mercredi 21 janvier 2009

Gimme Shelter

Hôtel Normandy, Deauville, 9h09. Un peu tôt pour prendre le petit déjeuner. L'heure des vieux, et des séminaristes. Tant mieux, je suis presque tout seul dans la salle. Personne pour déranger ma tranquillité.. A cette heure ci, les collègues que je vais croiser ont envie d'être seuls aussi, et me laisseront manger en paix. Pas de conversation inutile et forcée, juste moi, des oeufs brouillés, un livre de Charles Bukowski et le silence. Quelques minutes de calme et de méditation avant douze heures à courir et jacasser non-stop dans une salle de poker pleine à craquer.

Après trois ans d'embargo imposé par les autorités, l'European Poker Tour est de retour en France. Plus de 300 joueurs et 70 journalistes étaient présents pour la première partie du Day 1. Le grand absent, officiellement, était le sponsor de l'épreuve. Condition sine qua non pour qu'elle ait lieu. Les logos P**** S**** qui tapissent les salles de tournois lors de chaque EPT ont été ici soigneusement mis au placard. Leurs employés sont là, mais incognito. Les qualifiés sont là, mais sans logo sur leur T-shirt. Quelques pros bravent l'interdit et portent fièrement les couleurs de leur site : W******, F*** T*** P****, P**** 7**. Mais chut, il ne faut pas éveiller la vigilance des autorités envers les entreprises de jeu en ligne illégal.


(photo : Hugues/ClubPoker.net)

Grosse journée hier, bien entendu... Tout ce que notre pays compte de joueurs digne de ce nom a fait le déplacement, plus une brochette d'européens et d'américains, petits nouveaux et nostalgiques mélangés – l'étape de Deauville était une des préférées des joueurs du circuit, et plein de vieux routards ont répondu présent. J'ai passé mon temps à courir, slalomant difficilement entre les 35 tables entassées dans la Salle des Ambassadeurs (l'une des trois plus belles salles de poker du monde), bousculant joueurs et journalistes. Sur l'estrade de ce theâtre, les reporters se marchent dessus – une deuxième salle de presse a été mise en place dans les couloirs du Normandy pour contenir le trop plein. On ne doit pas être plus de cinq ou six journalistes accrédités à avoir assisté à la dernière édition de l'EPT en France. Lolo du ClubPoker, Loic de Poker.fr, Jerôme Schmidt de 52, quelques bloggers de P**** S****, et moi... On était en février 2006 et c'était mon premier EPT. Histoire de rigoler, j'ai fouillé dans les archives et retrouvé le reportage que j'avais réalisé pour le ClubPoker. Assez catastrophique, mais l'idée était déjà là. Je crois que c'est mon 21ème EPT cette semaine. Je ne suis pas sur, j'ai arrêté de compter. A l'époque, j'étais encore un acteur bénévole et passionné du monde du poker. Je ne suis plus bénévole, mais, j'ose l'espérer, je suis encore passionné. A l'époque, je préparais le concours d'entrée à l'école de journalisme. Trois ans plus tard, je n'ai pas de diplôme, mais j'ai un métier. Je me demande si je serai encore là dans trois ans pour couvrir l'EPT de Deauville 2012. Sans doute que non...

Je m'étais levé à huit heures pour me préparer à cette première journée. Des tonnes de sites français sont là pour couvrir l'événement et je voulais être sur d'être préparé au maximum pour offrir le meilleur reportage possible. Paco à la vidéo, Yuestud à la coordination/pêche aux infos, et moi à l'écriture et aux photos. Notre trio est rodé, mais je commence à me sentir un peu seul à mon poste, quand tant d'autres sites envoient deux, trois ou quatre personnes pour rechercher les infos et écrire. J'essaie de compenser en soignant la qualité de l'écriture et des photos.



Dans l'après-midi, Paco a lancé la retransmission de l'investiture présidentielle américaine sur son Mac, grâce à une chaîne de télé pirate du Net. Un grand moment d'histoire, du genre dont on se rappelera où on était et ce qu'on faisait à ce moment là, comme quand Mitterand est mort où que les Twin Towers se sont effondrées. Mes amis américains sont unanimement enthousiastes, même les plus cyniques et désabusés. Certains ont conduit jusqu'à plusieurs milliers de kilomètres pour se mêler aux deux millions de personnes réunies entre le monument Washington et la Place du Capitole. L'optimisme et l'espoir sont de mise...

Enfin, je sais pas trop. Paco m'a passé le best-of 2008 du Zapping de Canal+. J'ai regardé ça sur mon ordi avant de me coucher. J'ai du arrêter au bout de 45 minutes. Mon cerveau était arrivé à saturation, épuisé par le défilement frénétique des images mises bout à bout. Une masse compacte d'une violence, d'une haine et d'un désespoir inouïs. Je défie quiconque ce pouvoir regarder ça sans se sentir envahi par un profond sentiment d'impuissance. J'ai des doutes quand au monde que nous sommes en train de construire. Je vis dans un rêve. Un jour, je vais me réveiller et le réveil sera brutal. Je vis dans une bulle. Chambres d'hôtels de luxe, avions, casinos, conversations superficielles, bouteilles de champagne en boîte, photos d'individus soulevant des liasses de centaines de milliers d'euros, de dollars, de livre sterling, et je suis toujours à la même place depuis trois ans, le même décor, la même personne, les mêmes gens ou presque, et aucune évolution. Au dehors, il y a le monde réel, avec des vrais gens, mais je ne le côtoie que de loin, par la fenêtre du taxi. Je ferme les yeux dessus, je fais comme s'il n'existait pas, je le vois au travers d'une lucarne. Ce serait une fiction que je ne verrais pas la différence. Je me dégoûte. Je ne comprends pas les gens heureux... Heureusement, il y en a de moins en moins.

lundi 12 janvier 2009

The never ending transit

Aéroport John Fitzgerald Kennedy, New York City, 17h22. Au milieu du plus long « layover » que j'ai jamais eu à subir entre deux avions : sept heures. Ceci dit, le temps est passé vite. Les bagages ont mis longtemps à arriver au Terminal 5, c'était un peu le bordel car tout le monde avait le même sac « PokerStars » (donné aux Bahamas à chaque qualifié pour le Main Event). Après, j'ai traîné les 35 kilos de bagages suscités jusqu'au Terminal 2 (oui, je voyage pas léger, d'autant que j'ai acheté des tonnes de bouquins à New York), et j'ai attendu pas moins d'une heure pour les enregistrer à nouveau au comptoir Delta. J'ai fumé une clope, passé la sécurité, acheté des magazines (la tête d'Obama est en couverture de 95% des périodiques du kiosque), mangé, écrit des cartes postales, acheté des clopes en duty-free (eau de toilettes et cigarettes, standard), échoué à trouver une boîte aux lettres, re-sorti fumi une clope, re-passé la sécurité, trouvé une prise pour brancher l'ordi, et voilà.

J'ai failli rater mon avion à Nassau. La faute à un système de file d'attente parfaitement atroce au comptoir d'immigration. A droite, trois officiers pour faire passer les citoyens américains (peu nombreux). A gauche, deux officiers pour les autres passeports (en surnombre) Et pas le droit de changer de file. J'étais super stressé, je commence à suer, mon avions décollait dans quinze minutes et on n'en finissait pas. Dans la file d'attente, un mec (dont je ne révelerai pas l'identité) passe en douce devant une dizaine de personnes, dont moi. Il discutait tranquillement avec ses potes, il croyait sans doute que personne aller le remarquer. Les gens commencent à grogner, je l'apostrophe : « hé, je suis en train de rater mon avion, ce serait cool de pas nous passer devant. » Et là, le mec s'énerve direct, « quoi quoi quoi qu'est-ce tu racontes, je suis devant toi, j'ai dépassé personne », non mais sans déconner, faut pas se foutre de ma gueule quand même. Et après, quand il s'est rendu compte qu'il était pas super crédible, il me joue le coup du « c'est bon, arrête de paniquer, tu va l'avoir ton avion, fais nous pas chier. » Dans le genre désagréable, on était au top (le pire, c'est que quelques minutes plus tôt le mec parlait avec ses potes d'un sujet abordé par le "commentateur de l'EPT", il aurait sans doute été plus aimable s'il m'avait reconnu) Le couple devant moi (français, le mec a joué le tournoi, il me semble, mais a sauté le premier jour) me laisse passer devant eux. L'officier tamponne mon passeport, je passe la seconde fouille (oui, oui, j'ai pas compris pourquoi) et je fonce à travers le terminal tandis qu'on appelle mon nom sur le système de haut-parleurs. J'atteins la porte d'embarquement juste à temps. A l'entrée m'attend un agent de sécurité pour une troisième fouille. Je m'écroule sur mon siège. Pfiou, c'est pas passé loin.

Encore une semaine bizarre. Les Bahamas... Vingt-cinq degrés dehors, mais jusqu'à quinze heures de travail par jour à l'intérieur. Pour une raison inconnue, j'étais très anxieux le premier jour du tournoi (bon, OK, je suis nerveux de nature, mais là c'était encore pire) Je sais pas, peut-être que je flippais parce que je venais de prendre des vacances et que je n'avais pas couvert de tournoi pendant trois semaines (un record !) Au final, je m'en suis bien tiré. J'ai eu le temps de rédiger quelques trucs qui m'ont raisonnablement satisfaits durant la partie écrite du reportage, et la seconde moitié du tournoi, en direct au micro avec mon pote Manu (que j'avais fait venir spécialement) fut des plus agréables. Pas le temps d'écrire maintenant une tartine sur ma semaine à Paradise Island, je le ferai plus tard. Ou pas. Il ne s'est rien passé d'extraordinaire, quand j'y pense. OK, ElkY a remporté un tournoi. Et alors ? C'est pas comme si l'évenement était rarissimme.

Quoi qu'il en soit, il est temps de retourner en Europe, après deux semaines passées sur le continent américain. Je ramène avec moi un bronzage qui devrait durer juste assez longtemps pour rendre jaloux les collègues de Londres, des souvenirs indélébiles de mon voyage à New York, des tonnes d'heures de sommeil à rattraper, et très certainement un décalage horaire de malade qui va mettre une dizaine de jours à s'estomper. Ce qui est plutôt embêtant, car je suis censé retrouver le bureau dès mardi.

Bon, je vous laisse, j'ai juste assez de temps pour ressortir une dernière fois, m'injecter double dose de nicotine dans le sang, repasser la sécurité, et embarquer mon avion pour Bruxelles. A bientôt.

dimanche 4 janvier 2009

I wanna be sedated

« Alors, quel est ton cocktail préféré ? », m'a demandé le chauffeur de taxi. Quelle question bizarre, je me suis dit. Bien sur, j'ai répondu « vodka tonic ».

« Ah, vodka tonic, hein ? Moi, le tonic, je le préfère avec du gin. »

Et le voilà qui joint le geste à la parole, lâchant le volant pour mélanger Schweppes et contenu d'une flasque dans un gobelet en plastique. Je hausse les sourcils.

« Santé », me dit le chauffeur avant de descendre son verre d'une traite, sans m'en proposer un.

J'étais arrivé aux Bahamas.

Un an après la victoire d'ElkY, il est déjà temps de se replonger dans ce tournoi magnifique mais ô combien frustrant qu'est la PokerStars Carribean Adventure. Six journées de douze heures chacune m'attendent à partir de demain. Plus de 1,400 joueurs sont attendus, dont une bonne cinquantaine de français – si ce n'est cent. J'ai visité la salle du tournoi – elle est gigantesque, encore plus grande que l'année dernière, un bon trois-quarts d'Amazon Room à vue de nez. Autant dire qu'une fois le tournoi commencé, je n'aurai guère le temps de profiter de la plage, des toboggans, cascades, descentes en bateau pneumatique et piscines à requins installées un peu partout autour du complexe hôtelier de « Paradise Island » - une île en carton pâte pour riches touristes, 8 dollars la bière et 16 dollars le mauvais burger, je vais devoir vendre un rein avant la fin du séjour si je veux tenir.

Je viens de passer les meilleures vacances de ma vie à New York... Mais c'est une histoire que je garde pour plus tard - trop long, trop riche, trop intense. Il ne me reste que quelques heures de temps libre avant de reprendre le travail. Les batteries sont rechargées, je suis prêt. Humeur typique d'avant tournoi : un cocktail mi-excitation, mi-appréhension. Avec du tonic.