mardi 9 décembre 2008

If I ever feel better

Bayswater, 2h34. Les yeux grands ouverts, fixés sur le plafond. Le réveil va sonner dans deux heures et vingt-six minutes. Impossible de dormir. Acouphènes à plein volume. Concerto de sifflements strident. Note haut perchée. Dans l'oreille droite, un bruit de vieux télégraphe. Tit tit tit tiiiiiiiit tit tit tit tit tiiiiiiiiit. En stéréo, dans les deux esgourdes, le bruit d'une télé qu'on allume, en continu. Wiiiiiiiiiiiiiiiiii. Infernal. De toute façon, je n'arrive jamais à m'endormir la veille d'un départ matinal. Assez compliqué de se lever à cinq heures quand on à l'habitude de se coucher à trois. Rien que cette année, j'ai loupé deux avions parce que je n'avais pas réussi à me réveiller à l'heure. Du coup, je flippe que ça se reproduise. Je m'endors pas, comme ça je n'aurai pas à me soucier d'un réveil mal réglé.

Tit tit tit tiiiiiiiiit tit tit tit wiiiiiiiiiii. Encore deux heures à patienter avant de sortir du lit. Dehors, les jeunes de l'auberge de jeunesse d'à côté chahutent bruyamment. Pas bon pour les neurones, de rester allongé là sans rien faire. Ça donne à réfléchir, et se tourner les méninges dans le noir et le silence n'apporte jamais rien de bon. Je cogite. Je ressasse des trucs. Je repense à ce brouillon de post qui trotte dans ma tête depuis trois semaines. Un post qui parlerait longuement d'un mot commençant par la lettre «d». Je repense aux petites humiliations du quotidien, aux silences embarrassants, aux moments de solitude, aux déceptions qui ont émaillé les quinze derniers jours. Et pas que les quinze derniers jours, d'ailleurs.

Jusqu'à quel point doit-on se livrer dans un blog, un espace d'expression destiné à être vu par n'importe qui ? Si ça ne va pas, est-ce que je suis censé venir l'écrire ici ? Au risque de passer pour un enfant gâté pleurnichard ? Peut-être qu'il ne vaut mieux rien écrire du tout au final. Passer sous silence les moments difficiles, garder les apparences sauves, laisser passer l'orage, en esperant des jours meilleurs. Je sais pas.

Même les gens qui ne me fréquentent que de loin ont été forcés de la constater : c'est pas la grande forme, ces derniers mois. Et ceux qui me côtoient au jour le jour se sont depuis trop longtemps habitués à me considérer comme le râleur de service, le mec jamais content, la blague cynique toujours prête en cas de besoin, le défaitisme à portée de main. The malcontent chain-smoking frenchman, comme disent les collègues étrangers. C'est moi. Il est vrai que ces derniers temps, j'ai abusé de phrases du genre « les quarante prochaines années vont être longues. » Et quand on me demande comment ça va, j'aurais plutôt tendance à répondre « ne me demande rien, je risquerais de te dire la vérité. »

J'aimerais que ma vie soit plus qu'une succession de courses en taxi, de déambulations à l'aube dans des couloirs d'aéroport blafards, des vols en transits d'une ville à l'autre, jamais complètement endormi, mais jamais réveillé non plus, des restos, toujours des restos, le matin, le midi, le soir, des kilos en trop qui s'accumulent, et puis le retour le soir tout seul dans une chambre d'hôtel, jamais la même, mais jamais bien différente de la précédente. J'aimerais que tout cela aie un peu plus de sens. Avoir du recul sur les événements. Cesser d'être immergé 24/24 dans mon taf. Voir le verre à moitié plein. Mais pour l'instant, on en est là, et çà me semble pas prêt de bouger, me dit la petite voix pessimiste à l'intérieur. Mais si jamais je me sens mieux, je te tiendrai au courant.

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Enfin, voilà, quoi. Je sais pas, j'imagine que je devrais quand même être satisfait des semaines qui viennent de s'écouler. Aussitôt après les Master Classics d'Amsterdam, l'enchainement périlleux vers Varsovie (sans dormir et sans filet) s'est révélé être une magnifique réussite. Le plus gros de mon travail consiste à suivre une équipe de joueurs professionnels au cours des parties qu'ils disputent, et à en parler sur le site officiel de leur sponsor par le biais d'articles, photos, interviews et communiqués de presse. Cette fois-ci, après quatorze mois de succès ininterrompus, le Team Winamax a trouvé le moyen de battre ses propres records en hissant non pas un, mais deux joueurs en table finale de l'étape polonaise de l'EPT : Ludovic Lacay et Arnaud Mattern tous deux de retour en grâce auprès des Dieux du poker après une année 2008 pour le moins décevantes. A cette occasion, j'ai fait un effort supplémentaire et écrit ce qui me semble être quelques uns des meilleurs articles de l'année. J'ai pu ainsi ressentir ce petit frisson délicieux qui surgit au terme d'un travail bien fait. Trop rare.

Toute de suite après, j'atterissais à Lyon pour une autre étape du France Poker Tour, super relou à couvrir, la salle était minuscule et j'étais crevé après neuf journées de travail consécutives. Cela valait quand même le coup grâce à la présence de Vikash Dhorasoo, qui nous a régalés d'anecdotes sur le foot, le poker, et le mélange des deux pendant la dernière Coupe du Monde. Il faudra que je raconte ça un jour. Le week-end suivant, direction Paris pour le bouquet final des étapes qualificatives du FPT. Au Stade de France, s'il vous plaît. On a beau jouer les blasés parfois (souvent) (tout le temps), la vue de ces 1,240 joueurs de poker réunis dans la même salle pour un tournoi gratuit à l'enjeu lointain avait de quoi réchauffer le cœur. L'organisation fut parfaite en tout points, et l'ambiance assez extraordinaire. Après, une bonne partie de l'équipe s'est retrouvée à l'Aviation, où j'ai joué ma première session de poker en live depuis les WSOP. J'ai sauté très vite du tournoi spécial organisé rien que pour nous (sous les quolibets bien sur), et j'ai ensuite passé le reste de la nuit à perdre en cash-games. Rien qu'une illusion : la table était exceptionnellement facile, remplie des clochards habituels de la nuit, et j'aurais pu gagner une petite fortune si je n'avais pas du me sauver à six heures du matin pour prendre un train vers Lille.

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Entre deux, je retourne à Londres quelques jours par-ci par là. J'y suis toujours sans domicile fixe. Après Varsovie et Lyon, je suis brièvement retourné à Hampstead, chez Jen, Snoopy, Rod et Dana, mes fidèles amis de Blonde Poker. Je les adore, mais leur appart est un bordel sans nom et ils ne se couchent jamais avant l'heure où moi je me lève pour aller au bureau, alors je n'ai pas été mécontent de me casser après cinq jours. Ces derniers temps, j'ai trouvé un autre toit du côté d'Hyde Park grâce à la générosité d'une collègue passant ses week-ends à Paris. Samedi, j'ai pris le bus et suis retourné « chez moi » à Clapham. Je ne suis pas resté quinze minutes : le premier étage où se trouve ma chambre reste inhabitable. Je n'ai même pas pu avoir accès à mes placards pour prendre de nouvelles fringues. En cinq semaines, j'ai passé un total de cinq nuits dans cette maison. Tout en continuant de payer 210 livres de loyer par semaine. Tilt. Une fois que le plus gros du travail a été effectué par les ouvriers (refaire les canalisations, abattre et rebâtir les murs), le chantier s'est immédiatement retrouvé au point mort. Normal, ils ne sont plus obligés de se presser : la maison est maintenant habitable selon les critères de l'agence. Le message est clair : fuck you, pay me. Tant pis pour la poussière qui s'est inscrustée partout, et les murs pas encore repeints. Cependant, la persévérance de Gab à harceler l'agence et le proprio semble avoir fini par payer : ce dernier semble être prêt à nous accorder une remise sur le loyer si nous restons l'année prochaine. Et la clause disant que nous devons payer le loyer six mois à l'avance pourrait sauter (elle avait été mise en place parce que la majorité des locataires sont des joueurs de poker et ne sont donc pas dignes de confiance au niveau financier) Je sais pas, on verra. D'ici le 15 février prochain, je vais peut-être devoir me trouver un nouveau logement, ou pas. On est encore en train de réfléchir à la question. Si d'aventure je devais me casser de Clapham, je chercherais le logement le moins cher possible. Quitte à ne jamais être à Londres, autant payer le minimum pour un truc pourri, plutôt que de payer une tonne pour un truc pourri aussi. Parce que là j'ai quand même un peu l'impression de jeter de l'argent par les fenêtres pour un logement dont je ne profite même pas.

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Je mentionne aussi souvent que possible Pauly et son merveilleux blog dans ces colonnes, mais je ne suis toujours pas sur que vous le lisez vraiment. Tour à tour collègue, mentor, grand frère, compagnon de beuverie et éternelle source d'inspiration, le globe-trotter New Yorkais ne faiblit pas après plus de cinq ans à écrire sur le poker. Mieux, il s'améliore d'année en année. Une plume fine, un don d'observation rarissime et une honnêteté brutale font de son blog une lecture indispensable. Récemment, Pauly a publié un excellent compte-rendu de la sombre annulation de l'étape mexicaine du Latin America Poker Tour sponsorisé par PokerStars (une sorte d'EPT en Amérique du Sud). Il était là, il a tout vu : lecture indispensable. Allez-y, vite : «Shakedown Street > Mescali Blues»

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Pour ceux qui trouvent qu'il n'y a pas assez de mises à jour ici et qui voudraient avoir plus souvent des nouvelles de ma vie passionnante (sic), cela fait déjà quelques mois que je suis inscrit sur Twitter. Très populaire dans les pays anglophones, ce service permet de publier en temps réel des micro-posts (format SMS : jamais plus de 140 caractères) et de suivre ses amis faisant la même chose. J'y écris régulièrement tout ce qui me passe par la tête : pour me suivre, c'est par ici. Forcément, c'est plus facile d'écrire un texto qu'un post de 10,000 signes, donc j'y passe beaucoup plus souvent pour raconter des conneries du genre : « Je viens de voir un joueur français monter dans l'ascenseur avec une pute à chaque bras ». Ah, c'est en anglais, bien entendu. Ben oui.

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Prague, 10h12. Je sors du petit déjeuner. Le tournoi commence dans deux heures. Je suis arrivé hier , assez tôt puisque j'étais à l'aéroport avant l'aube. Il y avait du monde que je connaissais au Terminal 5 d'Heathrow. Louise, Neil, Hilda, Nicola. Les londoniens de PokerStars et Sunset+Vine, la boîte de production télé. J'ai fait chauffer la carte bleue au duty free. Rien de mieux qu'une frénésie de dépenses pour dissiper un peu un coup de blues. Je suis monté à bord de l'avion avec un appareil photo tout neuf qu'on m'avait chaudement recommandé à plusieurs reprises (Canon G10) et les nouveaux écouteurs anti-bruit de Sony. Donnez, donnez moi, du pouvoir d'achat. Une petite folie qui n'aurait pas été nécessaire si Bensouss' pensait à rendre les écouteurs qu'on lui prête (total des casques qu'il m'a piqués depuis avril 2007 : quatre)

Je me suis installé à l'hôtel Hilton où se déroulera l'EPT toute la semaine. Pour une fois que j'avais le temps, j'ai été faire un tour en ville avec quelques collègues, près du pont Saint Charles. J'ai essayé mon nouvel appareil photo. Impeccable. Je vais le tester toute la semaine autour des tables. Au resto, j'ai pris une soupe de légumes et du goulasch. Délicieux. Après, visite incongrue d'un musée consacré à... la torture médiévale. Trois étages d'horreurs en tout genre. Au hit-parade de la torture moyenâgeuse : France, Espagne et Allemagne. On mate des gravures représentant des atrocités. On scrute les machines en se demandant comment elles fonctionnent. Des écriteaux en quatre langues nous donnent la réponse. On sort en secouant la tête. Je me rassure en songeant que la pire torture imaginable aujourd'hui dans le pays où j'habite, c'est l'écoute d'un disque de Coldplay. On marche vers le marché de Noël. Crêpes au nutella et gadgets attrape-touristes. Sapin de Noël. Une chorale de gosses qui chantent faux. Vin chaud dégueulasse. On prend un taxi, direction le Hilton. Je glande dans ma chambre. Je teste mes écouteurs. Rage Against the Machine à fond. Je monte au dernier étage du Hilton. Dans le club. PokerStars offre une heure d'open-bar seulement, restrictions budgétaires oblige. Bla bla bla avec les collègues, les joueurs. Je fume douze cigarettes. Je bois cinq bières. Je descends, la moitié du Team est au resto. Almira me file un bout de son steak. Elle m'apprend deux excellentes nouvelles. Bernard Boutboul nous régale de ses anecdotes. Je remonte dans ma chambre.

Cela fait exactement un an que je travaille pour Winamax. En décembre 2007, j'avais couvert ici même à Prague la première victoire d'un membre du Team, pour mon premier job à leurs couleurs. Durant les douze mois qui ont suivi, j'ai eu l'occasion d'assister à bien d'autre succès à San Remo, Vegas, Barcelone... Je me demande où je serai dans un an. Aucune idée. J'essaie de ne pas trop y penser. Je sais où je serai à la fin du mois, c'est déjà pas mal. J'ai hâte d'y être.

14 commentaires:

Pécheur's family a dit…

Tu devrais te lancer dans l'écriture d'un roman (si ce n'est déjà fait) ton style d'écriture est vraiment agréable, très fluide tout en étant rythmé....

Et les coup de blues tout le monde en a, c'est ce qui permet de jouir des bons jours :)

Atchoom a dit…

Salut Benjo, c'est toujours un énorme plaisir de te lire.

Bon courage pour ton coverage.

Nico a dit…

"Donnez, donnez moi, du pouvoir d'achat."
La chanson du dimanche? :)

Dr. Pauly a dit…

Merci, Benjo.

dioscure a dit…

Le coup de blues du voyageur, crois moi, je connais
Ca passe, et plus toi tu as la chance d'avoir des gens autour, moi je suis 90% du temps seul

En tous cas tes lecteurs te soutiennent, tes amis aussi..
++

Anonyme a dit…

Pourquoi est ce que j'ai l'impression, Benjo, que tu écris comme ce cher Bret ?

Anonyme a dit…

Il m'est souvent arrivé de t'envier en lisant (avec délice) tes comptes rendus, "Quelle vie ! Quelles rencontres ! Il doit s'éclater non-stop ce Benjo !"
Evidemment rien n'est jamais tout rose et ça me fait mal au coeur de te savoir pas au mieux. Bizarre d'ailleurs d'avoir de l'empathie pour quelqu'un qu'on ne connait pas, mais je crois que c'est simplement du à la sincérité du regard que tu poses sur le monde du poker et sur toi-même.
Courage, continue à nous régaler, t'es le meilleur !

Anonyme a dit…

"je me rassure en songeant que la pire torture imaginable aujourd'hui dans le pays où j'habite, c'est l'écoute d'un disque de Coldplay."

ahah excellent!!

Tu vois au moins t'auras reussir a me faire rire!

Thomas a dit…

une petite anecdote qu'un pote a laissé sur un forum, ça devrait te faire rire :

cette réflexion me fait penser à un mec qu'on avait rencontré dans un camping il y a quelques années, et qui nous en avait sorti une mythique dans le genre, on jouait au poker et lui débutait : "et là, je dois surrenchier ?"

t'avais déjà entendu ça ?!? :D
biz !

Anonyme a dit…

Pauvre Benjo, Il s'est déjà fait voler son nouveau casque par Cuts...

zob a dit…

Salut Benjo et merci pour ton taff, toujours excellent !
On a tous des coups de blues à un moment ou à un autre mais ca va passer.

En tout cas bravo pour ce que tu apportes à la communauté poker.

Bon courage pour la suite, tu déchires !

jeremy a dit…

T'as finalement réussi à le pondre ce post...bravo a toi, ton courage et ta sincérité t'honore. Et puis, ça fait du bien de se lâcher un peu finalement.

See u à San Remo.

Hysteric a dit…

Il est des jours qui parfois se font passer pour des nuits, et des nuits pour des jours, des trajets toujours trops longs comme certaines files d'attentes. Des tracasseries administratives quotidiennes, le blues du voyageur.
Le corps est une belle mécanique mais il ne peut se mouvoir que si le processeur de ta vie n'est pas fluide, ne laissant pas ta mémoire vive s'encombrer d'une amas d'informations et de sentiments qui te perturbent.

En clair tu as besoin de VACANCES.

Dépaysantes, incroyablement relaxantes, complètement déstressantes, loin de tout les excès de tes voyages pokéristiques.
Des amis, le bon air, un être aimé, qui te permettrons de recharger les batteries de ta vie et qui sait de faire le point.

Bonne remise en forme

Hysteric sur Belgiumpoker.net

Anonyme a dit…

On T aime bencooooooooooooooo !!!

-FrenchKiss-