lundi 30 novembre 2009

Shaun Deeb - l'interview

L'histoire commence à l'aéroport de Faro, quand Nicolas Levi tombe sur Shaun Deeb et Richard Forenbach au comptoir d'enregistrement. Les deux américains ont une semaine de battement à Londres. Le lendemain, l'homme au chapeau du Team Winamax m'appelle, et me demande si je pourrais héberger les deux sans domicile fixe pour la semaine. Pas de problème, que je réponds. Avec trois colocataires en vadrouille, la maison est bien vide.

Et puis j'étais curieux de faire plus ample connaissance avec ces deux excellents joueurs, en particulier Shaun, qui a surpris son monde en annonçant deux jours plus tôt son intention de se retirer du circuit des tournois. Une déclaration surprenante pour l'un des joueurs les plus talentueux de l'ère online, ayant engrangé plus d'argent en tournoi que (presque) n'importe qui d'autre.

J'ai réussi à faire assoir l'animal suffisamment longtemps pour lui demander plus d'explications. L'entretien qui suit, bien qu'assez long, représente finalement une version assez réduite de notre conversation, qui a duré plus d'une heure. Et Shaun Deeb parle vite, à propos de tout et n'importe quoi.




Tu as annoncé il y a une semaine que tu prenais ta retraite des tournois de poker, via un post sur le forum 2+2. Tu ne t'es pas exprimé publiquement depuis. Raconte nous un peu les raisons de cette décision.

Il y a beaucoup de facteurs... Ces quatre dernières années, j'ai joué au poker tous les jours, ou presque. Je n'arrive même pas à me rappeler ce qu'était ma vie avant que je ne commence à grinder les MTTs. J'ai passé pas mal de temps sur la route, avec un emploi du temps surchargé. Souvent, j'étais encore en train de jouer en ligne à neuf ou dix heures du matin...

Alors que tu avais un tournoi de prévu au casino le même jour...

Oui, il y a eu plein d'occasions où je jouais toute la nuit, faisais un somme pendant deux heures, et partais au casino à midi. C'est un rythme de vie épuisant, physiquement et mentalement, qui m'a conduit à jouer de moins en moins bien. J'ai commencé à me rendre compte que je n'étais plus au top quand je jouais en ligne, je prenais les choses moins au sérieux. Et je me suis posé la question : pourquoi continuer comme ça ?

C'est un gros sacrifice de temps, et j'en ai juste eu marre. Par exemple, ma famille savait que s'ils organisaient quelque chose le dimanche, je ne pourrais jamais en être. Quand je leur ai fait part de ma décision, leur première réaction a été : « Attends, tu seras dispo le dimanche, maintenant ? » Ces quatre dernières années, j'ai pris congé le dimanche deux fois au total. La première fois, je jouais un tournoi live. La seconde, j'étais dans un avion. Pas une seule fois je ne me suis retrouvé un dimanche à me dire : « OK, aujourd'hui, je ne joue pas. »

Quand est-ce que tu as réalisé que tu voulais arrêter ?

Cet été, pendant les World Series of Poker, j'ai constaté que je devenais fainéant en ligne. J'avais trop confiance en moi, et je me disais que je n'avais plus besoin de faire trop d'efforts pour gagner de l'argent. Résultat, je jouais mal.

Mais d'autres joueurs pourraient constater la même chose dans leur jeu, et arriver à une conclusion moins drastique que : « j'arrête tout ! » Pourquoi ne pas juste jouer moins, avec un programme moins contraignant ?

Oui, avec moi, c'est tout ou rien, c'est mon état d'esprit. Si je décide de jouer des tournois, le meilleur moyen de gagner le plus d'argent possible sera d'avoir un volume très important. C'est sur, je pourrais me contenter de jouer les cinq plus gros tournois online de la journée, et de participer à tous les tournois à 10,000$ et plus du circuit live. Mais mon rendement sera beaucoup moins élevé. Ma réaction a donc été de simplement tout arrêter côté tournois, et me concentrer sur tout le reste.

Et par « tout le reste », tu entends...

Tout ! Il y a des tas d'autres choses à faire dans le poker que de jouer des tournois ! Du cash-game online, par exemple. Être plus impliqué dans l'aspect média, en commentant des parties télévisées. Ou aussi avoir un rôle plus actif dans l'industrie du poker. Je me vois bien devenir manager pour une salle de poker en ligne, par exemple. J'ai reçu des offres à ce sujet. C'est un aspect du business qui m'a toujours intéressé. J'ai pas mal de connaissances dans ce domaine. De ma position, je sais ce que le joueur de poker moyen veut, je comprends ce que les sites doivent faire pour améliorer leurs relations avec leurs clients, par exemple en ce qui concerne leur offre de MTTs, le programme quotidien, les structures, etc. C'est définitivement quelque chose qui me passionnerait.

Parlons un peu des réactions qu'ont provoqué l'annonce de ta « retraite ». Je suis sur que plein de joueurs se sont dit : « Merde, si ce gars-là en a ras le bol, avec tout le succès qu'il a eu, ce n'est pas bon signe.»

Tout joueur de poker ayant joué assez longtemps finira par être lassé un jour ou l'autre. Je me suis toujours dit : « Non, tu ne va jamais te lasser de jouer ». Et quand cela a fini par arriver, je me suis menti à moi-même, je ne voulais pas voir la vérité en face. A l'époque, j'aurais du m'arrêter une semaine ou deux, et revenir avec un meilleur état d'esprit, et je n'en serais pas arrivé là. Mais je me suis forcé à continuer, et j'ai atteint le point où je détestais les tournois.

Tu es un modèle pour des tas et des tas de joueurs de tournoi. Quel conseils leur donnerais-tu pour éviter cette situation ?

Je leur dirais d'éviter de faire passer le poker avant tout. D'éviter d'allumer l'ordinateur dès le saut du lit chaque matin pendant des semaines et des semaines sans s'arrêter. Ça fait du bien de gagner plein d'argent, mais après coup, tu regardes en arrières et tu te poses la question : « Merde, qu'est-ce que j'ai foutu durant deux mois ? Rien ! » Jouer au poker n'apporte rien à la société...

Réussir dans le poker, cela signifie autre chose pour moi, maintenant. J'ai envie de me développer. J'ai accompli de belles choses en tournoi. Pourquoi ne pas essayer de réussir en cash-games, désormais ? Me prouver contre des joueurs high-stakes, c'est une autre que je n'ai encore jamais essayé. C'est un défi que je me lance à moi-même en tant que joueur de poker. J'ai envie d'explorer de nouveaux territoires.

Et cela impliquerait d'essayer d'autres variantes ?

Oui, carrément. Je joue déjà pas mal de parties Mixed Games, j'ai toujours aimé le Pot-Limit Omaha. Je n'ai pas encore trouvé de format de cash-game que je vais « grind ». Pour l'instant, je me contente d'aller d'une variante à l'autre, suivant l'humeur et l'intérêt. Et c'est génial. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas accordé cette liberté de pouvoir rejoindre et quitter une table selon mes envies. Jouer des MTTs requiert une telle dévotion ! Quand je jouais des tournois, c'était quatorze heures par jour, sans pauses. Et le reste de la journée, je dormais. Tu ne peux rien faire d'autre.

Et jouer des tournois implique beaucoup de frustration, non ? Les coin-flips aux moments cruciaux, ce genre de situations...

Non, les coin-flips, on finit par ne plus s'en préoccuper. La frustration a plus à avoir avec le fait de ne pas y arriver. Aller loin dans un tournoi, et gagner au final, c'est génial pour la motivation. Mais quand tu ne gagnes rien pendant un moment, surtout avec le volume que je faisais, c'est dévastateur pour l'état d'esprit. Tu te mets à jouer moins bien. Il y a eu des périodes où je jouais bien, mais où je perdais. Après, je commençais à mal jouer, et là, je gagnais ! Du coup, je continuais à mal jouer, et les choses allaient de pire en pire.

Parlons un peu des réactions du côté des médias. Il y a eu des articles assez ridicules écrits ces derniers jours. Par exemple sur PokerWorks, qui discute des raisons pour lesquelles tu arrêtes. C'est assez désopilant, alors on va les passer en revue une par une. Première raison : tu arrêtes parce que tu es broke.

C'est une explication sans queue ni tête. Tu peux demander à n'importe quel joueur de tournoi sérieux : si tu te broke, si tu n'as plus d'argent, crois moi, tu ne vas pas t'arrêter de jouer, au contraire, tu vas continuer ! Pourquoi tu t'arrêterais de pratiquer une activité avec laquelle tu peux gagner 100,000 dollars en une seule journée ? C'est stupide ! Si j'étais broke, il y a plein de gens qui ne seraient que trop heureux de me financer, et je me reconstruirais une bankroll en un rien de temps. C'est tellement facile de gagner en tournoi...

Non, pour pouvoir se permettre de quitter les tournois, il faut au contraire avoir un peu d'argent de côté, histoire d'avoir un peu d'avance. J'ai eu une chance énorme ces dernières années : celle de pouvoir mener un train de vie faste, de voyager autant que je voulais, de jouer des tonnes de tournois, et de vivre des expériences mémorables. Et je veux continuer à vivre de cette manière : si tout se passe bien, je vais passer les six prochains mois en dehors des USA. Il faut quelques économies pour faire ça : je n'arrêterais pas les tournois si ce n'étais pas le cas.

Tu n'as jamais été broke, donc ?...

Je ne suis pas passé loin, à plusieurs reprises... La dernière fois, c'était durant les WSOP en 2008, j'ai sponsorisé une quinzaine de joueurs avec Thayer Rasmussen et Vivek Rajkumar [« The Wafflecrush Backing », pour ceux qui surfent sur 2+2]. On a perdu pas mal d'argent, et j'ai failli me broke. Mais nos poulains étaient bons, et ont rapporté beaucoup à d'autres backers par la suite. Dans le même temps, je dépensais des tonnes en entrées de tournois au Rio, et comme chacun le sait, mes résultats en live n'ont jamais été très bons. J'ai été obligé de faire appel à Bax et sheets [Cliff Josephy et Eric Haber, deux des stakers les plus importants du circuit], et je suis resté avec eux depuis.

OK, raison numéro 2 pour laquelle tu arrêtes les tournois, toujours selon le même article : tes résultats n'ont pas été très bons, récemment.

Cela n'a pas d'importance. J'ai toujours autant que possible essayé d'ignorer les résultats sur le court terme. Après tout ce temps, je connaissais mon rendement : chaque matin, en me levant, je savais que j'allais gagner en moyenne 2,000 dollars en jouant toute la journée. Des fois plus, des fois moins, selon le jour de la semaine, mais en moyenne on tournait autour de ce chiffre. Donc je ne préoccupais pas trop de gagner ou perdre 10,000 dollars sur une journée donnée.

Tiens, au passage, question à la con obligatoire : ton plus gros gain, et ta plus grosse perte en une seule journée ?

Le maximum que j'ai lâché en une seule journée doit tourner autour de 27,000 dollars. C'est dur de perdre plus en 24 heures quand tu ne joues que des tournois. Mon plus gros gain, c'est ma victoire dans l'épreuve de PLO des WCOOP en 2008 : 144,000 dollars.

Quand tu regardes ces quatre dernières années passées à jouer intensivement, quelle est la chose dont est le plus fier ?

D'avoir été une source d'inspiration pour autant de joueurs. Quand j'ai annoncé ma retraite sur 2+2, j'ai été impressionné de voir autant gens que je ne connaissais pas écrire un message pour me remercier : « C'est à cause de toi que je gagne au poker, tu m'as motivé », ce genre de trucs. Je pense que j'ai innové, concernant la manière d'aborder les tournois. Avant moi, les joueurs qui voulaient se lancer dans les tournois high-stakes faisaient exactement ça : ils se lançaient dans les tournois high-stakes, tête baissée. Et ils finissaient broke. J'ai fait passer l'idée qu'il fallait continuer à jouer les petits tournois en parallèle, ceux à 10 ou 30 dollars, parce que finalement, c'est là que tu maximises ton profit de long terme. Sur le tournoi à 50$ du soir, j'ai un retour sur investissement de 200%, alors que sur le 100$ rebuy qui commence peu après, mon retour n'est que de 10% ou 15%. Plus de variance, des adversaires meilleurs... En continuant à jouer des tournois moins chers, tu te fais du bien : tu vas aller loin plus souvent, tu vas marcher sur la table, etc.

Continuons avec les raisons pour lesquelles tu arrêtes le poker. Là, cela devient assez délirant : tu arrêtes parce que... tu prends du poids. Si si, c'est écrit dans l'article de PokerWorks.

Mon poids, je m'en fiche pas mal. J'ai toujours été gros, j'aime bien manger de bons trucs, et en bonnes quantités. On cuisine bien, dans ma famille, et mon père possède des restaurants. Je mange bien, et je n'ai pas de problèmes avec ça.

Mais comment tu réagis en voyant ce genre de trucs écrits sur Internet ? Quand on tape ton nom sur Google, c'est l'un des premiers articles qui apparaît.

J'ai l'habitude. Je connais toutes les blagues, et la plupart d'entre elles, c'est moi qui les ait sorties. Cela ne m'affecte pas. Si c'était le cas, je ferais de la gym et j'essaierais de changer la situation. Au lieu de ça, j'essaie de kiffer la vie. Ceci dit, je peux comprendre la critique : le joueur de poker ne mène pas un style de vie très sain. On passe notre temps derrière un ordinateur. Mais ce n'est pas pour ça que j'arrête les tournois. Je pourrais faire comme ElkY et aller à la gym tous les jours, ouais, pourquoi pas. Je vois pourquoi beaucoup de joueurs s'y mettent, ces temps-ci. C'est une autre manière d'exprimer son instinct de compétition.

Allez, dernière théorie fumeuse expliquant ta retraite : tu prends des drogues. De l'herbe, parait-il.

[rires] Ouais, à Amsterdam j'en ai fumé pas mal. Mais j'ai réduit ma consommation, ces derniers temps.

Soyons honnêtes, c'est parce que tu n'arrives pas à en trouver systématiquement...

[rires] Bref ! On est jeunes, on fait ce qu'on veut, on s'amuse.

Parmi les pros américains, tu es l'un de ceux qui a le plus voyagé hors de son pays...

J'adore l'expérience de rentrer en contact avec d'autres cultures. Un américain en voyage provoque des tas de différentes réactions chez les gens qu'il croise. En tant que joueur de poker, je rencontre des gens de toutes nationalités, ayant des occupations différentes, des origines sociales différentes. Je pense que je suis amélioré en tant que personne, socialement, grâce à toutes ces rencontres diverses. Et puis il y a toutes ces petites particularités culturelles propres à chaque pays. Par exemple, tu savais qu'en Finlande, l'expression « s'il vous plaît » n'existe pas ?

Le truc que j'ai appris en voyageant, c'est que la plupart des stéréotypes propres à chaque pays sont vrais. Bien sur, tu ne va pas te baser dessus pour te faire une opinion, et il faut garder l'esprit ouvert, mais chacun des stéréotypes à une part de vérité à la base. Il y a une raison pour laquelle il existent...

[S'ensuit une longue digression durant laquelle nous comparons la façon dont les américains perçoivent les français, et vice versa. Une conversation que j'ai déjà eue 200 fois : les français pensent que les américains les détestent, et inversement. Ce qui est de moins en moins vrai, heureusement.]

Tu prévois de déménager quelques mois à Amsterdam, si j'ai bien compris ?

Il y a plein de choses que j'adore à propos de cette ville : sa culture, son côté relax, les habitants, qui font de gros efforts pour parler anglais aux touristes comme moi, et les potes que je m'y suis fait au fil des voyages. C'est un compliment, quand tu débarques à l'étranger et que les locaux parlent ton langage. A l'inverse, je conçois cela comme un insulte, quand moi-même je ne parle pas un mot de leur langue... A l'école, il y avait des cours de français, et je me disais « à quoi ça sert ? » Évidemment, si j'avais su... J'aimerais apprendre une seconde langue.

Pourrais-tu aller jusqu'à un déménagement permanent en Europe ou ailleurs ?

Non, j'ai trop de famille aux États-Unis. Mais je pourrais te donner dix endroits différents où je pourrais vivre sans problème. Malte, Tallin, Helsinki, Amsterdam, Londres, Barcelone, New-York, Los Angeles, Las Vegas, Tampa...

Revenons aux choses sérieuses... L'EPT de Prague sera donc ton dernier tournoi en Europe, et la PCA ton dernier sur le continent américain. Tu prévois une célébration particulière ?

J'invite toute ma famille aux Bahamas, comme je l'ai fait l'année dernière. Un cadeau de Noël. Et comme cette fois, je ne vais jouer qu'un seul tournoi, j'aurai probablement du temps libre pour passer de bon moments avec eux. Et si je vais loin dans le Main Event, ils seront là pour me supporter. C'est l'une des choses que j'ai toujours regretté de ne pouvoir faire, faute de résultats : pouvoir inviter les dix ou quinze personnes qui m'ont toujours supporté pour assister à ma première grosse table finale en live.

J'ai toujours estimé que mes résultats en live n'étaient pas à la hauteur de mon niveau, mais j'admettrai aussi volontiers que j'ai longtemps mal joué. Je pense avoir beaucoup progressé, cependant.

Quel est ton bilan comptable en tournois live ? Positif ? Négatif ?

[rires] Ultra négatif. Je crois que j'ai perdu un montant compris entre 750,000 et un million de dollars. Sans compter les dépenses.

Wow !

Ça file vite, quand tu joues plein de tournois à 5,000 et 10,000 dollars, surtout pendant les WSOP, et aussi les high-rollers...

Et durant tout ce temps, tu n'as jamais été sponsorisé...

Non, mais j'ai été stacké, et cela a été un deal profitable pour les deux parties, puisque mes résultats online étaient compris dedans. J'ai porté le logo du forum 2+2 pendant un temps, mais sans contrepartie financière.

Tu es conscient que lorsque tu annonces ta retraite, personne ne te croit vraiment ?

Personne ne me croit jamais, en fait. Quand tu as « grind » aussi longtemps que moi, et que tu t'arrêtes enfin cinq jours de suite, c'est très facile de s'arrêter le sixième jour, puis le septième, etc. Je m'y habitue. Je suis gâté. Je me réveille, et je sais que je n'aurai pas à jouer de tournoi à midi, je peux faire ce que je veux. Je recommence à aimer le poker.

Et tu disais aussi que Jeff Sarwer [l'ex prodige des échecs qui fait de plus en plus parler de lui au poker] avait influencé ta décision ?

C'est un mec qui a énormément de talent, avec une vie incroyable. Il a très vite percé aux échecs à l'âge de cinq ans, et qui a ensuite complètement quitté ce milieu, tout en continuant d'avoir du succès dans d'autres domaines. Cela m'inspire dans le sens où je sais que je pourrais rester dans le poker pendant vingt ans, et avoir beaucoup de succès, mais pourquoi ne pas essayer de se diversifier ? Dès que l'on parle d'autre chose que de poker, j'ai l'impression d'être un idiot. J'ai envie d'étendre mon champ de connaissances, et vivre d'autres choses. Je voyage beaucoup, finalement, mais je ne découvre pas grand chose. Là, je vais continuer à voyager, mais il n'y aura aucun tournoi pour m'empêcher de sortir. Et l'été, au lieu d'aller m'enterrer à Las Vegas, j'irai ailleurs.

Jeff m'a aussi ouvert de nouveaux horizons dans sa façon de penser le poker. Il réfléchit de manière tellement différente que le posteur moyen de 2+2. La plupart des bons grindeurs ne pensent qu'à une chose : éviter les situations difficiles. Jeff recherche précisément ce genre de situations, et sait en tirer un profit.

Comment tu ressens le fait de n'avoir jamais signé de contrat de sponsoring durant toutes ces années, par rapport à d'autres joueurs qui « méritent » moins ?

Je réfléchis comme un businessman, et je peux comprendre pourquoi je passe derrière certains joueurs. Je suis un joueur américain avec un excédent de poids : le stéréotype de base. Quelle valeur est-ce que je représente pour les sites de poker en ligne, à part ma réputation sur les forums ? D'un point de vue marketing, il est plutôt normal que des joueurs peu connus de pays émergents aient plus de valeur que moi.

Du reste, j'ai eu plusieurs offres. J'ai un agent « non-officiel » qui me conseille pour ce genre de décisions. J'ai refusé ces offres, car les sites me voulaient uniquement pour mon nom, et rien d'autre. Je recherche plutôt un site qui me signera pour ce que je peux lui apporter par ma connaissance du jeu en ligne, mon contact privilégié avec la communauté, etc. Je leur ai dit « je ne veux pas juste être un pro, je veux pouvoir m'occuper de votre offre de tournois », etc. Mais ce n'est pas ce qu'ils cherchaient. Le futur de la relation entre sites et clients est dans les forums de poker, c'est comme cela qu'ils vont s'améliorer et prospérer Les grinders des forums engrangent pas mal de rake. Ce sont des clients fidèles. Souvent, les sites font l'erreur de se tourner uniquement vers les fishs, ou vers les gros joueurs. Il faut s'adresser aux deux à la fois pour fonctionner.

[Après, on aborde le thème de l'amitié dans le poker, concept paradoxal s'il en est. « C'est le seul environnement dans lequel on va batailler férocement pour des centaines de milliers de dollars, et ensuite être les meilleurs amis du monde le reste du temps. Je prends l'argent de mes amis, mais tant qu'ils gèrent leur bankroll correctement, cela ne me pose pas de problème.»]

Comment tu vois l'avenir de l'industrie du poker, globalement ?

Je suis confiant dans l'avenir. Le poker va rester gros, pas autant qu'il ne pourrait l'être, et pas autant qu'il ne l'a été dans le passé. Il y aura toujours des nouveaux joueurs, il y aura toujours des tournois, des diffusions à la télé. Les tournois resteront là, car quoi qu'il arrive, le pire joueur du monde aura toujours une chance de gagner, ce qui n'est pas le cas en cash-game.

Et ce vieux débat entre qui est le meilleur : le joueur de cash-game, ou le joueur de tournoi ?

Les joueurs de tournois sont forts avant le flop, et au flop. Les joueurs de cash-game sont forts sur le turn, et la rivière. Parce que les joueurs de cash-game jouent avec plus de profondeur, et prennent plus souvent leurs grosses décisions à ce moment là. Combien de fois je dois prendre une décision sur le turn ou la rivière en tournoi ? Pas souvent. En tournoi, tu gagnes des tas de mains préflop, et au flop. Les joueurs de cash-game sont bien meilleurs en tout ce qui concerne la compréhension du rythme de la partie, les tendances des adversaires. Les joueurs de tournoi sont dans le domaine de la sélection des mains préflop, les ranges avec lesquelles relancer ou sur-relancer, et sont habitués à des situations dans lesquelles ne se retrouvent jamais les joueurs de cash-game. Dans une partie avec 30 blindes de tapis, je pense avoir l'avantage contre n'importe quel joueur de cash-game. Ils gagnent de l'argent en prenant de bonnes décisions à la rivière, avec de bons calls, folds ou bluffs. Et maintenant que je me tourne vers les cash-games, je compte bien m'améliorer dans cette discipline.

Et si le cash-game ne marche pas ?

Ça pourrait arriver... Si je me broke en jouant en CG, ou si mon win-rate ne me convient pas, je serai plus qu'heureux de prendre un backer et de revenir en tournoi ! Je pourrai remonter une bankroll à six chiffres sans problèmes.

C'était couru d'avance que tu ne prenais pas vraiment ta retraite !

Cela n'existe pas au poker !

[Et après, j'ai éteint le dictaphone. Il y a encore plein d'autres sujets que nous avons discuté cette semaine. Comme : ses récents succès en cash-game online, sous un pseudo secret sur un site pas trop fréquenté. Pourquoi il ne faut pas prêter d'argent à Sorel Mizzi. Comment Jeff Sarwer relance pour info et arrive, justement, à en tirer de précieuses informations. L'identité d'Isildur1 sur Full Tilt : il s'agit bien de Viktor Blom, dont le voisin de palier n'est autre que le fameux « martonas » - cela expliquerait pourquoi Blom est arrivé aussi préparé la première fois qu'il a affronté Durrrr. Bref, c'est pas le tout, mais on a avion pour Prague dans quelques heures.]

22 commentaires:

Xewod a dit…

Très bonne ITW. Son point de vue sur ls relations rooms-clients est très pertinent.

Billousevitch a dit…

Nice ITW
Tu nous laisses sut notre faim avec le dernier paragraphe ^^

defdean a dit…

Superbe interview!
merci benjo et vivement l'EPT Prague pour suivre ton coverage

MR4B a dit…

ça fait du bien de lire un mec comme ça.
merci Benjo

shok a dit…

nice one benjo !
Par contre pour le raise pour info, WTF ? t'as plus d'info ?

Anonyme a dit…

Excellent article, sans langue de bois ! Merci de faire profiter de ta rencontre.
Bonne continuation.

kipik a dit…

t'es bon benjo, t'es bon !

Anonyme a dit…

t'es un dieu benjo!!!

superbe interview

très plaisant à lire (enfin comme tjs)

Matthieu a dit…

nice story et on decouvre un peu plus le Deeb...

Dr Sp@des a dit…

Benjo !!!!
Je t'aimeeeeeeeeeeeeee ...
heum ... mous bon .. MERCI !

Anonyme a dit…

Benjo, you are the man !

Good job, comme d'hab !!

Eiffel a dit…

tout est dit, je confirme, t'es un tout bon !

Anonyme a dit…

C'est du lourd benjo !

Tu vas nous manquer quand tu seras journaliste à l'équipe à nous raconter des trucs inintéressants sur des footeux à 2 balles, reste encore un peu sur le poker stp

Xerxes a dit…

Pas le mec le plus charismatique du circuit, mais l'interview est très intéressante.

Grande Benjo!

Anonyme a dit…

Grosse arnaque le dernier paragraphe mais l'ITW est pas mal du tout ;)

Tamerlan

Anonyme a dit…

+1 avec Kipik

Greg a dit…

Super intéressant!!
Très bon job.
Merci beaucoup.

Misterhyde22 a dit…

Vraiment top ton interview Benjo !
As usual !!
Misterhyde22

Anonyme a dit…

Misterhyde: Tarlouuuuuuuuuuuuuuuze ! :p

Misterhyde22 a dit…

Benjo !! comment t'as pu valider le comentaire de Bernard Menez !!! lol

SimEFP a dit…

Une perle cette interview!

wylke a dit…

super interview benjo.

Tu peux pas retranscrire la partie pas enregistrée sur dictaphone? :p