mercredi 24 décembre 2008

Iron Man

Il était quatre heures trente du matin quand le réveil a sonné. Sortant péniblement de ma torpeur, j'ai laissé échapper un grognement, suivi d'un long soupir. J'avais mal partout – c'était bon signe : au moins étais-je encore vivant. Je ne m'étais endormi qu'il y a une demi-heure, et je devais déjà repartir. Durant les dix heures qui allaient suivre, j'allais devoir quitter l'hôtel, me rendre à l'aéroport, prendre un avion, récupérer une voiture de location, puis conduire plus de 300 kilomètres jusqu'à ma prochaine destination, où une autre finale m'attendait. La journée allait être longue.

Trois heures plus tôt, Dermott, le réalisateur en chef de Sunset+Vine, criait « coupez ! » dans son micro-casque. Soupir de soulagement général en régie. Après cinq longues journées, l'étape tchèque de l'European Poker Tour venait de se terminer à Prague au terme d'une finale des plus rocambolesques, voisinant en grotesquerie avec celle de Copenhague onze mois plus tôt. Avec Guillaume Cescut, on s'est bien amusés derrière le micro durant deux jours, à observer et commenter cette bande de rigolos. En l'absence des mes invités habituels (ElkY était à Las Vegas pour tenter de décrocher le titre de joueur de l'année, et le Team W était déjà à San Remo), j'avais demandé un coup de main au grinder/floor manager du FPT/ex-star de la télé réalité/etc pour m'épauler au poste de commentateur. Enthousiaste, marrant, précis dans ses analyses : Guillaume s'est révélé être un excellent acolyte au micro. Le public ne s'y est pas trompé, en témoignent les centaines de messages positifs qu'on a reçus.

Si, pour la plupart des collègues de la presse poker, la fin de l'EPT de Prague était synonyme de repos bien mérité jusqu'à l'année prochaine, moi, j'avais encore un dernier petit truc à terminer avant de boucler 2008, à quelques centaines de kilomètres de là. Aussi me suis-je rapidement éclipsé après un seul verre, souhaitant de joyeuses fêtes à tous les collègues que je ne reverrai pas avant quelques temps. Je ne me suis pas endormi tout de suite – mal de crâne caractéristique après avoir passé plus de douze heures avec un casque sur les oreilles.

Six heures du matin. Je traîne mes bagages dans les couloirs de l'aéroport de Prague, les yeux à peine ouverts. J'essaie d'oublier que je n'ai dormi que trente minutes et qu'une journée complète de boulot m'attend. L'avion est presque vide. Gino Alacqua voyage en première classe. Il parle un mauvais anglais mais un très bon français. Je lui explique mon programme de la journée. Il rigole et fait tourner son index sur sa tempe.

Huit heures trente. On atterrit à Milan avec un peu d'avance. Il y a du brouillard. La vue par le hublot ne s'est dégagée que quelques secondes avant que les roues de l'avion ne touchent le sol. Ma valise est la seconde sur le tapis. Je titube dans le terminal à la recherche du comptoir de location. On me remet les clés de voiture en quelques minutes. Pas moyen d'obtenir un GPS. Je vais acheter une carte routière à la boutique de cadeaux, et je sors. Une Laguna avec des plaques d'immatriculation françaises m'attend sur le parking. Je ne comprends rien à au tableau de bord ultra-moderne. Il me faut cinq minutes pour trouver comment mettre le contact. Je réinitialise le compteur. Je démarre. 320 kilomètres devant moi. Brouillard. Au bout de cinquante bornes, j'ai la présence d'esprit d'allumer les phares. Heureusement, on est dimanche matin, il n'y a presque personne sur la route.

J'étais quelque part au milieu du Piémont quand la fatigue a commencé à faire effet... Je me souviens avoir dit un truc du genre « ce serait bien de dormir un peu », quand soudain, il y eu un énorme grondement autour de moi. Tout à coup, le ciel fut envahi de ce qui semblait être des milliers de flocons de neige, tombant avec vacarme sur le pare-prise. Hélàs, si Hunter Thompson avait dans le coffre de sa décapotable une mallette pleine d'acide et de pilules, moi, je n'avais sous la main que du café, dont l'effet était depuis longtemps passé. Je dodelinais dangereusement du chef. Stop.

Aire d'autoroute, le siège déplié au maximum. Je somnole. Trente minutes, pas une de plus, et j'étais reparti. J'ai traversé les montagnes comme dans un rêve comateux. De la neige et du brouillard. Du blanc à perte de vue. Et puis la neige s'est mise à tomber de plus en plus fort, et bientôt on y voyait plus rien, et l'on roulait à pas d'escargots. Le paysage s'est éclairci une fois atteints Gênes et la côte méditerranéenne. Changement de décor radical. Ciel bleu. Petits villages colorés en hauteur. Tunnels. Petits villages. Tunnels.

J'arrive à San Remo peu avant quatorze heures. Je galère pour trouver l'hôtel. Je pose mon sac, je prends une douche en vitesse et marche jusqu'au casino. Les demi-finales du France Poker Tour ont commencé il y a peu. J'ai loupé la première journée, qui se déroulait en même temps que la finale de l'EPT de Prague, mais je suis arrivé à temps pour assister à la fin du championnat. Pas question de manquer la conclusion d'un tournoi que je suis à la trace depuis octobre. J'installe mon ordi, je sors l'appareil photo, c'est parti.

Par chance - pour moi tout du moins, la structure de la fin du tournoi est assez rapide, et l'on passe rapidement de 40 à 10 joueurs. Vers vingt heures, on tient un vainqueur en la personne d'un instituteur venu du Vaucluse. Nicolas Ferrier, c'est son nom, est le nouveau champion de France de poker. Cérémonie, remise des prix, congratulations, embrassades, grosse coupe et gros chèque. Après, resto magnifique avec une bonne partie du Team et quelques finalistes. J'ai pris trois plats différents, plus le dessert. Le chef n'arrêtait pas d'en ramener, je pouvais pas dire non. En revenant vers l'hôtel, Cuts décide qu'il ne veut pas attendre le lendemain pour se rendre à Nice – où nous attendent nos avions respectifs. Il veut y aller tout de suite et ma foi, je n'y trouve pas d'objection. Je récupère mes sacs, et, accompagnés de Tall, on se met en route. On prend une chambre pas loin de l'aéroport. On raconte des conneries, les derniers potins, et on épuise les dernières forces qu'il nous reste à hurler de rire devant un spectacle de Seinfeld. Je trouve finalement le sommeil vers six heures. Cela faisait plus de quarante heures que je n'avais pas dormi proprement.

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J'en ai donc terminé avec les tournois pour 2008 - ce qui ne veut pas dire grand chose quand on y pense, nous sommes le 24 décembre. Deux semaines de répit, tout de même, avant la reprise aux Bahamas - il était temps. Bon moment pour faire le bilan au micro de l'émission de radio du ClubPoker en compagnie d'Antony Lellouche. Lolo m'avait invité en dernière minute – quand il s'agit de remplir un créneau laissé vide, il semble que je fais toujours office de bon choix. Parler au micro est toujours pour moi un exercice douloureux – je sais, ça peut paraître bizarre – mais l'émission fut somme toute intéressante, avec pas mal de sujets abordés. Apparemment, j'avais encore des trucs à dire pour mon troisième passage dans l'émission. Je vous laisse découvrir tout ça, si ca n'est pas déjà fait, en cliquant ici.

Après l'enregistrement, direction l'Aviation Club de France avec Antony... Ce soir là, pas de grosse partie en vue, à la grande déception du second plus gros joueur de cash-games français (un jour, Antony passera devant David, un jour) A peine une petite 10/20 en Pot Limit, en Omaha 4 ou Omaha 5, au choix du donneur. Je m'assois au bord de la table. J'observe. A ma gauche, Antony. A ma droite, Jan Boubli. La partie est légère, du coup l'humeur aussi. On commande à manger, on discute, on rigole, les mains ne semblent avoir que peu d'importance, jusqu'à ce qu'un coup crucial se joue, de temps à autre, et qu'un des joueurs prend une décision à 5 ou 10,000 euros (plusieurs d'entre eux jouent avec plus de 500 grosses blindes). La partie est modeste selon les critères d'Antony, mais les joueurs à la table sont des tueurs. « C'est difficile de s'investir vraiment dans une petite partie comme celle-ci, mais contre ce genre d'adversaires, si je ne fais pas attention je peux très vite perdre gros. » Antony sortira gagnant, après que la partie ait switché vers du 100/200 en limit au milieu de la nuit.

Entre temps, j'avais rejoint une partie aux blindes 2/2 euros, où j'ai une fois de plus perdu contre les joueurs les plus abominables que la terre ait jamais connu. Rien à faire, j'avais là devant moi la compétition la plus facile qui existe, et je me faisais défoncer quand même. Variance, variance, je sais, mais intérieurement, je fulminais. Je ne pourrai jamais être un joueur pro de cercles comme Antony. J'aurais trop envie de sauter au visage de chacun de ces pigeons pour leur hurler à la figure qu'ils jouent n'importe comment – une chose évidemment peu recommandable. Parce que non content d'être nuls, ces gens-là se vantent, main après main. « Je savais que t'avais pas la couleur... Ah, je suis en forme, ce soir.... J'avais la côte !... Ouais, moi je joue bizarre, c'est impossible de deviner mon jeu !... Bah ouais, au flop je relance pour savoir où j'en suis, normal... » (La dernière, j'ai du l'entendre vingt fois, Cuts aurait apprécié) Bref, c'est insupportable. Online, on peut couper les commentaires des joueurs, là, en salle, c'est pas possible, d'autant que les balladeurs audio ne sont plus autorisés.

Au bout d'un moment, j'en avais marre, je voulais me refaire, alors j'ai doublé la mise en allant m'assoir à une 2/4. Pas que je pensais qu'il serait plus facile de gagner – le vieux discours du genre « je vais jouer plus cher, là où on respecte mes relances et où on peut bluffer », j'y ai jamais cru, c'est des paroles de perdant. Non, tout au plus étais-je en train de tenter une martingale. Les cent blindes que j'avais perdues en 2/2 n'en représentaient que cinquante à cette nouvelle table : pour sur que j'allais trouver une main rapidement pour me remettre à flot !

Tu parles... J'ai passé les trois heures qui ont suivi à jeter mes cartes. A chaque nouvelle main, je soulevais un 2, puis un Valet. Un 4, puis un 10. Etc.. Même un Gus Hansen en forme olympique n'aurait pu tenter quoi que ce soit. Et pendant ce temps, j'observais ecoeuré un mec passer de 100 à 1,100 euros en quinze minutes chrono (AA, KK, QQ, AK, AQ... tout à la suite, tout gagnant, jamais vu ça) J'ai perdu la moitié de ma cave rien qu'en payant les blindes, avant de trouver un Dame-Valet fatigué contre un mec qui a vainement tenté de me bluffer – peine perdue, j'avais trouvé ma première paire depuis trois heures du mat', je n'étais donc pas prêt de lâcher. J'ai terminé avec une cave de déficit, pas de quoi se pendre, mais tout de même, c'est le genre de partie qui te laisse avec un immense sentiment de vacuité, du genre celui qui t'envahit quand tu vient de gâcher une nuit à perdre de l'argent aux cartes. Et après ,on vient me demander si ça ne m'embête pas trop de ne jouer que rarement au poker. Hé, je m'amusais bien plus en début de soirée quand je regardais jouer Antony et Jan !

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Merci à tous ceux qui ont envoyé des mots sympas suite à mon dernier post. J'ai pas répondu à tout le monde, mais j'ai tout lu et relu. Vous êtes trop gentils. En jetant un coup d'œil à ce que j'ai écrit, avec un peu de recul, j'ai l'impression d'être passé complètement à côté de ce que je voulais exprimer. Ou alors, d'avoir seulement mis sur papier 10% de mes réels sentiments. Je sais pas, j'ai du mal à exprimer les choses telles que je les ressens vraiment. Écrire des compte-rendus, des récits de voyage, des anecdotes factuelles, OK, pas de problème. Le superficiel, je sais faire. Mais dès qu'on touche au vrai, à ce qui compte, aux tripes, je rate la cible. Je pédale à vide. Je dois manquer d'expérience de la vie, ou un truc dans le genre. Pouf, pouf.

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Bref, là, comme je vous écris, je suis à Lille, chez mes parents, dans le canapé du salon. Sapin de Noël. Cadeaux au pied du dit sapin. A la télé, il y a «Maman, j'ai raté l'avion», délicieux film me remplissant de nostalgie. «Maman, j'ai raté l'avion», c'est le film parfait pour Noël, un beau conte familial plein de bons sentiments, rempli d'amour, d'humour, de gaieté, de belles musiques qu'on aime écouter quand il fait froid dehors et que tout le monde est réuni dedans, tout sourire et avec de la buée sur les carreaux. «Maman, j'ai raté l'avion», c'est le film qui repasse à la télé chaque veille de Noël depuis 1990, nous rappelant que Noël, c'est toujours la même chose, mais en plus vieux à chaque fois. C'est toujours la même chose, et c'est ça qui est rassurant. Je vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d'année. Ici, je sais qu'elles le seront.

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Bonus :
Interview pour PokerStars à Prague
Montage musical : la table finale de l'EPT en images : on m'y aperçoit vers 1mn42s. Je fais semblant, contrairement à ce que tout le monde a pensé. Il a de l'humour, le monteur de l'EPT !

4 commentaires:

Jack-Jack a dit…

Heureuses fêtes à toi Benjo
Je te souhaite beaucoup de ... sommeil.
STP ne change rien, de mon point de vue tout est nickel dans tes articles.


Ludovic Lacay
a dit…

tres bon comme d'hab!

Joyeux noel mon benco, on se voit aux bahamas dans pas si longtemps que ca pour une toute nouvelle année pleine de rien de nouveau!

Shnougi a dit…

Je viens de lire en 2 jour l'entièreté de ton blog (en suivant les conseils de cuts), franchement, t'écris si bien que tu pourrais presque publier ton blog en livre. Tu viens de te faire un lecteur à vie en tout cas. Bonne fêtes, et continue comme ca.

Anonyme a dit…

Dors un peu bordel!!!

Yuestud