mardi 29 septembre 2009

The Hacienda must be built

Clapham Common, 01 heures 50. Je suis rentré de l'Empire après une journée standard de douze heures. Une moitié au bureau, l'autre moitié à couvrir le Day 2 du Main Event des WSOP-E, dont le départ avait été décalé pour tenir compte du Yom Kippour. La journée de demain sera tout aussi chargée, avec une courte visite au bureau, un trajet en train vers Paris, et ma quatrième participation à l'émission de radio du Club Poker en compagnie de Guignol. Et mercredi matin, retour à Londres, pour un peu de bureau encore, avant de descendre Regent's Street pour retrouver Leicester Square et l'Empire. Je devrais être au lit à l'heure qu'il est, mais je veille un peu pour écrire quelques lignes ici. Je panique un peu quand je délaisse ce blog plus d'une semaine. Une sorte de sens du devoir, si vous voulez.

Pas que j'aie grand chose de passionnant à raconter, cependant. Les tournois préliminaires sont passés à toute vitesse, et je peine déjà à me souvenir de quoi que ce soit de ces onze derniers jours. Mon colloc' Tallix a atteint la table finale de la première épreuve, répliquant son résultat de Vegas avec une cinquième place. On est passé à deux doigts d'un bracelet français avec Fabien Dunlop, qui a porté les couleurs de Winamax jusqu'à la seconde place, laissant finalement la victoire à l'anglais JP Kelly. Dans la seconde épreuve, un mélange de Texas Hold'em et Omaha joué en Pot Limit, Michel Abécassis et Tristan Clémençon se sont hissés jusqu'en demi-finales, et la dernière table réunissait un casting de choix avec, entre autres, Howard Lederer, Men Nguyen et Erik Cajelais. C'est ce dernier qui remporte finalement le bracelet. Il y a eu aussi la Caesar's Cup, crapshoot télévisé où s'affrontaient en équipe quelques un des meilleurs joueurs américains contre leurs pendants européens. Aucun interêt, si ce n'est de pouvoir observer les Ivey, Brunson, ElkY, Antonius jouer face à face. La troisième épreuve m'a fait bailler aux corneilles, surtout la finale, pendant laquelle je me suis même permis de partir avant la fin. Quoi ? Ben oui. Problème de motivation ? Pardi.

Je pourrais disserter en long et en large sur les conditions de travail on ne peut moins optimales : la salle de presse est un bar qui se remplit tous les soirs de buveurs bruyants, les tables sont dispersées au quatre coins du casinos, il n'y a pas de place pour passer au milieu de la foule des clients, les machines à sous à proximité chantent « Walk Like an Egyptian » des Bangles du matin au soir, et joueurs, médias, serveuses, croupiers et superviseurs sifflotent l'air à tour de rôle en une chaîne de tilt infinie, etc, etc.

Mais le fond du problème est ailleurs : j'ai un mal fou à m'intéresser aux parties, à m'immerger dans l'action. Après plus de quatre années passées à observer des tournois de poker, je pense avoir vu tout ce qu'il était possible de voir autour d'une table et j'ai pratiquement épuisé toutes les façons différentes de raconter par écrit un coup de pile ou face à tapis avant le flop. L'idéal, à terme, serait de ne pas couvrir plus d'une seule épreuve par mois, histoire que chaque tournoi conserve son intêret, au lieu d'enchaîner les parties à une cadence infernale, comme cela est le cas depuis quelques temps.

Ceci dit, je le répète, je reste passionné par le monde du poker, et suis constamment en train de réfléchir à la meilleure manière d'y apporter ma contribution. Le concept de reportage en direct, avec ses frénétiques journées de douze heures passées à courir partout, présente de moins en moins d'intérêt à mes yeux, et je me demande ce qu'en pense le public. Est-ce que ça intéresse encore quelqu'un, de savoir que Daniel Negreanu vient de doubler à 17h12 avec une paire de neuf contre As-Roi ? A 17h14, tout le monde a déjà oublié, non ? Est-ce qu'il n'y aurait pas une meilleure manière de présenter et raconter un tournoi ? J'ai déjà commencé à expérimenter ces derniers mois, pour un résultat mitigé, à en croire les forums et les commentaires sur ce blog, mais je compte bien continuer à explorer.

Pendant que les WSOP battent leur plein, il se passe foule de choses sur le reste du circuit. Ce que je retiens des dernières semaines :

- Le décès de Bob Stupak jeudi dernier. Une vraie légende de Las Vegas, entrepreneur prolifique à l'imagination débordante (la Stratosphère, c'est lui) et aux coup marketings fumants, et aussi joueur de poker titré aux WSOP et participant de la première heure à High Stakes Poker. Stupak était apparu lors d'une des tables finales de la première saison du WPT, dont j'avais usé les DVD jusqu'à la corde. On était en 2003 et je découvrais le poker professionnel pour la première fois, devant ma télé. Un an plus tard, je débarquais au Bellagio avec les yeux équarquillés, et je m'asseyais au bar du Sports Book pour commander une bière. A côté de moi : Stupak, en train de tirer nonchalamment sur sa clope en discutant paris sportifs avec Scotty N'Guyen. Je n'oublierai jamais ce moment : je n'étais plus devant la télé en train de regarder les pros, j'étais dans la télé, au milieu d'un épisode du WPT. Lisez la nécro sur Pokerati.

- Un nouveau concept de tournoi complètement barjo, instauré par Matt Savage au Commerce Casino de Los Angeles... Marre des pauses et des dinner-break ? L'Iron Man est faite pour vous : cette épreuve se déroule en continu, sans aucune interruption, depuis les premières mains jusqu'au couronnement du vainqueur. Pauly vous en dit plus sur PokerNews.

- Le pavé dans la mare lancé par Phil Hellmuth a l'encontre d'Harrah's. L'homme aux 11 bracelets n'est pas content, et il le fait savoir : si les propriétaires des WSOP lancent leur propre site de jeu en ligne, et bannissent la présence des logos concurrents lors des championnats du monde, ça va péter. « Les WSOP n'y survivraient pas », dit-il, « et à terme, Ultimate Bet, PokerStars et Full Tilt pourraient joindre leurs forces pour lancer un festival concurrent ». Je crois qu'Hellmuth s'avance un peu avec cette dernière affirmation (je vois mal PS et FPT être prêt à se rapprocher d'un site à la réputation aussi mauvaise que UB), mais le fond du problème est réel : le format actuel des WSOP est appelé à être radicalement modifié dans les années à venir, à mesure que les casinos en dur vont former des alliances avec les opérateurs en ligne, où créer leur propres plate-formes. Plus que jamais, la compétition va faire rage : fusions et scissions vont fuser de toutes parts. Ecoutez Hellmuth sur Pokerati.

- Ultimate Bet, encore eux, continuent de se racheter petit à petit une image à coup de dollars et d'opérations de comm' en intégrant Joe Sebok dans son équipe de joueurs pros. Le fils adoptif de Barry Greenstein est sans doute l'une des personnalités les plus appréciées des fans (700,000 suiveurs sur Twitter : les chiffres ne mentent pas) Le débat fait rage : cette signature est-elle un désastre pour la crédibilité de Sebok, ou un joli coup de cirage pour l'image d'un site de jeu en ligne miné par un scandale de tricherie ayant duré plusieurs années ? Michael Friedman et Change100 se disputent sur PokerNews.

- Le français Thomas Bichon (un joueur de cash-game régulier du Vic à Londres, très respecté par des mecs comme Roland de Wolfe et Nicolas Levi) a remporté l'étape WPT de Chypre au début du mois. Deux semaines plus tard, un certain Olivier Busquet remportait l'étape WPT, jouée à Atlantic City. En cascade, plusieurs sites d'information français s'empressaient de publier des titres du genre : « double victoire tricolore au WPT ». Si ces rigolos que je ne nommerai pas (ce serait trop d'honneur que je leur ferais) avaient fait l'effort de pousser leurs vérifications un peu plus loin qu'une simple (et non-fiable) recherche Google, il se seraient aperçus qu'Olivier, né aux États-Unis de mère française et de père américain, a résidé toute sa vie là-bas, ce qui est donc un peu court pour lui coller un drapeau tricolore. Plus que la confusion sur la nationalité (on s'en fout, au final, qu'il soit français ou pas), ce qui me choque c'est qu'il suffise qu'un paresseux publie une info non vérifiée pour que tout le monde se jette tête baissée derrière, et recopie joyeusement l'erreur. Ça me rappelle les contrôle de calcul à l'école primaire, quand on regardait par dessus l'épaule du voisin et qu'on se retrouvait tous les deux avec un zéro. (Et je ne parle pas des repompes de photos et non-citation de sources qui sont la règle chez la plupart des sites d'info français, intégrité et déontologie, connais pas, hein. Bande d'enfoirés. M'enfin, y'a deux ou trois sites bien, ils se reconnaitront)

- Bon on termine avec un scoop, et c'est ici que vous l'avez lu le premier : Annette Obrestad chez Full Tilt Poker, c'est déjà signé, ou presque. Bon, j'espère que ma source ne s'est pas plantée, sinon je vais me faire insulter, ha ha.

dimanche 20 septembre 2009

Oh Comely

Empire Casino, 20 heures 06. En salle de presse. Enfin, dans le bar improvisé en salle de presse. Les joueurs sont partis en pause-dîner. J'ai posé Juliet, Naked, le dernier bouquin de Nick Hornby que je dévore avec avidité depuis son achat il y a deux jours, je l'aurai terminé très vite. C'est bizarre, avec Nick Hornby, le charme n'agit qu'une fois sur deux. Slam : non. Fever Pitch : oui. About a Boy : non. A Long Way Down : oui. How to be good : non. Et puis, bien sur, High Fidelity : top 5, cela va sans dire, je l'ai lu des dizaines de fois.

Me revoilà à Leicester Square, à couvrir les World Series of Poker Europe pour la troisième année consécutive. Le casino niché au centre de Londres est petit, encombré, bruyant. On est mal assis, on bouscule des fêtards éméchés à longueur de journée, on a du mal à voir ce qu'il se passe autour des tables, et on travaille de midi jusque tard dans la nuit. Mais rien de tout cela n'est particulièrement gênant. Je suis à la maison. Je vais dormir dans mon lit ce soir, et demain au petit dej', il y aura du Nutella. La bonne humeur est de rigueur. Pourquoi pas ?

Après mon escapade à Lille le temps d'un week-end, l'EPT de Barcelone fut expédié à toute vitesse dans un tourbillon de soirées éméchées, entrecoupées seulement par deux solides journées de commentaire en direct avec Alexis Laipsker, le rédac-chef du magazine Poker VIP. A l'aéroport, en attendant l'avion qui allait me ramener à Londres, j'ai fait les comptes sans trop y croire : entre Cannes, Lille et Barcelone, je venais de passer les sept soirées qui venaient de s'écouler dans des bars et/ou en boîte et/ou sans dormir.

Avec les joueurs du Team Winamax et un ElkY complètement retourné à l'Opium, à deux pas du casino. Dans El Massella, le plus ancien bar de Barcelone, qu'ont fréquenté Ersent Hemingway et Pablo Picasso. Dans les bars à tapas des Ramblas. Encore à l'Opium, pour la fête d'après-tournoi avec des dizaines de collègues et joueurs, et même dans un de ces bars secrets dont je ne soupçonnais pas l'existence, plein à craquer à cinq heures du matin, presque impossible à dénicher parce que dépourvu de façade et niché dans une petite ruelles sombres... La fête ne s'est jamais vraiment arrêtée durant cette semaine. J'ai perdu quelques millions de neurones durant cette semaine, mais je me suis bien amusé. Cela valait le coup. Je n'ai aucun remords, mais je vais attendre un peu avant de recommencer, faudrait pas que ça devienne une seconde carrière non plus. Tandis que j'écris ça, les invitations pleuvent sur Skype, les joueurs du Team qui sont en ville veulent sortir jusqu'à pas d'heure dans des endroits foutrement branchés. Non merci, ça ira comme ça.

Après, la vie a repris le dessus à Londres. J'ai pris quelques jours de congés, j'en avais besoin, et mon foie aussi. J'ai joué au touriste, comme je le fais chaque fois qu'une connaissance me rend visite et découvre la capitale britannique pour la première fois. Hyde Park, Buckingham Palace, Picadilly Circus, Camden Town, Westminster, Big Ben... Et à chaque fois que je refais ce parcours tellement éculé, je me sens un peu plus chez moi à Londres. Juste avant de me replonger de plus belle dans les tournois, avec à l'horizon deux grosses semaines qui me verront enchaîner quatre tournois à Leicester Square et l'EPT à l'hôtel Hilton d'Edgware Road.

Mais les choses sont en train de changer, tout de même. Entre autres révolutions qui se sont produites dernièrement en coulisses, et Dieu sait si elles furent nombreuses, l'arrivée d'Harper au poste de second reporter est celle qui me touche le plus, forcément. Je l'ai déjà dit, et je le dirai encore. Enfin je peux me détacher un peu du circuit et des tournois. Enfin je peux déléguer et laisser quelqu'un d'autre faire une partie du boulot à ma place. Enfin je peux me permettre de manquer l'action, et d'ailleurs, elle ne me manque pas tant que cela. Hier, j'ai laissé Harper débuter le reportage à l'Empire. Aujourd'hui, il est arrivé plus tard, tandis que j'étais à mon poste à midi. Et demain, c'est lui qui arrivera à l'heure, tandis que je me pointerai en milieu d'après-midi pour assurer le « service de nuit ». Ce soir, je vais dormir une nuit entière, et j'aurai encore un peu de temps pour flâner demain matin, regarder la télé, répondre aux emails, ce genre de choses... Une révolution, je vous dis. Enfin, ce boulot va devenir un boulot, au lieu d'être une vie. Et c'est qu'il bosse bien, Harper. Les textes que je mettrais trois jours à écrire, il me les rend en une heure. Des copies propres. Quand Winamax m'a demandé de trouver du renfort, j'ai un moment songé à volontairement embaucher quelqu'un de mauvais, histoire d'être sur que ma place ne serait pas menacée. Mais je serais bien incapable de mettre en exécution un plan aussi pervers, et j'ai bien sur opté pour l'autre option, qui était de prendre la meilleure personne disponible pour ce job parmi mes connaissances. Je sens quand même que je vais le regretter un de ces jours. Je dis ça, je dis rien.

Pour les ceusses qui veulent me lire sur du vrai papier, j'ai écrit le compte-rendu de l'inachevé Main Event des WSOP publié dans le dernier niveau de Live Poker (celui avec un Ludovic Lacay tout rouge en couverture, j'aime beaucoup).

Et puisqu'on parle de papier, tiens... Le blog que vous lisez, dépourvu de publicité (autre que celle que j'insère subtilement ou non dans mes articles, ha ha), vient en quelque sorte de trouver un sponsor, après deux ans d'existence gratuite, pour la beauté de l'art. Mon ami Jerôme Schmidt (un des acteurs de cette industrie avec un cerveau branché sur autre chose que le poker, c'est pas courant) m'a proposé d'en publier mensuellement des extraits dans son classieux magazine 52. Et je n'allais certainement pas dire non au futur éditeur de la version française du roman de Pauly. C'est génial, comme concept : j'écris un truc, et un mec vient me voir après que j'ai fini pour me proposer de l'argent pour écrire le truc en question. Ça tue le concept de la deadline, ce qui, me concernant, est un peu une bénédiction. Mais du coup, il va falloir que je m'applique un peu, maintenant. Parler de trucs sérieux, faire des recherches, bosser la forme et le fond, être intello à mort, mettre des mots compliqués genre « morigéner » ou « anacoluthe », tout ça, tout ça. Tiens, je parie le montant de ma pige que ce n'est pas cet article écrit à la va-vite sur un coin de table qui sera publié dans le numéro du mois prochain.

Un mois de reportages

EPT Kiev
Day 1ADay 1BDay 2Day 3 et fin

France Poker Tour – Paris (avec Harper et Paco)
Day 1Day 2

PPT Cannes (avec Harper et Junior)
Day 1ADay 1BDay 2Day 3Day 4Day 5

EPT Barcelone (principalement par Harper)
Day 1ADay 1BDay 2Day 3Day 4 - Finale

lundi 7 septembre 2009

Nuit de chine

Vendredi soir, à Cannes, ils ont été nombreux à hausser les sourcils en apprenant que j'allais quitter la ville le lendemain matin, laissant tomber mon reportage au PPT une journée avant la fin du tournoi. Une décision que je ne prends que rarement, pour raisons exceptionnelles (une autre épreuve plus importante qui commence ailleurs, par exemple)

« Alors, tu vas faire tout ce voyage pour te rendre à une brocante ? », qu'ils me disent avec un air indiquant la pitié. Incompréhension typique de celui qui ne s'est jamais rendu à Lille le premier week-end de septembre. La Braderie de Lille, c'est bien plus qu'une brocante. C'est une grande fête, une célébration, un retour aux racines qui, chaque année, me fait sentir chti à nouveau. C'est un événement pour lequel je réponds présent depuis vingt ans, que je ne manquerais pour rien d'autre. Une tradition culturelle.


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Je me souviens des premières années, j'avais cinq ou six ans. Ma grand-mère vivait Place Vanacker dans le quartier de Moulins, aux portes de la Braderie côté Sud. Elle me prenait par la main et on remontait la rue d'Arras, des fois le boulevard Jean-Baptiste Lebas mais jamais plus loin, c'était déjà bien. On parcourait les stands à la recherche de vieux exemplaires de Picsou Magazine et Mickey Parade. Puis, les années suivantes, c'était les disquettes d'Amstrad, puis, au collège, les cartouches de Super Nintendo. Et des bouquins, toujours des tas de bouquins. Je marchais à travers les rues débordant de monde jusqu'à avoir des ampoules aux pieds. Après, durant les années lycée, de nouvelles préoccupations sont apparues. Il y avait le concert du dimanche soir, sur la Grand Place, toujours pleine à craquer pour les groupes de rock à la mode. Et la veille au soir, il fallait faire en sorte d'avoir un approvisionnement en alcool conséquent pour la longue soirée qui s'annonçait. Et un truc à fumer, aussi, si possible, et ce n'était jamais très dur à trouver. On se retrouvait au square Carnot, où l'on rencontrait des dizaines de connaissances, certains qu'on ne voyait d'ailleurs qu'une fois par an à cette date. Et l'on se plongeait dans le Vieux Lille pour un bain de foule, à la recherche d'un bon DJ mixant sur le trottoir, histoire de s'en mettre plein les oreilles. La fête se poursuivait jusqu'à l'aube, et le lendemain, j'étais de retour dans le centre pour un plat de moules-frites en famille place de la Gare, une tradition qui est restée ancrée jusqu'au décès de ma grand-mère il y a cinq ans, et l'on terminait le tour de la ville, à Wazemmes ou sur l'Esplanade. Ces dernières années, tout s'est simplifié, je ne connais plus grand monde à Lille, la faute à l'éloignement et les fêtes se sont bien calmées. Je reviens surtout pour succomber à la nostalgie, le plaisir de redécouvrir à nouveau « ma » ville et ses rues, retrouver quelques potes, boire un verre. Le week-end se déroule toujours à peu près de la même manière, mais j'y reviens tout de même à chaque fois.

Pourtant, cette année, avec le Partouche Poker Tour prévu à la même date, je m'étais fait une raison : pour la première fois depuis aussi longtemps que je puisse m'en souvenir, je n'allais pas être à Lille pour la Braderie, rajoutant une ligne à la liste des choses sur lesquelles je dois souvent faire une croix depuis que mon agenda me fait voyager plus de six mois par an (concerts, festivals, matches de foot, fêtes, mariages, baptêmes, vacances aux sports d'hiver en famille, et quantités d'anniversaires d'amis et de frères, parents, oncles, etc)

Mais, sentant ma détresse, mon boss m'a chopé vendredi matin sur Skype, me donnant le feu vert pour quitter Cannes. Alléluia. Junior serait là pour couvrir la dernière journée en video, histoire qu'il y ait un peu de contenu sur le site. Et Harper était déjà en train de couvrir l'EPT de Barcelone.

Il était trop tard pour réserver un vol Paris-Nice ou Lille-Nice. Le site de la SNCF est tellement merdique que j'ai cru un moment que je ne pourrais même pas prendre le train. Finalement, leur site de réservation à la con fonctionnait sur le Mac de Junior, et j'ai pu acheter un trajet Nice-Lille avec changement à Paris. Après la conclusion du tournoi pour la nuit, on a squatté le bar jusque tard, celui en terrasse du casino, il y avait un vent pas possible. Je suis rentré à l'hôtel pour faire mon sac, et à six heures et demi, j'étais à la gare, excité comme un gamin à l'idée de rentrer à la maison pour le week-end. Le tournoi s'était déroulé sans accrocs, mais il y avait eu pas de tumulte en coulisses (j'y reviendrai un autre jour) Je n'étais pas mécontent de prendre une petite pause avant d'enchaîner vers Barcelone.

Les six heures de trajet vers Paris ont vite filé : j'ai dormi tout du long. A la Gare de Lyon, pas de taxi en vue. On me propose le trajet en moto : c'est un peu plus cher mais ça ira plus vite. Le pilote arrive je ne sais comment à faire tenir debout ma grosse valise sur l'arrière de sa moto, et l'on fonce à travers les avenues, il fait beau, c'est agréable.

A 14 heures, j'arrive à la gare Lille-Flandres, et une demi-heure plus tard, je suis à la maison. Douche, une pizza en vitesse, et à 16 heures, je suis porte des Postes, frontière sud de la Braderie et point de départ de cent kilomètres d'étals où cohabitent brocanteurs de métier, particuliers vidant leurs greniers, restaurateurs, stands de kebab, enseignes soldant leur marchandise, etc, etc.



La journée s'est déroulée de manière classique – j'ai une routine bien établie. Elle comprend les choses suivantes, liste non exhaustive :

- Un examen scrupuleux des étals de livres, disques et jeux vidéos des boulevards Victor Hugo, Jean-Baptise Lebas et Louis XIV, à la recherche de la perle rare, ou plus généralement d'un truc qui me plaît. Cette année, je n'ai toujours pas mis la main sur une édition originale du Manuel des Castors Juniors, celle avec la couverture en faux cuir et le cadenas. Je me suis consolé avec deux 33 tours : le séminal Doolittle des Pixes, et le premier album d'Elvis Costello – ma collection n'est pas loin d'être complète, enfin en ce qui concerne ses années les plus intéressantes (de 77 à 86).

- Un bain de foule dans le centre, rue de Béthune, là où il y a le plus de monde. Dix bonnes minutes sont nécessaires pour arriver à l'autre bout, rue Neuve. Au passage, on admire le tas de moules (consommées) disposé devant le fameux restaurant Aux Moules, scrupuleusement entretenu par une armée d'employés, et gardé toute la journée par un agent de sécurité. Tous les restaurants de la ville sont en compétition pour avoir le plus gros tas à la fin du week-end. Une affaire très sérieuse, mais oui.



- Un arrêt en terrasse d'un café pour se rincer la glotte. Opération à répéter plusieurs fois. Stella, Leffe, Jeanlin, et j'en passe. Regarder passer les gens. Respirer l'air frais. Il fait bon, il reste un peu d'été dans les rues, même à Lille.

- Manger les moules frites sus-mentionnées sur le coup de vingt heures. Mon adresse préférée : la Brasserie de Paris, en face de la gare. Les portions sont copieuses et l'on attend pas des heures pour trouver une table. J'ai perdu à la credit-card roulette.

- Tenter de déterminer quel est l'objet phare de cette Braderie. Chaque année, il y en a un, produit en masse, et que tout le monde semble acheter. En 2007, c'était une statuette en bois d'art africain représentant une girafe. L'année dernière, un gros ballon en mousse complètement hideux mais qu'on a croisé plusieurs centaines de fois. Cette année, c'était définitivement le mégaphone miniature, utilisé pour retrouver ses amis dans la foule, ou plus généralement pour brailler le plus fort possible une fois le taux d'alcoolémie lancé dans une spirale ascendante.



- Continuer l'exploration des rues plus au nord avec le Vieux-Lille. C'est là que la brocante s'arrête quelque peu, pour laisser place à la fête. La catégorie plus jeune des « bradeux » s'y retrouve. S'arrêter à l'Autrement Dit. Là, on y partagera un aquarium rempli d'un cocktail à base d'alcool blanc, qu'on aura terminé avant même de s'en rendre compte. Gueuler de concert avec les autres clients devant le match de la France.

- Passé minuit, direction la foire aux manèges à l'Esplanade, près de la Citadelle de Vauban. Là, les traditions sont bien établies. Il y a les croustillons hollandais, gras et sucrés, délicieux pour éponger la bière et réchauffer l'estomac (ben oui, il commence à faire froid, à cette heure là) Puis les jeux de hasard attrape-gogos. J'ai du dépenser pas moins de vingt euros pour finalement réussir à attraper avec la pince une peluche de Bart Simpsons. J'adore aussi les fausses machines à sous, où l'on glisse des pièces dans la fente pour essayer d'en faire tomber d'autres. On a collecté assez de points pour récolter un flacon à bulles de savon, qui trouva usage en haut de la Grande Roue, où, traditionnellement, on trinque à nouveau. Et il y a aussi les courses de cheveaux où il faut lancer la boule dans le bon trou, le train fantôme, et un tour de Gerbotron (nom que l'on donne à tout manège dont le but est de te filer la nausée).



- Puis on redescend vers le Vieux Ville, à la recherche de musique. « Il faut qu'on trouve du bon son » est la phrase répétée comme un mantra. Drum'n Bass, house, trance, et j'en passe, il y a un peu de tout sur l'Avenue du Peuple Belge, la rue de la Monnaie, et le reste des rues adjacentes. Observer la cohorte de mecs et gonzesses bourrées, les voitures essayant de passer à travers la foule malgré l'interdiction de circulation des véhicules, et le ballet des voitures de pompiers venues secourir les gamins pas préparés aux effets de leur première cuite.

- Vers quatre ou cinq heures du matin, prendre le métro et s'arrêter au Centre Hospitalier, le dernier arrêt de la ligne 1 au sud. Quand on se rend compte qu'aucun bus de nuit ne passera avant trente minutes, on marche jusqu'à la maison. Trois ou quatre kilomètres pour rejoindre Wattignies, la fin du trajet étant effectuée à travers champs.

Et l'année prochaine, ce sera plus ou moins la même chose, mais un an plus vieux.







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