Cada.

20H01 – Tout se précipite : voici la dernière main d'Antoine, qui envoie directement tapis après une relance de Cada, trois mains à peine après le terrible bad-beat qui vient de se produire. Cada paie avec As-Roi. Antoine est légèrement devant avec une paire de 8. « C'est là que se joue le tournoi », dit Cada. Antoine ne dit rien, se contentant d'attendre le verdict du croupier. Rien sur le flop... Rien sur le turn... Roi sur la rivière ! « Nooooooooooon » ! C'est fini. Le plus beau rush de l'histoire du poker français vient de s'achever. Larmes dans le clan français. Darvin Moon chuchote à l'oreille de Saout : « You played great. Should be you and me. » Cada : « You deserved it. »

20H04 – Quel enchaînement de coups extraordinaire ! Et quel dénouement tragique. En revoyant les images, je constate qu'Antoine a plutôt souffert du traitement télévisé d'ESPN : beaucoup de ses coups de génie n'ont pas survécu au montage.

20H06 - Le duel final ! Cela devrait être intéressant : on a pas vu énormément de showdowns durant les deux heures qu'on duré cet ultime affrontement.

20H08 - Première main, première bizarrerie de Moon qui limpe au bouton avec QQ. Cada ne se doute de rien, et relance avec 99. Tout aurait pu partir préflop, permettant à Moon de doubler, mais non : il se contente de payer. Le flop apporte un Roi. Joe mise. Cada relance à 10 millions. Cada se sent encore en tête, et paie. Le turn est un As, et Cada checke. Moon mise dix millions à nouveau. Un montant étrange qui pousse Cada à payer. Il a raison en pensant que Moon bluffe. Mais il ignore que c'est avec la meilleure main. Le Roi sur la rivière est checké, et Moon remporte un énorme pot pour commencer le tête à tête final.

20H11 - Cada relance avec KJo, et Moon paie avec Q8o. Flop J-6-5. Moon check/raise pour 8,5 millions. Cada paie. Moon chatte sa dame sur le turn. Check/check. Rivière 2 : Moon value-bet pour 7,25 millions. C'est bien joué, et Cada paie. Deuxième gros pot pour Moon, qui passe en tête.

20H13 - Ah, une main où l'on se demandait qui avait quoi. Darvin relance avec K4o, et Cada paie avec QJ. Flop J-4-2. Joe check/call. Small ball, quoi. Turn : Q qui donne deux paires au cadet. Cada checke, et Moon envoie la deuxième "barrel". Cada devrait faire tapis ici, non ? Il check/raise. OK, c'est pareil. Confiant tout de même, Darvin paie avec sa merguez. Cada mise un énorme 35 millions, et Moon passe. Cada a repris l'avantage.

20H16 - Moon relance avec As-Valet. Cada 3-bet avec As-Dame. Est-ce que ça va partir à tapis ? Moon 4-bet à 28 millions. Wow ! Je m'en rapelle, de cette main, maintenant. "Sick fold", dit Cada en jetant ses cartes. Le bluff/value bet/il en sait trop rien de Moon a marché. "I had a monster", dit Moon. "Me too", dit Cada. "En ligne, on l'apelle Darvin Gump", dit Norman Chad. Ha ha. L'expression a été trouvée par Pauly.

20H19 - Moon mise flop et turn avec J9 qui a trouvé une paire, et fait passer Cada qui détient... J9 !

20H21 - Pub.

20H23 - Seconde décision étrange de Moon, qui paie le tapis de Cada au turn avec juste une tirage de quinte par les deux bouts, sans autres outs. La rivière est une brique, et Moon, qui avait jusque là dominé son adversaire, est renvoyé dans les cordes.

20H25 – Cada : « Je joue tout le temps en heads-up online, et tu es super dur à jouer. » Moon : « Je m'amuse bien . J'apprends beaucoup avec toi. »

20H26 – La dernière main des WSOP 2009 commence avec un relance de Cada au bouton, avec une paire de 9. Moon 3-bet avec Dame-Valet. Cada envoie 4-bet à tapis, comme à chaque fois qu'il a trouvé une paire durant la finale. Moon fait un call très limite, mais qui, en raisonnant « après-coup », se révèle correct car il s'agit d'un bête coin-flip. La suite, vous la connaissez : le tableau retourné par le croupier ne change rien à l'affaire, et Joe Cada est le nouveau champion du monde de poker. Quelle chatte, tout de même. Bravo à ESPN pour ce joli résumé, qui peine cependant à retranscrir ce que fut l'ambiance à l'intérieur de la salle durant ces deux mémorables journées de poker.

mardi 10 novembre 2009

Shine a Light

Note : ce texte a été commencé avant que le tête à tête final des WSOP ne commence. Vous êtes surement déjà au courant de l'identité du vainqueur, mais ce n'est pas de cela dont je vais discuter aujourd'hui. Je livrerai mes impressions sur la seconde partie de la finale une fois celle-ci diffusée sur ESPN.

L'une des journées les plus mémorables de l'histoire du poker – et sans aucune la plus importante de l'histoire du poker français – avait commencé très tôt, comme moi comme pour beaucoup d'autres.

J'étais debout à sept heures du matin samedi, tandis qu'au Rio, une file d'attente se formait déjà devant le théâtre Penn & Teller qui allait accueillir la table finale du Main Event des World Series of Poker. Chacun des finalistes avait eu droit à un quota de cent invités, plus dix places « VIP » pour être assis sur le podium, près de la table. Pour tous les autres ne faisant pas partie de l'entourage des finalistes, l'entrée dans le théâtre se ferait sur le mode « premier arrivé, premier servi », et ils étaient nombreux à ne pas vouloir manquer une partie de poker qui s'annonçait historique, certains ayant fait le voyage de loin, conduisant toute la nuit pour arriver à Las Vegas à l'aube.

J'étais à la bourre : il me fallait terminer de rédiger mon dernier profil des November Nine – celui du controversé Jeff Shulman – et compiler les dernières informations intéressantes que j'avais pu recueillir sur la finale. Ainsi se terminait pour moi un travail préparatoire de plus de soixante heures, avant même que le premier coup de carte fut donné. Mais à en juger par les réactions des lecteurs, le jeu en valait la chandelle.

A dix heures, je quittais le Gold Coast et traversais la rue pour rejoindre le Rio. Dans les couloirs du centre de convention, c'était déjà l'émeute. Fans, famille et amis de chaque finaliste étaient regroupés en clans, chacun portant un T-shirt signifiant son appartenance : jaune pour Joe Cada, les couleurs du Michigan, blanc pour Darvin Moon (avec l'inscription « Bad Moon Rising », référence à la chanson de Creedence Clearwater Revival), bleu pour Begleiter, etc, etc.

Le directeur de la communication des WSOP Seth Palansky m'a remis mon badge média. Le théâtre n'ouvrait pas avant une heure. J'ai papoté gentiment avec Lance (Bluff), Matthew (PokerNews), Pauly et Change, avant de voir débarquer le héros français du jour, à la fois complètement anonyme, et immédiatement reconnaissable dans un ensemble casquette/veste noire patchée aux couleurs de la France, la Bretagne et son sponsor Everest Poker.

On se serre la main. « Tu veux venir avec moi ? Everest organise un petit déjeuner avant le coup d'envoi. » Problème, Antoine n'a aucune idée de l'endroit où se déroule le raout en question, et l'on se perd quelques minutes dans les couloirs, avant qu'une bonne âme du casino nous indique la direction du restaurant. Là, on retrouve le contingent français : une bonne cinquantaine de fans, de membres de la famille, d'amis, et de joueurs d'Everest ayant gagné leur voyage en participant à un tournoi sur le site. Personne, ou presque, n'a eu à payer son billet ou sa chambre d'hôtel, et les responsables d'Everest sont là en force pour gérer tout ce petit monde, distribuant écharpes, casquettes et maillots aux couleurs du drapeau français, faisant des discours pour motiver les troupes, et honorer le champion. Une organisation qui ne me fait que regretter encore plus l'absence de Ludovic, éliminé en seizième place : quelle belle opération de promotion Winamax aurait pu mettre en place !



Je m'éclipse rapidement pour rejoindre l'auditorium, et retrouve devant les portes quelques confrères piaffant d'impatience. Joy Miller, une des productrices d'ESPN, nous fait rentrer par une porte dérobée. Une place est réservée à mon nom dans la zone « orchestre », au milieu de la salle : je serai entouré par les spectateurs aux quatre côtés, trop loin pour véritablement pouvoir observer la table et les joueurs, mais au cœur de l'ambiance néanmoins. Les gros médias généralistes américains (du genre USA Today) sont chouchoutés, avec une place à quelques mètres de la table en compagnie de PokerNews. Mon emplacement est très bon, tout de même : pas mal de mes confrères ne sont même pas dans la salle, n'ayant pu décrocher qu'un siège dans la « média box » : une salle à part, tout en haut, au dernier rang, où l'on ne peut voir la table qu'à travers une vitre, et sur les écrans de télé.

La salle se remplit peu à peu, de même que le banc de presse. Avec Kinshu du ClubPoker, je suis le seul représentant français des médias spécialisés. Par contre, la presse généraliste est là en nombre : FranceInfo, le JDD, le Monde, le Parisien... A ma gauche était assis Pierrick, le journaliste d'Europe 1, pour qui j'ai occupé la fonction non-officielle de consultant durant toute la finale. Où sont les grands magazines et sites d'information poker ? Une absence d'autant plus surprenante qu'Everest a payé de sa poche le voyage et les frais de l'ensemble de ces journalistes (mis à part le mien, bien entendu). Si les médias poker français ne se déplacent pas pour couvrir la performance d'un tricolore en table finale des championnats du monde, quelle occasion leur faut-il ? Enfin, ceci dit, je les ai peut-être ratés, si ça se trouve ils étaient en salle de presse.



Le départ n'est pas encore donné, mais le public est déjà survolté. Les 150 fans de Joe Cada ouvrent leurs premières cannettes de bière. Les supporters de Steven Begleiter sont venus en masse de New-York, et s'échauffent en criant « Begs ! Begs ! Begs ! ». A ma droite, derrière moi, les français entonnent la Marseillaise. Les fans de Cada répliquent aussitôt en gueulant « USA ! USA ! USA ! » comme des gorets. Tu parles d'un cliché. Avant même le début de la partie, je les avais déjà dans le collimateur, et leur comportement n'allait qu'empirer par la suite. Deux d'entre eux se feront même escorter vers la sortie par la sécurité, pour avoir déclenché une bagarre... Au seins de leur propre camp.

Vers treize heures, après avoir honoré la mémoire du champion WSOP Hans « Tuna » Lund récemment disparu, et donné à Barry Shulman la cérémonie de remise de bracelet à laquelle il n'avait pas eu droit à Londres (pour cause de finish tardif), Jeffrey Pollack donnait la parole au directeur du tournoi Jack Effel pour présenter un par un les finalistes. C'est là que je pris véritablement conscience du moment magique que nous nous apprêtions tous à vivre. Les 1,500 sièges du théâtre étaient tous occupés. L'ambiance était électrique. A l'appel du nom de chacun des November Nine, les factions de supporters se sont fait vivement entendre, si fort que j'en avais mal aux oreilles. On peut dire ce qu'on veut sur la décision d'Harrah's de décaler de trois mois la table finale du Main Event, mais force est de constater que ce genre d'organisation fait passer le poker au stade supérieur. Si notre jeu favori devait mériter la qualification de « sport », c'est bien lors d'une journée comme celle-ci. C'est un match de football à guichets fermés auquel nous allions assister : un match de football où neuf équipes différentes s'affrontaient. Après plus de quatre ans d'expérience sur le circuit professionnel, j'ai plus souvent que jamais une attitude blasée devant les tables finales qui s'enchaînent les unes après les autres, chacune guère différente de la précédente. Pas cette fois-ci : avec la présence d'un français et du meilleur joueur du monde à la table, ainsi que de sept autres joueurs aux profils originaux, on tenait ici l'une des parties de poker les plus excitantes de toute l'histoire.


(photo : Flipchip)

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Je ne vais pas résumer en détail le déroulement de la partie... Tout est dans mon reportage sur Winamax. Tout au plus me contenterais-je d'écrire qu'elle fut longue, incroyablement longue, et remplie de coups extraordinairement dramatiques. Jamais lors d'une finale on n'avait assisté à autant de retournements de situations, de coups de chance mirobolants, de come-back fracassants et de rivières chanceuses, qui ont fait chavirer le public à de nombreuses reprises.

Finalement, chacun des finalistes à joué le rôle qui était attendu de lui. James Akenhead possédait le plus petit tapis, et a du s'incliner le premier, sans véritablement avoir pu développer son jeu. L'anglais avait bien réussi à doubler sur un coup rocambolesque (le premier d'une longue série à la table) : Roi-Dame contre As-Roi, mais ne pourra rien faire quand ses Rois vont rencontrer les As de Kevin Schaffel. Quelques minutes plus tard, Akenhead envoyait le restant de ses jetons avec une paire de 3, et tombait contre la paire de 9 du même Schaffel. Déception chez la trentaine d'anglais qui avaient fait le déplacement, dont Maria Demetriou, Praz Bansi, Karl Marenholz et Neil Channing (qui récupère tout de même 25%).

Annoncé comme serré, Schaffel n'a pas déçu, développant un jeu assez timide. Le retraité de Floride sera assez chanceux pour trouver deux fois les As contre les Rois, mais pas assez pour remporter les deux confrontations : la seconde, contre Eric Buchman, lui fut fatale.

La performance de Phil Ivey fut elle aussi conforme aux prévisions des spécialistes : un jeu tight, et un timing quasiment parfait lui ont permis de survivre très longtemps sans jetons. Hélas, quand le meilleur joueur du monde trouva enfin une occasion en or pour réaliser son premier double-up, le destin mit brutalement fin à son tournoi, plaçant une Dame au flop pour battre son As-Roi, et donner l'avantage au As-Dame de Darvin Moon. La déception était générale sur le banc de presse, dans le public et parmi les nombreux grands noms du poker qui étaient venus soutenir leur ami. Même Ivey, d'habitude si stoïque, ne put empêcher son visage de montrer des signes d'une frustration évidente. On venait peut-être de passer à côté d'un moment historique.

Steven Begleiter, lui, a surpris les analystes, qui le voyaient plutôt développer un jeu décontracté et volontiers « gamble ». « Il va jouer à fond », m'avait par exemple dit Ludovic Lacay, et après avoir vu les retransmissions des journées préliminaires sur ESPN, je prenais son avis pour argent comptant. Mais non. Par manque de cartes, ou plus probablement par timidité face à l'enjeu, le requin de Wall Street n'a dans l'ensemble guère été flamboyant. Ceci dit, sa sortie en sixième place se fit sur une horreur sans nom, et à son crédit, il faut mettre que Begleiter a pris le bad-beat avec une sportivité exemplaire.

Jeff Shulman n'a pas déçu. On s'attendait à ce que son coaching par Hellmuth entraîne un jeu petit bras, et ça n'a pas loupé. Ses armes ? Les relances à 4 ou 5 grosses blindes, les 3-bet suivis de fold, les check/fold au flop, etc, etc. Horrible. Il ne jouait que peu de coups, mais perdait à chaque fois des jetons. Un double-up contre Cada lui a permis de survivre jusqu'à cinq joueurs restants, avant de se faire éliminer par Saout. Là encore, un bad-beat est passé par là, quand sa paire de 9 faillit à tenir contre une paire de 3 de Cada à tapis avant le flop.

Eric Buchman n'a pas déçu n'ont plus. On s'attendait à ce qu'il se construise un tapis calmement, à son rythme, sans faire de bruit, et c'est exactement ce qu'il s'est produit. La chance a été de son côté en début de partie, sur un coup inévitable (KK contre AA qui trouve un carré, à tapis avant le flop), et ensuite, le pro new-yorkais a tranquillement géré, évitant par dessus tout les gros pots. Vers trois heures du matin, j'ai même blagué sur Twitter : « Buchman n'a pas joué un coup depuis le coucher du soleil. » Et pourtant, son tapis restait stable, et sa présence menaçante. Ce n'est qu'après une confrontation AQ/AK plutôt inévitable à quatre joueurs que Buchman rendra finalement les armes.

Prouvant à nouveau que le poker de tournoi est un jeu d'adresse, mais aussi (et surtout ?) de chance, Joe Cada et Darvin Moon furent assurément les deux joueurs les plus chanceux de la table finale, et ainsi les deux joueurs qualifiés pour l'ultime duel. Dans un style bien différent, bien sur.

Le bucheron du Maryland a joué plusieurs mains incompréhensibles (le double-up d'Antoine Saout et le check/raise contre Begleiter suivi d'un fold malgré une côte infinie, assurément la main la plus attendue de la diffusion télé de mardi soir), et terrassé deux adversaires sur des coups de chance improbables (AQ contre le AK d'Ivey, le même AQ contre les Dames de Begleiter la main suivante) Après huit journées préliminaires où l'amateur n'a joué que des premiums avec succès, la finale fut pour lui l'occasion de tenter quelques moves. Hélas, son manque expérience ont transformé ces essais en échecs humiliants. Ce qui ne l'a pas empêché d'aller jusqu'au bout de la nuit : son énorme tapis lui permettait largement ce genre d'expérimentations.

En ce qui concerne Cada, l'histoire fut tout autre. On a affaire à un jeune pro venu d'Internet. Le cadet de la table, un gamin qui, à 21 ans, connaît déjà tous les moves, a monté des fortunes en cliquant sa souris, et s'est payé sa première maison (cash !) avant même d'avoir atteint la majorité. Arrivé avec un tapis moyen, Cada fit l'erreur de payer le tapis de Jeff Shulman avec As-Valet. Tombé à quatre grosses blindes, soit 1% des jetons circulant sur la table, Cada a vécu un rush des plus phénoménaux, remportant plus d'une demi-douzaine de coups à tapis avant le flop, dont deux fois en position largement dominée (paire contre paire). Cada a joué « papiers en règle » : ses moves étaient tous corrects selon les codes des joueurs en ligne. « C'était super standard », dira t-il après son dernier move avec une paire de 2, au cours d'une main qui fera longtemps débat sur les forums. Mais peu importe son considérable talent : Cada aurait du sauter à six ou sept occasions différentes lors de cette finale.

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Ce qui nous laisse donc un seul November Nine pour prétendre au titre de « meilleur joueur de la table finale des WSOP 2009 ». Oui... Antoine Saout. Le français avait toutes les raisons de flancher, ou tout du moins de s'éclipser rapidement. La faiblesse de son tapis. Sa position horrible à la table. La pression sur ses épaules, multipliée par la présence d'un contingent français venu en nombre. Les feux des projecteurs, et la promesse d'un passage à la tévision en prime-time devant des millions de spectateurs. Les débats incessants sur Internet depuis cet été, questionnant les réelles capacités du bonhomme. Si Antoine s'était pointé en finale pour livrer une prestation médiocre, timide et apeurée, personne de censé ne lui en aurait voulu. Je veux dire, ce mec n'avait jamais entendu parler du Texas Hold'em il y a deux ans, et jouait encore des Sit'n Go à 50 dollars il y a douze mois. Et le voilà en train de vivre un conte de fées qui va changer sa vie à tout jamais, faisant le tour des médias internationaux, signant un contrat de sponsoring à un million d'euros, acceptant des centaines de demandes d'amis sur Facebook, et voyageant à gratis à travers l'Europe. Si le costume de finaliste du plus gros tournoi du monde s'était révélé trop grand pour lui, cela n'aurait au final pas été très grave. La performance, dans l'état, aurait tout de même était très belle en soi.

Mais non. Ce qui s'est passé en finale fut l'exact opposé. Sous les spotlights du podium ESPN, devant 1,500 spectateurs déchaînés, l'objectif des photographes, l'œil des caméras, et le regard de la communauté entière rivée à son ordinateur, Antoine a brillé. C'est dans les matchs importants que se révèlent les grands compétiteurs et les grandes équipes... Et au cours d'une performance qui ne fut pas sans rappeler celle de Liliam Thuram lors des demi-finales du Mondial 98, Antoine a tout simplement joué la meilleure partie de poker de sa vie. Audacieux, incisif, créatif, opportuniste, patient, mesuré : son parcours fut sans faute, depuis son premier double-up contre Darvin Moon jusqu'à sa dernière main. Symbole : alors que tous les autres sont restés en dehors de son chemin, Antoine fut avec Joe Cada le seul finaliste à oser s'attaquer de front à Phil Ivey. Galvanisé par l'enjeu, Antoine a maitrisé son sujet. Pour l'avoir suivi de près ces trois derniers mois, je savais qu'il saurait rester de marbre face à la pression. Mais j'étais loin d'imaginer que sa prestation technique serait aussi aboutie.


Si bien qu'à six heures du matin, dix-neuf heures après avoir fait mon entrée dans le theâtre Penn & Teller, je me permettais d'écrire les mots suivants, juste après qu'Antoine ait éliminé Eric Buchman en quatrième place et pris la tête du tournoi : « Cette fois-ci, ça y est, il n'est plus question de simplement croire en les chances d'Antoine Saout – il est temps d'en être convaincu : le breton est le prochain champion du monde ! »

Car j'y croyais, bien entendu. Il n'y avait pas d'autre issue possible. J'ai quitté le banc de presse, et dévalé les escaliers pour me rendre sur scène, à quelques centimètres de la table. J'ai adressé un signe de la tête à Antoine, et l'ai regardé prendre place : la partie reprenait, avec trois joueurs restants. Une seule élimination le séparait du tête à tête final dans le plus gros tournoi du monde.

Tout s'est passé très vite. Dès la première main, Joe Cada a relancé au bouton... Antoine a sur-relancé depuis la petite blinde. Darvin Moon a jeté ses cartes, et Cada a annoncé « all-in ». Antoine a payé instantanément, révélant une paire de Dames, largement favorite contre la piètre paire de 2 de l'américain, pris la main dans le sac. C'était le moment le plus crucial du tournoi qui se déroulait devant mes yeux : si Antoine remportait le coup, il éliminait Cada, et pouvait revenir deux jours plus tard disputer le tête à tête final contre un adversaire faible en jetons, et faible techniquement. Le titre était là, à portée de main. Le Graal des joueurs de poker, au bout des doigts.

Jusqu'à ce que le croupier retourne un 2 sur le flop, donnant l'avantage à Cada. Les supporters du gamin exultent, Cada est submergé par ses amis, qui dansent en cercle autour de lui. Sur un coup de chance inouï, il vient de prendre la tête du tournoi, et d'envoyer Antoine dans les cordes.

Mais le français n'est pas mort. Sonné, mais toujours vivant. Il lui reste des jetons.

Pour très peu de temps encore, cependant. Trois mains plus tard, Joe Cada est de nouveau au bouton. Il relance, et Antoine pousse ce qu'il lui reste. Darvin Moon passe, et Cada paie aussitôt avec As-Roi. Pour la quatrième fois seulement en neuf jours d'épreuve, Antoine est « all-in » et risque l'élimination. Jules Lavie, le journaliste de France-Info, est à mes côtés. Il me tend son micro, et je commence à décrire l'action. Les cris de la foule. Les cartes que retourne le croupier. L'importance du moment.

Trois jours plus tard, je n'ai pas encore écouté l'enregistrement... Et je ne sais pas si j'aurai jamais envie de le faire. Le cri que j'ai laissé échapper quand le Roi est tombé sur la rivière serait trop douloureux à entendre à nouveau.

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Je l'ai déjà écrit plusieurs fois : mes plus forts souvenirs de sport sont invariablement des mauvais souvenirs. La Coupe du Monde en 2006. Lille-Manchester à Bollaert en huitième de finale de Ligue des Champions. Les matchs de tennis que je disputais au collège. Les défaites me hantent, les échecs me poursuivent.

Le poker n'est sans doute pas un sport, mais cela n'empêchera la finale du Main Event 2009 de rentrer dans cette liste de souvenirs tristement mémorables. Samedi, j'ai vu des adultes pleurer. Et j'ai vu un exceptionnel compétiteur subir l'amertume de la défaite au moment le plus fatidique.Oh, bien sur, la performance reste historique, sans doute la plus belle jamais vécue dans le poker français. Médias, joueurs et spectateurs furent unanimes après son élimination : Antoine était le meilleur joueur ce jour-là.

Antoine Saout méritait d'être le champion du monde. Le problème, c'est qu'au poker comme ailleurs, le mérite n'a souvent rien à voir là dedans.


La finale sur Winamax

samedi 7 novembre 2009

Grind

Mon calvaire vénitien s'est finalement terminé ce matin à onze heures, quand je me suis présenté au guichet pour régler la note. J'avais rempli mon contrat, à savoir jouer douze heures au total durant mon séjour de deux nuits : j'ai donc pu bénéficier du tarif réservé aux joueurs. En résumé : j'ai dépensé 800 dollars à la table pour en économiser 200 à l'hôtel. Oui, je sais, la logique économique de la chose m'échappe. Sur le papier, ça paraissait être une bonne idée.

Jeudi, au lendemain de ma désastreuse première session, j'ai commencé à écrire le profil d'Antoine Saout aussitôt après avoir sauté du lit. A quatorze heures, je prends une pause : direction la salle de poker. Ma seconde session fut à l'avenant de la précédente : j'ai joué moins longtemps (trois heures au lieu de quatre), mais j'ai perdu autant (500 dollars). Que voulez-vous que je vous dise : tu attends une heure, tu floppes un brelan, et tu perds une cave. Tu attends une heure de plus, tu floppes top-paire/top-kicker avec As-Roi, et tu perds une cave contre un décérébré qui te suit jusqu'à la mort avec un tirage de quinte ventrale. La table comportait au moins quatre joueurs très faibles, mais cela n'a pas suffi : leurs prises de risques suicidaires étaient récompensées, tandis que ma patience était punie.

A ce moment là, pour tout vous avouer, j'étais assez morose. Il me restait cinq heures à jouer pour bénéficier de la réduction, et j'avais déjà perdu de quoi me payer la suite du prince. Je n'étais plus très sur de vouloir aller jusqu'au bout. Je me suis remonté le moral au Mandalay Bay, où j'ai trouvé le nouveau bouquin de Chuck Klostermann à l'Urban Outfitters (j'ai aussi constaté avec tristesse la fermeture de ma librairie préférée du coin, The Reading Room, remplacée par un stand de glaces – il faut croire qu'il y avait trop de librairies à Vegas, et pas assez de stands de glaces) Après, j'ai retrouvé Pauly et Change au Burger Bar, où je me suis offer un hamburger au Kobe Beef, la meilleure viande de boeuf du monde. Ça m'a couté un bras, mais Dieu que c'était bon.

De retour au Venetian, je termine la bio d'Antoine Saout, et vers une heure du matin, je suis prêt pour le troisième round. Je descends, vais chercher les jetons, m'assois à la table, et enclenche la musique de Rocky sur l'Ipod. Je vais d'abord jouer à une table fatiguée qui va casser rapidement. Je vais ensuite en trouver une autre beaucoup plus fun, vraiment facile car remplie de joueurs faibles et peu agressifs. C'est là que je vais – enfin ! - trouver des mains. Je n'ai pas perdu un coup entre quatre et cinq heures du matin... Un full, un carré, une paire de Valets qui tient contre trois joueurs (dont deux à tapis). Je chatte même un coup contre un type complètement bourré qui faisait n'importe quoi : je relance 10-8 de carreau, il fait tapis, avec l'argent déjà au milieu, j'ai presque du 2 contre 1, je paie : il bluffait avec la meilleure main, 10-9 dépareillé, mais je trouve un 8. Je vais quitter la table à six heures en ayant réalisé un profit de 200 dollars. Tout juste une cave : un peu décevant, finalement. J'aurais pu faire mieux si je n'avais pas perdu quelques coups en fin de session. Mais tout de même, ce n'était pas désagréable de faire un résultat net positif après les désastreuses sessions précédentes.

Me voilà donc maintenant installé au Gold Coast. Changement radical de décor : les minettes en mini-jupe ont été remplacées par des cow-boy fumant le cigarillo. Ambiance old-school, Vegas des années 70. Ma chambre pue la clope mais le mobilier a récemment été remis au goût du jour.

Après cette quasi nuit blanche, j'avais prévu de dormir un peu, mais ma confrère Jennifer m'a appelé en début d'après-midi. Je ne l'avais pas vue depuis l'été. Tant pis pour la sieste : je la rejoins en bas. On pose les coudes sur le zinc : Jennifer trouve six carrés en vingt minutes de vidéo poker pour transformer ses 20 dollars de départ en 200. Je m'aventure vers la salle de poker : scandale, il n'y a que des vieux joueurs de Limit cramoisis. Je traverse la rue pour rejoindre le Palms. Je m'installe à une 1$/3$ avec un tapis de 300. Je suis rapidement rejoint par Pauly et Change. Je vais jouer un peu plus de trois heures, durant lesquelles je vais perdre 70 dollars (« Seulement ? », je vous entends déjà dire). Avant de dégueuler un peu (QQ contre KK, deux paires contre deux paires), j'aurai le temps de rafler un gros pot à chacun de mes amis (AQ sur Q-9-x-9-x contre Pauly qui transforme sa paire de Dix en bluff, et un full floppé contre Change qui n'a que la top-paire sur le turn). La table est décontractée, je passe moins de temps à jouer qu'à causer cinéma avec le vieux assis à côté. Otis, le bloggeur de PokerStars, nous rejoint ensuite, et l'on se rend au meilleur restaurant italien de Vegas à côté du Palms, celui dont j'oublie toujours le nom mais où l'accueil est on ne peut plus chaleureux. Et puis je quitte mes amis à regret : une table de Pai-Gow attend mes amis, mais j'ai à faire.

Et d'ailleurs, là, tout de suite, je suis loin d'avoir terminé mon travail préparatoire au Main Event (qui, quand on fera les comptes, m'aura surement pris plus de temps que la finale en elle-même)La partie de poker la plus excitante de l'année commence dans moins de douze heures. Il est temps de recharger les batteries. Rendez-vous à 21 heures sur Winamax pour le coup d'envoi.

vendredi 6 novembre 2009

If you can't spot the sucker in the first half-hour

Hôtel Venetian, Las Vegas. 2 heures 26. Je sors de ma première session de poker sérieuse depuis l'European Deep Stack de Dublin. C'était en février dernier : j'avais grosso modo cessé d'être un joueur de poker depuis, mis à part deux ou trois tournois médias, et une paire de très courtes sessions durant les WSOP.

J'aurais mieux fait de me casser une jambe, où d'aller tâter des culs au strip-club. Mon résultat net ? 125 dollars par heure... en négatif. Et j'ai joué longtemps : quatre heures. Je n'ai pas battu mon record de cagoule en une seule partie (établi au Bellagio en 2008 pendant la finale du WPT), mais on en est pas loin. Heureusement qu'il s'agit d'une somme que je peux me permettre de perdre. J'ai pas mal économisé depuis deux ans, et je suis arrivé à Vegas en avance exactement pour ça : jouer au poker, chose que je n'ai habituellement pas le temps de faire. La perte est l'une des issues possibles. Pas le droit de se plaindre, donc. C'est la vie. That's poker. Nique sa mère.

N'empêche, j'aurais bien aimé gagner un pot de temps en temps. C'est frustrant de voir chacun de ses adversaires flopper des fulls, des brelans, trouver leurs quintes et leur couleurs systématiquement, pendant que tu galères pour trouver ne serait-ce qu'une paire au flop. Et ce serait sympa de gagner des coin-flips de temps en temps. TT contre AK pour 200 dollars, et QQ contre AK pour 150 dollars. Variance, variance, mon cul oui.

Pour arranger le tout, j'avais mal commencé la session en pissant 150 dollars sur deux calls douteux. Je me suis rapidement ressaisi quand j'ai réalisé que mes adversaires étaient max à chaque fois qu'il misaient. J'ai joué tight, vu le maximum de flops en position en investissant le minimum, et fait quelques value-bet avec les rares mains gagnantes que j'ai eues. J'ai eu un seul coup de chance, quand j'ai misé un open-ender au turn, et payé une relance. J'ai trouvé mon tirage sur la rivière, et check/raisé à tapis : mon adversaire à snap-call avec un brelan. Cela n'a pas suffi : ces quatre heures n'ont été qu'une longue descente au purgatoire. Je sais pas, j'ai du mal avec les tables tight. Jeter ses cartes pendant deux heures à une table de dix, c'est pas drôle. Et en plus, un connard m'a piqué mon magazine pendant que j'étais au chiottes. Et c'était pas un magazine gratuit à la con, hein, c'était ESPN Magazine avec Phil Ivey en couverture, un numéro qui va rapidement devenir collector (c'est un peu comme si ElkY faisait la couverture de l'Equipe).

Seule consolation : j'ai joué assez longtemps pour diviser par deux le prix exorbitant de la chambre grâce au système de « comp » typique des casinos de Vegas. On est encore loin du compte, cependant. Mais j'ai une semaine pour me refaire. Comme l'on si bien dit de grands philosophes pokériens : « On est pas mort. »

Notre retour à Los Angeles après le festival fut compromis. Ce qui devait être à l'origine une ballade de santé de deux heures s'est rapidement transformé en une histoire de bad-beat qui a duré toute la journée. On roulait depuis vingt minutes, Change s'apprêtait à prendre la sortie à Palm Springs, histoire d'aller prendre le petit dej au Denny's, quand un véhicule noir et blanc s'est pointé dans le retro, gyrophare allumé. Change s'est rangée, et savait déjà la raison de l'arrestation avant même que le flic n'arrive à notre rencontre : « Mes plaques sont périmées ». Oui, parce qu'aux Etats-Unis, l'immatriculation d'un véhicule à une date d'expiration. Il faut la renouveler périodiquement.

Change baisse sa vitre, et l'officier demande à voir son permis et les papiers du véhicule, en gardant la main droite sur la crosse de son pistolet, comme dans les films. Puis il retourne vers sa voiture pour vérifier que tout est en règle. Il s'avère que non : cela fait plus de six mois que les plaques sont périmées, et la procédure veut que le véhicule doit donc être immobilisé jusqu'à ce que la situation soit réglée. En fait, comme on va s'en rendre compte un peu plus tard, Change avait suivi la procédure et envoyé les papiers il y a déjà plusieurs mois, mais l'organisme de paiement n'avait jamais répercuté vers le bureau des immatriculations de Californie. Un bon vieux foutoir administratif : comme quoi, cela n'arrive pas que dans les pays socialistes, hin hin.

Pauly gère la situation de main de maître en restant infiniment cool et poli avec le flic. On se gare au Denny's cent mètres plus loin. « Il vaut mieux que l'on sorte nos affaires de la voiture, non ? » Joli bluff : il reste quelques grammes d'herbe dans le coffre. Le flic acquiesce avant d'avoir eu le temps de réfléchir. La fourrière arrive et emporte la voiture. La décision est rapidement prise : Pauly loue une chambre au motel voisin, tandis que Change part louer une voiture – elle passera le reste de la journée à aller de bureau en bureau pour régulariser la situation. Il nous trois voyages pour transférer nos affaires de camping vers la chambre. Je m'effondre sur le lit et tombe dans un coma profond, n'ayant pas beaucoup dormi ces trois derniers jours.

Change a récupéré sa voiture vers dix-huit heures, et on a finalement rejoint LA en début de soirée. Passage par In-n-Out burger, et reprise du travail à l'appartement. Pendant mon absence, Harper a publié les biographies des finalistes des WSOP que j'avais préparées en avance. Je passe trois heures sur celle de Begleiter, puis à peu près le même temps sur celle de Cada le lendemain. On regarde le dernier épisode des WSOP sur ESPN. On peut y voir un joli bluff de Darvin Moon contre Jordan Smith, le double-up chanceux de James Akenhead avec KQ contre AA, et la confirmation que Begleiter est bien un donkey, quand il relance pour info avec 77 sur un board 8-8-x (de mémoire). Antoine Saout 3-bet à tapis avec AQ, et le pauvre Begleiter n'a aucune idée de ce qu'il se passe : il jette ses cartes. Saout l'a échappé belle, tout de même, et passera une seconde fois tout près de l'élimination en se retrouvant à tapis sur une coin-flip.

Une courte nuit de sommeil plus tard et je suis en route à l'aube, au volant d'une voiture de location à la transmission semi-automatique : peu courant aux Etats-Unis. Il n'y a pas de pédale d'embrayage, mais je dois passer les quatre premières vitesses manuellement, en poussant le levier vers l'avant. Berdoo, Barstow, Baker : traversée éclair du pays des chauve-souris.

Peu après onze heures, les buildings de Vegas apparaissent à l'horizon. Cela ne me fait ni chaud ni froid : j'ai l'impression de ne être jamais parti. Je passe tout de suite au Fry's acheter une poignée de DVD, et au Border's voisin pour deux trois bouquins. Le nouvel Ipod attendra la fin de la semaine – enfin, ça c'est ce que je me disais ce matin avant de commencer à jouer au poker.

Je prends ma chambre au Venetian, l'un de mes hôtels préférés de Vegas, que j'ai déjà eu la chance de fréquenter il y a deux ans. C'est moi qui paie : c'est cher, mais je me fais plaisir. Quand la partie « travail » de mon séjour commencera, je bougerai au Gold Coast, beaucoup plus abordable et proche du Rio. Il ne s'agit pas de se mettre le comptable de Winamax dans le collimateur.

Tradition lors de chaque arrivée à Vegas : shopping au Premium Outlets, en centre-ville. En moins d'une heure et pour 400 dollars, j'ai remis ma garde-robe à jour pour les six prochains mois. Ah, les joies du dollar à prix bradé.

La finale du Main Event commence dans soixante heures. J'ai tellement travaillé les biographies des finalistes que je les connais tous par cœur : leur parcours, leur bio, leur style de jeu, leur couleur préférée, etc. Il ne reste plus qu'à lancer quelques paris en salle de presse le Jour J : cela va être la finale la plus excitante à suivre depuis des lustres.

jeudi 5 novembre 2009

What a beautiful buzz

Quarante-huit heures après notre retour d'Indio, j'ai encore du mal à coucher sur papier mes impressions sur ces trois jours de musique dans le désert. Oserais-je le dire ? Ma vie a changé. Il y aura un avant, et un après. Voilà, c'est dit. C'est con, mais c'est vrai. Rarement je me suis autant éclaté de toute ma vie. Et je peux le dire avec autant de certitude car je n'étais absolument pas convaincu à l'avance. Certes, Pauly m'avait procuré des tonnes de mp3 et DVD de Phish, et recommandé les meilleures chansons. J'avais apprécié la plupart d'entre elles. Mais je n'étais pas certain que huit concerts du même groupe allaient me tenir éveillé jusqu'au bout du week-end. Sur le papier, ça me semblaît être un tantinet du gavage d'oies. D'autant que les groupes basés sur l'improvisation jouant des morceaux s'étirant parfois jusqu'à trente minutes ne sont pas ma tasse de thé, loin de là. J'ai été élevé à la pop, moi : trois minutes par chanson, trois couplets, trois refrains et on en parle plus.

Mais non. J'ai simplement été conquis. Progressivement. Le premier jour, j'ai écouté le premier concert avec une oreille curieux, en ne manquant pas de remarquer l'enthousiasme sans limites du public. A la fin du second concert, je me suis dit que ces gars là n'étaient pas mauvais du tout pour remuer les foules. Le lendemain, le jour d'Halloween, je secouais la tête en rythme, me surprenant à danser de temps en temps. Et quand la nuit est tombée, et que le groupe est revenu pour jouer en intégralité Exile on Main Street des Rolling Stones, l'un des meilleurs albums de rock de l'histoire, je me suis pris une gigantesque baffe de presque deux heures. Je savais déjà que je venais d'assister à l'un des meilleurs concerts de toute ma vie. Mais ce n'était pas fini : le groupe est ensuite revenu sur scène pour la troisième fois de la journée, portant l'estocade avec deux heures de bonheur supplémentaires. Je n'oublierai pas de sitôt la marche de retour vers le camping : tout le monde était sonné, comme après un orgasme. Dimanche, je me suis rendu compte, épaté, que j'attendais avec impatience le début du premier concert. Et vers minuit, quand Phish a quitté une dernière fois le podium, je n'en avais pas eu assez.

C'est une combinaison de plein de facteurs, j'imagine... Le cadre, paradisiaque. L'incroyable enthousiasme du groupe. La ferveur avec laquelle ils communiquent avec leur public rassemblé par dizaines de milliers. Jamais je n'avais assisté à une telle communion. C'était presque comme aller à l'église. Une église agnostique (si ce genre de chose existe), remplie de gens bien. J'en ai rencontré des tas ce week-end, à commencer par les amis de Pauly avec qui nous avons fait le voyage et partagé notre campement. Des mecs et des meufs marrants, pasionnés et passionnants.

Pauly m'a dit que j'ai eu de la chance... Phish n'organise que rarement un festival de ce genre : c'était leur huitième en vingt ans. Pareil pour Halloween, une date qu'ils ont jouée six fois en tout durant leur existence. Là, on a eu droit à la combinaison des deux. Et comme le jour des morts coincide avec mon anniversaire, c'est 45,000 personnes qui étaient invitées à ma fête, toutes costumées. La meilleure fête d'anniversaire possible. Une gigantesque orgie, le bonheur intégral, le sourire aux lèvres du début à la fin. Non, franchement, comment pourrais-je oublier ce week-end de si tôt ?

Pour vous donner une idée de ce qu'était le Festival 8, regardez ce montage réalisé par Pauly... Toutes les photos qui suivent ont été prises soit par le bon docteur, soit par les photographes officiels du groupe. Vous pouvez retrouvez leur gallerie ici et . Pauly a aussi écrit un compte-rendu sur son blog.


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Le site du festival. L'une des choses qui m'a marqué par rapport aux nombreux festivals européens auxquels je me suis rendu (comme Dour, Reading ou Werchter) est l'impeccable organisation, et l'extraordinaire ambiance qui regnait sur l'ensemble du site. Tout le monde cohabitait dans la bonne humeur et pour un seul but : faire la fête et danser sur de la bonne musique. Les fans de Phish sont parmiles plus amicaux qui soient, et parler à des inconnus est plus la règle que l'excéption. Je n'ai été témoin d'aucune des scènes coutumières des festivals européens : mecs bourrés qui foutent le feu aux WC portables, bagarres, vols, etc. La sécurité était invisible, et la police n'a jamais eu à intervenir. La consommation d'alcool est restée assez faible, ceci expliquant cela. Les hippies préfèrent l'herbe qui fait rire. Chacun son truc, et au moins, personne n'avait la gueule de bois le matin.



En plus d'être un guitariste extraordinaire, Trey Anastasio est un vrai meneur de foules au charisme hypnotique. Le reste du groupe est à l'avenant. Tous ont étudié la musique à l'université. Par contre, tous les fans le reconnaîtront volontiers : aucun d'entre eux ne sait chanter. Ce qui n'est finalement guère un problème pour un "jam-band" dont l'intêret se trouve dans de longues improvisations. Phish me faisait parfois penser à un DJ, écoutant la réaction du public pour pousser la musique dans telle ou telle direction, jusqu'à épuisement.



On peu compter sur les doigts de la main les artistes capables de réunir 45,000 fans pour huit concerts répartis sur trois jours. Phish en fait partie, tout en restant complètement absent du circuit traditionnel de la promo : pas de pub télé, pas de clip sur MTV, pas de gros label, pas d'interviews et peu d'albums studio. Leur réputation, c'est la scène : Phish est sans conteste l'un des meilleurs groupes live que j'ai jamais eu l'occasion de voir - et j'en ai vu un paquet.



Pour reprendre l'intégralité d'Exile on Main Street lors du deuxième set d'Halloween (et ainsi se "déguiser" en Rolling Stones, après avoir couvert dans le passé les Beatles, les Talking Heads, Pink Floyd et le Velvet Underground), le groupe a fait appel à une section de cuivres et deux choristes, dont la fameuse Sharon Jones. Cent minutes de pur bonheur : Phish est à la fois resté fidèle aux compositions des Stones, tout en injectant quelques "jams" rythm'n blues et rock'n roll de leur composition qui ont enflammé le public. Magique de bout en bout : "Sweet Virginia", "Let it Loose", "Sweet Black Angel", "Shine a Light"... Le genre de concert qu'on ne voudrait jamais voir s'achever.

Justement, voici le point culminant du week-end, en vidéo : "Loving Cup", une chanson que Phish reprend déjà depuis pas mal d'années. La présence des musiciens supplémentaires donne à la chanson dans une autre dimension. Observez la réaction du public à la fin. Ces putains de tubes lumineux qu'ils balancaient en permanence dans les airs me sont restés dans la tête. Cela ne se retranscrit pas très bien en vidéo, mais c'était assez hypnotisant à voir.





Des installations artistiques étaient disséminées un peu partout sur le site du festival. La plus impressionnante d'entre elles : un gigantesque assemblage de ballons flottant au dessus du public, et changeant de couleur au rythme de la musique. Trip garanti.



Neil avait de loin le meilleur costume : livreur pour UPS, complet avec sacoche remplie de courrier, bordereau de livraison, casquette, shorts et chemise marron. Je ne crois pas qu'il soit bien légal de porter un vrai uniforme de la compagnie en dehors des heures de service, mais peu importe, l'idée était géniale. Neil avait préparé 40 paquets destinés aux porteurs uniformes les plus créatifs - souvent en rapport avec d'obscures chansons de Phish - remplis de bonbons, autocollants et magnets de frigo aux couleurs du groupe. Chaque fois qu'il en repérait un, il accourait pour procéder à la livraison. Je crois qu'il a réussi à en distribuer la moitié, avec une réaction enthousiaste de la part de chacun des heureux destinataires. Sur la photo, on peut le voir en train de faire signer son colis à "La meuf sexy la plus raide du festival". La question la plus souvent posée à la remise du paquet : "Est-ce qu'il a des drogues, là-dedans ?"

Voici une vidéo rassemblant quelques une des livraisons de Neil :







Le public de Phish : de 7 à 77 ans. Un des sept campings installés autour du festival était d'ailleurs exclusivement reservé aux familles.



L'un de mes costumes préférés : le barbu fou de The Hangover, complet avec le bébé (en plastique, je vous rassure). Plus vrai que nature.



Pauly et Neil ont vu plus de 300 concerts de Phish à eux deux, en Amérique, en Europe et même au Japon. Je ne connais aucun autre groupe suscitant un tel engouement des fans, qui sont prêts à tout suivre leurs idoles jusqu'au bout du monde. Et Phish le leur rend bien, en tournant incessamment depuis 25 ans - moins quelques années de break par-ci par-là - et en optant pour une politique très laxiste en matière de piratage : tout le monde est invité à enregistrer et distribuer gratuitement leurs concerts.



Pour Halloween, Pauly, Change et moi étions déguisés en toubibs... Comme vous le voyez, j'ai pris ma tâche au sérieux. J'avais même un bloc-notes personnalisé que m'avait apporté Neil. Je distribuais des prescriptions aux festivaliers à court d'herbe médicinale.



Tout le monde assis pendant le set acoustique de dimanche midi. Ambiance relax : cafés et donuts étaient distribués à l'entrée.



Dans quel autre manifestation verrait-on des visiteurs déguisés en agents de sécurité ? A tour de rôle, on a assuré la surveillance des Wookies avec nos uniformes de la "Wook Patrol". Wookie, c'est le nom - tiré de Star Wars, bien sur - qu'on donne à ces hippies fauchés, cradingues, barbus et dreadlockés que l'on croise par dizaines dans tous les festivals du monde. Leur drogue de choix ? Le LSD, car c'est pas cher. C'est quand le Wookie est trop défoncé que la Wook Patrol intervient. Effet garanti dans le camping à trois heures du matin : les fumeurs de joints nous jetaient des regards bizarres...



Celui là était dans un bon trip... On lui a collé une amende pour "Utilisation excessive d'un cactus gonflable dans un lieu public". Il fallait voir sa tête quand on lui a remis la contranvention. La scène figure dans le montage video de Pauly.



Après avoir joué plus de treize heures de musique en trois jours, le groupe revient pour un dernier rappel, a-capella. Je suis déjà en train d'organiser mon agenda pour les revoir à Miami fin décembre. Et j'entends des rumeurs de tournée en Europe...