lundi 7 septembre 2009

Nuit de chine

Vendredi soir, à Cannes, ils ont été nombreux à hausser les sourcils en apprenant que j'allais quitter la ville le lendemain matin, laissant tomber mon reportage au PPT une journée avant la fin du tournoi. Une décision que je ne prends que rarement, pour raisons exceptionnelles (une autre épreuve plus importante qui commence ailleurs, par exemple)

« Alors, tu vas faire tout ce voyage pour te rendre à une brocante ? », qu'ils me disent avec un air indiquant la pitié. Incompréhension typique de celui qui ne s'est jamais rendu à Lille le premier week-end de septembre. La Braderie de Lille, c'est bien plus qu'une brocante. C'est une grande fête, une célébration, un retour aux racines qui, chaque année, me fait sentir chti à nouveau. C'est un événement pour lequel je réponds présent depuis vingt ans, que je ne manquerais pour rien d'autre. Une tradition culturelle.


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Je me souviens des premières années, j'avais cinq ou six ans. Ma grand-mère vivait Place Vanacker dans le quartier de Moulins, aux portes de la Braderie côté Sud. Elle me prenait par la main et on remontait la rue d'Arras, des fois le boulevard Jean-Baptiste Lebas mais jamais plus loin, c'était déjà bien. On parcourait les stands à la recherche de vieux exemplaires de Picsou Magazine et Mickey Parade. Puis, les années suivantes, c'était les disquettes d'Amstrad, puis, au collège, les cartouches de Super Nintendo. Et des bouquins, toujours des tas de bouquins. Je marchais à travers les rues débordant de monde jusqu'à avoir des ampoules aux pieds. Après, durant les années lycée, de nouvelles préoccupations sont apparues. Il y avait le concert du dimanche soir, sur la Grand Place, toujours pleine à craquer pour les groupes de rock à la mode. Et la veille au soir, il fallait faire en sorte d'avoir un approvisionnement en alcool conséquent pour la longue soirée qui s'annonçait. Et un truc à fumer, aussi, si possible, et ce n'était jamais très dur à trouver. On se retrouvait au square Carnot, où l'on rencontrait des dizaines de connaissances, certains qu'on ne voyait d'ailleurs qu'une fois par an à cette date. Et l'on se plongeait dans le Vieux Lille pour un bain de foule, à la recherche d'un bon DJ mixant sur le trottoir, histoire de s'en mettre plein les oreilles. La fête se poursuivait jusqu'à l'aube, et le lendemain, j'étais de retour dans le centre pour un plat de moules-frites en famille place de la Gare, une tradition qui est restée ancrée jusqu'au décès de ma grand-mère il y a cinq ans, et l'on terminait le tour de la ville, à Wazemmes ou sur l'Esplanade. Ces dernières années, tout s'est simplifié, je ne connais plus grand monde à Lille, la faute à l'éloignement et les fêtes se sont bien calmées. Je reviens surtout pour succomber à la nostalgie, le plaisir de redécouvrir à nouveau « ma » ville et ses rues, retrouver quelques potes, boire un verre. Le week-end se déroule toujours à peu près de la même manière, mais j'y reviens tout de même à chaque fois.

Pourtant, cette année, avec le Partouche Poker Tour prévu à la même date, je m'étais fait une raison : pour la première fois depuis aussi longtemps que je puisse m'en souvenir, je n'allais pas être à Lille pour la Braderie, rajoutant une ligne à la liste des choses sur lesquelles je dois souvent faire une croix depuis que mon agenda me fait voyager plus de six mois par an (concerts, festivals, matches de foot, fêtes, mariages, baptêmes, vacances aux sports d'hiver en famille, et quantités d'anniversaires d'amis et de frères, parents, oncles, etc)

Mais, sentant ma détresse, mon boss m'a chopé vendredi matin sur Skype, me donnant le feu vert pour quitter Cannes. Alléluia. Junior serait là pour couvrir la dernière journée en video, histoire qu'il y ait un peu de contenu sur le site. Et Harper était déjà en train de couvrir l'EPT de Barcelone.

Il était trop tard pour réserver un vol Paris-Nice ou Lille-Nice. Le site de la SNCF est tellement merdique que j'ai cru un moment que je ne pourrais même pas prendre le train. Finalement, leur site de réservation à la con fonctionnait sur le Mac de Junior, et j'ai pu acheter un trajet Nice-Lille avec changement à Paris. Après la conclusion du tournoi pour la nuit, on a squatté le bar jusque tard, celui en terrasse du casino, il y avait un vent pas possible. Je suis rentré à l'hôtel pour faire mon sac, et à six heures et demi, j'étais à la gare, excité comme un gamin à l'idée de rentrer à la maison pour le week-end. Le tournoi s'était déroulé sans accrocs, mais il y avait eu pas de tumulte en coulisses (j'y reviendrai un autre jour) Je n'étais pas mécontent de prendre une petite pause avant d'enchaîner vers Barcelone.

Les six heures de trajet vers Paris ont vite filé : j'ai dormi tout du long. A la Gare de Lyon, pas de taxi en vue. On me propose le trajet en moto : c'est un peu plus cher mais ça ira plus vite. Le pilote arrive je ne sais comment à faire tenir debout ma grosse valise sur l'arrière de sa moto, et l'on fonce à travers les avenues, il fait beau, c'est agréable.

A 14 heures, j'arrive à la gare Lille-Flandres, et une demi-heure plus tard, je suis à la maison. Douche, une pizza en vitesse, et à 16 heures, je suis porte des Postes, frontière sud de la Braderie et point de départ de cent kilomètres d'étals où cohabitent brocanteurs de métier, particuliers vidant leurs greniers, restaurateurs, stands de kebab, enseignes soldant leur marchandise, etc, etc.



La journée s'est déroulée de manière classique – j'ai une routine bien établie. Elle comprend les choses suivantes, liste non exhaustive :

- Un examen scrupuleux des étals de livres, disques et jeux vidéos des boulevards Victor Hugo, Jean-Baptise Lebas et Louis XIV, à la recherche de la perle rare, ou plus généralement d'un truc qui me plaît. Cette année, je n'ai toujours pas mis la main sur une édition originale du Manuel des Castors Juniors, celle avec la couverture en faux cuir et le cadenas. Je me suis consolé avec deux 33 tours : le séminal Doolittle des Pixes, et le premier album d'Elvis Costello – ma collection n'est pas loin d'être complète, enfin en ce qui concerne ses années les plus intéressantes (de 77 à 86).

- Un bain de foule dans le centre, rue de Béthune, là où il y a le plus de monde. Dix bonnes minutes sont nécessaires pour arriver à l'autre bout, rue Neuve. Au passage, on admire le tas de moules (consommées) disposé devant le fameux restaurant Aux Moules, scrupuleusement entretenu par une armée d'employés, et gardé toute la journée par un agent de sécurité. Tous les restaurants de la ville sont en compétition pour avoir le plus gros tas à la fin du week-end. Une affaire très sérieuse, mais oui.



- Un arrêt en terrasse d'un café pour se rincer la glotte. Opération à répéter plusieurs fois. Stella, Leffe, Jeanlin, et j'en passe. Regarder passer les gens. Respirer l'air frais. Il fait bon, il reste un peu d'été dans les rues, même à Lille.

- Manger les moules frites sus-mentionnées sur le coup de vingt heures. Mon adresse préférée : la Brasserie de Paris, en face de la gare. Les portions sont copieuses et l'on attend pas des heures pour trouver une table. J'ai perdu à la credit-card roulette.

- Tenter de déterminer quel est l'objet phare de cette Braderie. Chaque année, il y en a un, produit en masse, et que tout le monde semble acheter. En 2007, c'était une statuette en bois d'art africain représentant une girafe. L'année dernière, un gros ballon en mousse complètement hideux mais qu'on a croisé plusieurs centaines de fois. Cette année, c'était définitivement le mégaphone miniature, utilisé pour retrouver ses amis dans la foule, ou plus généralement pour brailler le plus fort possible une fois le taux d'alcoolémie lancé dans une spirale ascendante.



- Continuer l'exploration des rues plus au nord avec le Vieux-Lille. C'est là que la brocante s'arrête quelque peu, pour laisser place à la fête. La catégorie plus jeune des « bradeux » s'y retrouve. S'arrêter à l'Autrement Dit. Là, on y partagera un aquarium rempli d'un cocktail à base d'alcool blanc, qu'on aura terminé avant même de s'en rendre compte. Gueuler de concert avec les autres clients devant le match de la France.

- Passé minuit, direction la foire aux manèges à l'Esplanade, près de la Citadelle de Vauban. Là, les traditions sont bien établies. Il y a les croustillons hollandais, gras et sucrés, délicieux pour éponger la bière et réchauffer l'estomac (ben oui, il commence à faire froid, à cette heure là) Puis les jeux de hasard attrape-gogos. J'ai du dépenser pas moins de vingt euros pour finalement réussir à attraper avec la pince une peluche de Bart Simpsons. J'adore aussi les fausses machines à sous, où l'on glisse des pièces dans la fente pour essayer d'en faire tomber d'autres. On a collecté assez de points pour récolter un flacon à bulles de savon, qui trouva usage en haut de la Grande Roue, où, traditionnellement, on trinque à nouveau. Et il y a aussi les courses de cheveaux où il faut lancer la boule dans le bon trou, le train fantôme, et un tour de Gerbotron (nom que l'on donne à tout manège dont le but est de te filer la nausée).



- Puis on redescend vers le Vieux Ville, à la recherche de musique. « Il faut qu'on trouve du bon son » est la phrase répétée comme un mantra. Drum'n Bass, house, trance, et j'en passe, il y a un peu de tout sur l'Avenue du Peuple Belge, la rue de la Monnaie, et le reste des rues adjacentes. Observer la cohorte de mecs et gonzesses bourrées, les voitures essayant de passer à travers la foule malgré l'interdiction de circulation des véhicules, et le ballet des voitures de pompiers venues secourir les gamins pas préparés aux effets de leur première cuite.

- Vers quatre ou cinq heures du matin, prendre le métro et s'arrêter au Centre Hospitalier, le dernier arrêt de la ligne 1 au sud. Quand on se rend compte qu'aucun bus de nuit ne passera avant trente minutes, on marche jusqu'à la maison. Trois ou quatre kilomètres pour rejoindre Wattignies, la fin du trajet étant effectuée à travers champs.

Et l'année prochaine, ce sera plus ou moins la même chose, mais un an plus vieux.







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13 commentaires:

MR4B a dit…

tout cela me confirme que je suis fait pour vivre à Lille, et pas à Marseille ..

FML

merci benjo

Anonyme a dit…

"Et il y a aussi les courses de cheveaux où il faut lancer la boule dans le bon trou"

Je crois que tu parles du fameux Kentucky Derby, la fille de la patronne est plutot mimi d'ailleurs...

Arnaud

Lilou a dit…

Voila pourquoi... enfin bref encore une chose qui devrait être plannifier pour l'année prochaine car le simple fait de te lire me donne envie de découvrir cette "brocante"!!!
Merci

toots a dit…

Yeah, j'y étais aussi, comme chaque année. La Karmeliet a été reine. Et pour une fois que tu parles d'endroits que je connais, fallait que je laisse un commentaire bien qu'inintéressant ^^
Bonne continuation

Stefal a dit…

Quel superbe billet. Nostalgie, de la couleur locale tout y est.

Une coquille dans la bière: Jenlain ;o)

Pedro Pok a dit…

Post trés authentique et un brin nostalgique.

Il est bon de garder ses racines !!!

GG @+

Short-Stacked Shamus a dit…

Ha! Aux Moules! That mountain of mussel shells brings back memories of my year in Lille! As do the other pictures of rue de Béthune, etc.

I also remember Fun Sandwich right around the corner from Aux Moules. I ended up having my detective go to a place called Fun Sandwich in the novel haha. (I even made up a theme song for Fun Sandwich.)

Anonyme a dit…

Franchement, écrire chevEaux, je ne pensais pas un jour trouver une faute aussi énorme dans un de tes articles.

Mais ça reste un plaisir de te lire ;)

NBK a dit…

Super !
Tu parles de la braderie encore mieux que du poker, on s'y croirait !
Si je ne la faisais pas tous les ans ca me donnerait envie d'y aller ;-)

Marco a dit…

toujours présent sur Lille pour ce week-end immanquable, malheureusement pas de braderie pour nous cette année, l'excuse : un bébé de 3 mois n'est pas compatible avec la cohue ;o)

en tout cas merci pour cette braderie par procuration, je suis content de voir qu'il y a encore des nordistes pur souche qui aiment la braderie bien que je sois moi-même nostalgique de la braderie d'antan. Celle où le boulevard des écoles (JB Lebas pour ceux qui ne le connaitrai pas sous cette appellation) était réservé aux antiquaires, où le boulevard Gambetta regorgeait de petits bradeux, où la gare St Sauveur accueuilait le concert de Métropolys, où se promener à 3h du mat le dimanche soir n'était pas synonyme d'éviter les ennuis avec les gars bourrés agressifs (non non ce n'est pas un nouveau style de joueur de poker ;o) )...

Désolé si je ne suis pas aussi enthousiaste qu'un Lillois le devrait sur l'évènement, je dois vieillir de trop apparemment.

Bonne route pour la suite et merci pour ton blog que j'ai toujours autant de plaisir à suivre.

Gloub94 a dit…

Cette année, je n'ai toujours pas mis la main sur une édition originale du Manuel des Castors Juniors, celle avec la couverture en faux cuir et le cadenas



Ohhh je l'avais ca quand j'etais petit , y'avait un tas d'infon intéréssante , malheuresement je crois bien que j'ai du le perdre dans mes déménagements ! Dommage

Rv a dit…

Fabuleux, vraiment bien écrit.
Bcp de sensibilité et de nostalgie.

C'est comme si ce n'était plus toi qui écrivait, mais nous qui y étions...

Tu as un réel talent, même en dehors du poker.

Tu me donnes envie de la faire, alors que d'année en année je la trouve de moins en moins attirante...

Matthieu a dit…

nice post !