lundi 29 juin 2009

Incident diplomatique

Day 30 et Day 31 (1ère partie)

Quand patriotisme, poker et humour douteux se rencontrent

L'avantage, quand on passe autant de temps la tête dans le guidon jour après jour, sans faire attention au monde extérieur, c'est lorsqu'on finit par trouver un créneau pour se divertir, on en profite à fond.

Vendredi soir, j'ai pu pour la première fois faire une sortie dans les règles à Vegas. Tous les potentiomètres à fond. La tête à l'envers jusqu'au petit matin. Mais, évidemment, tout à un prix, j'en étais bien conscient. Mais revenons un peu en arrière.



En fait, j'avais prévu de prendre une pause dès jeudi. Mais la table finale de Davidi Kitai dans l'épreuve de Pot-Limit Hold'em à 10,000 dollars est venue contrecarrer mes plans. C'est sur le champion du monde belge et sa table finale extrêmement chargée en poids lourds que j'ai consacré la plupart de mes efforts lors de cette trentième journée des WSOP. Autour de Davidi, il y avait une belle bande de joueurs expérimentés, des serrures, mais des bonnes serrures : Kirill Gerasimov, Jason Lester, John Kabbaj... Et aussi Eugene Todd, Isaac Haxton, JC Alvarado.

Observer Davidi autour du podium ESPN avec un gros tapis m'a évidemment rappelé des souvenirs très vifs des WSOP 2008. Et c'est pour ça que j'ai été le premier surpris quand mon ami a du s'incliner en quatrième place. Je n'avais sincèrement imaginé aucun autre scénario que la victoire. Mais Davidi n'était guère amer après son élimination : il avait très bien joué, sans faire d'erreur, et à ce stade de la partie, c'est plus la chance qu'autre chose qui a départagé tous ces bons joueurs. Avec 200,000 dollars de gains, il repassait dans le vert après un été où les défaites s'étaient enchaînées de manière presque quotidienne. Pas de second bracelet, mais pas de regrets non plus.

Le lendemain, j'étais bien décidé à lever le pied, mais il me fallait tout de même aller au Rio. Pas question de manquer l'une des épreuves les plus importantes des WSOP. La grande question concernant le HORSE à 50,000 était toute simple : combien de joueurs allaient se pointer ? Je tenais de source sure qu'ils n'étaient que 17 inscrits la veille au soir. Le lendemain, quand je suis arrivé dans l'Amazon Room à midi, heure théorique du départ, la salle était vide. Le nombre d'inscrits avait péniblement monté jusque 35. Pas questions pour les organisateurs de démarrer le tournoi : il n'y avait tout simplement pas assez de joueurs. Consternation chez les quelques joueurs qui étaient là à l'heure, mais il n'y avait pas vraiment d'autre solution. Deux heures plus tard, l'épreuve commençait avec une soixantaine de joueurs. Les inscriptions sont restées ouvertes trois heures après le départ, permettant d'atteindre une participation finale de 95 joueurs. Une baisse de presque 33% par rapport à 2008 et 2007. Pas un succès, mais pas un camouflet non plus. La décision d'ESPN de ne pas diffuser le tournoi a compté pour beaucoup dans cette désaffection. Et la crise économique sans doute un peu. Et enfin la présence d'un autre tournoi très cher au programme, le tournoi anniversaire à 40,000 dollars que beaucoup de joueurs ont préféré, puisqu'il s'agissait de No Limit.



Dans le même temps, j'ai aussi pu assister à ce qui restera peut-être comme le plus grand couac des WSOP cette année. A 14 heures, John Kabbaj était sur le podium au centre de l'Amazon Room pour se voir officiellement remettre son bracelet, remporté la veille (la même épreuve où Davidi Kitai a terminé quatrième). Une consécration méritée pour ce joueur gagnant calmement et discrètement sa vie au poker depuis plus de quinze ans, sans sponsor ni médiatisation. Un mec sympa, régulier de l'Aviation Club de France où il est apprécié par la communauté des joueurs high-stakes parisiens, Antony Lellouche en tête. Bref, comme chaque jour depuis quatre semaines, le commissionnaire des WSOP Jeffrey Pollack a présenté à la foule le vainqueur, et a lancé le bal : « Mesdames et Messieurs, en l'honneur de John Kabbaj, voici l'hymne national de la Grande-Bretagne, God Save the Queen ! »

Et là, j'ai cru que j'hallucinais. La musique qui s'est échappée des hauts-parleurs n'était pas le traditionnel hymne de la couronne britannique. Non, il s'agissait de la reprise des Sex Pistols, bordel de merde ! Un brûlot anarchiste censuré à l'époque de sa sortie en 1976, complet avec guitare agressive et langage plus qu'ordurier envers la Reine, le drapeau et toute la famille royale !



Alors, évidemment, j'ai tout de suite cru que ce farceur de Kabbaj faisait une petite blague typiquement british, et avait spécifiquement demandé à ce que l'on joue une version décalée de l'hymne de son pays, histoire de détendre un peu l'atmosphère parfois inutilement solennelle qui plombe un peu les cérémonies des bracelets.. Après tout, on avait souvent blagué entre collègues là-dessus : « Ce serait bien qu'ils nous passent l'hymne américain version Hendrix, pour changer. J'en ai marre d'entendre tout le temps la même chose. » Mais non. Sur le visage de Kabbaj, la consternation. Poli, il n'a rien dit. A côté, Pollack n'était pas au courant non plus, et, plutôt que de tout arrêter, a préféré – c'était peut-être mieux – jouer le jeu. Alors que la plupart des hymnes durent une minutes à tout casser, ici, il s'agit d'une chanson pop en bonne et due forme : couplet, refrain, couplet, pont et coda, étalée sur quatre minutes. Quatre minutes durant lesquelles l'Amazon Room entière est restée debout en silence, comme le veut la tacite tradition. En se demandant s'il fallait rire ou huer. A la fin de la chanson, Kabbaj est descendu du podium sans piper mot. Non, il me confirme, ce n'est pas lui qui a demandé à ce que l'on joue les Sex Pistols. Il n'a pas l'air content. Et plusieurs joueurs anglais présents hurlent leur mécontentement, tel Jon Shoreman : « C'est une honte ! Cette chanson n'est pas un hymne, c'est un anti-hymne ! Vous imaginez le tollé si l'on vous avait fait ça chez nous ? » D'autres savouraient le moment, comme mon collègue briton Chris Hall : « J'arrive pas à croire qu'une salle entière s'est levée pour écouter un hymne anarchiste. Chapeau ! »

Peu après, Pollack est passé en salle de presse la queue entre les jambes, tentant une explication embarrassée. Il n'était pas au courant. Apparemment, les techniciens qui s'occupent du système sonore en coulisse avaient cru comprendre que plusieurs joueurs anglais avaient demandé à ce que soit joué la version décalée des Pistols plutôt que l'originale. La boutade a été prise au sérieux, et la décision a été prise (sans doute par une seule personne) sans que personne d'autre ne soit mis au courant. La moindre des choses aurait été de prévenir le principal intéressé. Pollack s'est excusé auprès de Kabbaj, qui a ensuite exprimé son mécontentement en privé, lui offrant même de rejouer la cérémonie le lendemain, avec le bon hymne. Mais le mal était fait. Le lendemain, quand God Save the Queen, l'originale, a retenti dans l'Amazon, John Kabbaj ne s'était pas donné la peine de monter sur le podium.

Alors bon, il ne s'agit que d'un hymne. Plus grand monde n'attache une grande importance au patriotisme, ces jours-ci, surtout en Europe. Et l'humour, j'ai rien contre. Mais si j'avais été à la place de Kabbaj, sur le podium devant des centaines de joueurs, et que, sans me prévenir, on avait mis la Marseillaise de Gainsbourg (une chanson que j'adore par ailleurs) à la place de l'originale de Rouget de L'Isle, j'aurais eu du mal à ne pas avoir l'impression qu'on s'est un peu foutu de ma gueule.

La journée n'est pas finie, loin de là. A suivre.

Le Day 30 et le Day 31 sur Winamax



Jeffrey Lisandro : mais où s'arrêtera t-il ?

2 commentaires:

Carlit a dit…

Bof, "qu'un sang impur abreuve nos sillons", que ce soit après un tournoi de poker ou avant un match de rugby, c'est plutôt ça que je trouve déplacé…

Badbead21 a dit…

Excellent, j'ai bien rigolé...Qui a dit que les anglais avaient de l'humour!

ps : Lisandro, c'est un cousin à donnie Brasco?