samedi 11 octobre 2008

Et nous on fait la fête

Jeudi dernier, vers 21 heures, il y a eu une coupure de courant dans la maison. Ça arrive de temps en temps, sauf que là, un coup d'oeil à la fenêtre m'a permis de constater que tout le quartier était concerné. L'instant était assez irréel : quand les lumières se sont éteintes, j'étais en train de regarder les nouvelles à la télé. Un expert nous expliquait qu'on était dans la merde et que ce n'était pas prêt de s'arranger. Gab, notre expert à nous (et trader dans une banque de son état), rentre tous les soirs de plus en plus déprimé. Je ne sais pas s'il plaisantait quand il nous a expliqué que si la crise continuait à empirer, le système entier s'écroulerait et l'argent n'aurait bientôt plus aucune valeur : « On va revenir au Moyen-Age : faites place au troc. » Est-ce que ça va finir en Mad Max ? Note : penser à se procurer des bougies, des boîtes de conserve et des planches à clouer sur les porte-fenêtres. Et surtout, un fusil de chasse et plein de munitions.

Rien à faire, ce n'est pas ma pauvre licence de Sciences Économiques qui va m'aider à comprendre quoi que ce soit au merdier ambiant qui s'agite sur BBC News du matin au soir : je n'entrave que dalle à la crise économique. Cliché éculé déjà entendu 1,000 fois : la finance présente de très, très, très grandes similarités avec le poker. Ah bon ? D'accord. Les banquiers « runnent » sacrément « bad », en ce moment, on dirait. Ou alors peut-être qu'ils jouent très mal. C'est vrai que le style « gamble » entraîne beaucoup de variance. Le gouvernement américain n'arrête pas de recaver en faisant marcher la planche à billets, mais bizarrement, cela ne fait pas augmenter le prize-pool, je crois que c'est rigged. Les Européens emboîtent le pas, on est un peu short-stack, si ça continue on va devoir jouer full bankroll. Si au bout de vingt minutes, vous n'avez pas repéré le pigeon de contribuable à la table, c'est que c'est vous. Impuissants, les politiques manquent de présence à la table, ils jouent scared money et se font bluffer à tout va par les banques, ce qui en high-stakes n'est pas une stratégie gagnante. Ils tentent bien quelques relances pour info devant les caméras, mais personne n'est dupe : cela bien fait longtemps que tout le monde sait que ça ne sert à rien. Ça sent le bad-beat à la rivière, tout ça. Non, la finance, c'est pas du poker, en fait on vit dans un casino géant, on a oublié les règles, peut-être qu'il y en a jamais eu d'ailleurs, on lance les dés, et on prie, les enchères grimpent, on a pas d'edge sur le long terme, mais on s'en fout, de toute façon sur le long terme on est tous morts. Après nous le déluge : recaves illimitées jusqu'à la fin du monde !

En attendant que le monde finisse de s'écrouler, quelques observations en vrac sur mes deux dernières semaines :

* John Juanda est en très grande forme, mais pas assez pour gagner deux tournois majeurs de suite après quelques années de vaches maigres. Quand John Juanda paie son tapis, il ne se contente pas d'annoncer « I call », comme tout le monde. Non, John Juanda n'engage ses jetons qu'après un monologue de deux minutes, du genre : « Hé bien, cela fait six fois que tu me sur-relances à tapis depuis la grosse blinde après que j'aie relancé à 130,000, et comme mon stack est de 500,000 et que j'ai un As et un Valet en main, je pense qu'il va falloir que je te paie. I call. » Il a fait ça plusieurs fois durant la finale du High-Rollers. C'est amusant, mais je me demande des fois s'il ne lui manque pas une case, à ce John Juanda. Ceci dit, c'est un joueur extraordinaire, pas de doute.

* Jason Mercier, par contre, n'arrive pas à perdre un coup à tapis avant le flop, quelle que soit la situation. EPT San Remo, High-Roller Londres : deux tournoi majeurs en six mois, plus deux tables finale à Barcelone et aux WSOP-Europe. Et en plus, l'une des employées les plus jolies de PokerStars est folle de lui. Voilà un jeu homme qui est bien parti dans la vie, à seulement 21 ans. Et il accueille ça avec une nonchalance pas possible. Blasé, va. Par contre, il faut que je me renseigne : est-ce que le tournoi High-Roller qui a suivi l'EPT de Londres compte comme une étape EPT officielle ? Moi, j'aurais tendance à dire que non : il s'agit tout au plus d'un hors-série au buy-in extravagant (20,000 livres sterling, bordel !) Je vais demander à John Duthie : s'il répond par l'affirmative, alors Jason Mercier est le premier joueur de l'histoire à remporter deux EPT. Mince.

* Pour la première fois en un an, les chiffres d'audience de la retransmission en direct ont été communiqués aux commentateurs. Pays par pays, j'ai pu prendre connaissance du nombre de connectés, ainsi que du temps moyen qu'ils ont passé devant l'écran. Il ne m'est pas possible de rentrer dans les détails, je me contenterai donc de dire que j'ai été très surpris (et flatté) de constater que la France se hissait en deuxième place en nombre de connections le jour de la finale (la première, celle avec Antony) Merci les mecs, ça fait plaisir. Par contre, j'ai trouvé un forum Québécois où ils parlaient de nous, ils ne sont pas tendres, les salauds (en gros, soit ils zappent sur le flux anglais parce qu'on les saoule, soit ils restent parce qu'on les fait mourir de rire tellement on est nuls) Pourtant, j'ai été sympa avec leur compatriote, Philippe D'Auteuil, qui jouait bien et nous a beaucoup amusés.

* Comme d'hab', le soir avant le départ de l'EPT, la fête organisée par PokerStars : open-bar pour tout le monde jusque trois heures du mat' au Café de Paris, à deux pas de l'Empire. J'avais eu oui-dire que ce serait peut-être la dernière soirée de ce genre : « Ça coûte une tonne à organiser et il n'y a que les employés de PS et les journalistes qui y vont », voilà ce que ce m'a confié un responsable. Alors avec les collègues, on a fait la fête comme s'il n'y avait pas lendemain. A part qu'il y en avait un, bien sur, du genre qui commence à midi, c'est le Day 1A, et j'avais un mal de crâne pas possible.

* Tout le monde adore la délicieuse hôtesse des EPT Kara Scott. C'est vrai qu'elle est belle, intelligente et marrante. Laissez tomber : la Canadienne s'est récemment maquée avec un joueur de poker très célèbre et respecté dans le milieu des parties high-stakes online. Un beau couple ma foi. Non, je vous dirai pas qui c'est.

* Énorme plaisir que d'observer le meilleur joueur français du monde en table télévisée, et ce sur les deux tournois diffusés en direct. Mais déçu quand même, car David Benyamine n'a effectué qu'un court passage dans les deux cas, sautant en demi-finales de l'EPT et se faisant éliminer le premier du tournoi High-Roller sans que l'on aie réellement eu le temps de voir la magie opérer à l'écran. N'empêche, quelle tenue à la table. Durant le Day 2, David a mangé avec le Team Winamax au resto du casino. Il venait de jouer un sale tour à Arnaud Mattern, et les deux discutaient furieusement du mérite de leurs stratégies respectives.

* Le Team Winamax n'a pas manqué sa rentrée, c'est le moins que l'on puisse dire : Michel Abécassis en finale au PPT de Cannes, Davidi Kitai troisième à Barcelone, et Antony Lellouche qui boucle la boucle en atteignant la finale de l'EPT de Londres pour la deuxième année consécutive, un an après la création de l'équipe. Sans oublier Arnaud Mattern, qui se place deux fois en un mois (frustrant, il est vrai, il a pas eu de bol aux moments clés), et Alexia Portal, qui termine à une très belle 22ème place, la meilleure performance réalisée par une joueuse française à l'EPT. Ce qui m'a d'ailleurs permis de commettre une belle gaffe en oubliant complètement qu'Oriane Teysseire avait fait bien mieux aux WSOP 2007 en atteignant la finale de l'épreuve de Stud à 5,000 dollars. D'autant plus impardonnable que j'étais dans les gradins ce jour là, en train de couvrir l'événement.

* Concernant la prestation d'Anto en table finale (troisième tapis au départ, il sort après quinze minutes, il y a de quoi sursauter), les forums se déchirent : a t-il joué comme un fish, ou était-ce juste la faute à pas de chance ? Au micro de l'EPT live le lendemain, le vainqueur final de l'épreuve Michael Martin estimait qu'il n'y avait rien à redire sur la stratégie d'Antony. Intarissable d'éloges sur les joueurs français (Elky, Cuts, Arnaud...), l'Américain a dit d'Anto : « Il est très fort ! Quand il me fixe du regard, je sais qu'il sait tout ce qui se passe dans ma tête.»

* Michael Martin, donc : un vainqueur génial, qui a arraché son titre de la manière la plus rocambolesque jamais observée, passant de 100,000 (une grosse blinde, tout au plus) à 2,6 millions de tapis en quinze minutes alors qu'il ne restait plus que quatre joueurs à la table. Un come-back incroyable. De mémoire de commentateur, je n'ai jamais observé une finale 1/ aussi plaisante à regarder, avec des joueurs d'exception et 2/ aussi remplie en bad-beats mémorables. C'était dingue, j'ai l'impression que chaque coup crucial s'est décidé sur la rivière, et pas avant. Mais du coup, c'était génial à commenter, on arrêtait pas de hurler, comme au foot. J'ai sympathisé avec Michael autour de quelques verres après sa victoire. Un type qui connaît The Wire sur le bout des doigts ne peut pas être quelqu'un de mauvais. Le courant est passé et le lendemain, l'américain était au micro pendant la finale du High Roller. Pendant une trentaine de minutes, on a refait le match (en anglais) et abordé les coups clés de sa finale, ainsi que tout un tas d'autres trucs passionnants. J'adore ce mec. Bon, les auditeurs comprenant pas l'anglais ont râlé, mais j'ai essayé de tout traduire du mieux que je pouvais.


Michael Martin le miraculé (photo : Marty/PokerListings)

* Le soir après la victoire de Michael, discussion intéressante avec Ryan Luchesi, le reporter de CardPlayer. On est tombés d'accord sur le fait que couvrir un tournoi de poker, c'est un peu comme jouer le tournoi lui-même : pour faire un bon reportage comme pour gagner le tournoi, il faut « run good », avoir de la chance, trouver les bonnes situations. Le reporter poker vit pour ces instants, rarissimes, où l'on est « dans la zone » : on est toujours là au pile au bon moment, on est témoin des pots énormes, les bad-beats incroyables, les scandales qui éclatent et dont tout le monde parlera le lendemain. On saisit le scénario, on est là quand les fortunes se montent, quand les chip-leaders tombent, quand les short-stacks se refont et finissent par arriver au bout. En 2007, j'ai « run good » pendant deux mois magiques, à l'EPT de Monte Carlo, au WPT du Bellagio et au Grand Prix de Paris. Ces derniers temps, je trouve que je run plutôt bad. Si vous voulez mon avis, tous les reportages que j'ai écris depuis septembre sont à jeter à la poubelle.

* Concernant les invités de l'EPT live : comme d'habitude, du très bon, avec Nicolas Levi et Arnaud Mattern (excellentes analyses, Nicolas est un moulin à paroles, Arnaud est drôle), Michel Abécassis et Manuel Bevand (très pros, on sent l'expérience derrière un micro), Davidi Kitai (un peu timide pour une première, mais on sent que le gaillard a des choses à dire), Antony Lellouche (un petit coucou rapide après sa sortie), Thomas Fougeron (débat sur les mérites respectifs des dernières saisons de 24 heures Chrono, normal y'avait le sosie de Jack Bauer à la table, il a fini second d'ailleurs), Isabelle Mercier (qui allait atteindre le lendemain la finale du High-Roller, crisse de calice) Et bien sur, mon fidèle collègue Maanu, toujours au poste, je l'ai d'ailleurs réquisissionné pour l'ensemble de la finale du High Rollers, l'analyse était pas toujours au top mais les fous-rires nombreux (« Wouah, relance, surrelance, tapis, payé aussitôt : là on tient deux très grosses mains, les Rois minimum, c'est sur ! Voyons le showdown... paire de six contre As et Neuf ?? On était pas loin ! »)

* Dieu Merci, je n'ai pas eu à couvrir la finale du Main Event des WSOP-E, la plus longue de l'histoire (19 heures sans compter les pauses, le pauvre Owen y était encore à dix heures du matin) L'autre jour, j'étais en ligne avec mon pote Lance, qui a bossé en freelance pour les WSOP. "C'est marrant, ce tournoi", je lui ai dit. "Les joueurs s'en foutent : il ne sont pas venus plus nombreux qu'en 2007, et les chiffres n'étaient déjà pas terribles à la base. Le public s'en fout : j'ai eu dix fois moins de retour que d'habitude sur mon reportage". Réponse du Canadien : "Oh, mais Harrah's s'en fout aussi, de ce tournoi." Les pouvoirs en place ont déjà laissé tomber l'idée d'implanter la marque en Asie et Amérique du Sud : si les joueurs ne prennent même pas la peine de se déplacer à Londres pour décrocher un bracelet, aucune chance qu'ils aillent à l'autre bout de la planète. Et pendant ce temps, PokerStars continue de battre tous les records avec son European Poker Tour...

* Il ne fout rien en tournoi, mais il gagne quand même une méga-tonne en ce moment : Guillaume de la Gorce, alias Johny001. J'ai l'habitude de me moquer gentiment de lui quand il reste enfermé 22 heures sur 24 dans sa chambre, au dernier étage de la maison (son « donjon », comme je l'apelle), ne sortant que pour aller ouvrir au livreur de pizzas et fumer une clope (la promenade, comme en prison) Mais force est de constater que ça rapporte : « je peux pas m'arrêter, y'a trop de fishs en 50/100 » Les chiffres ne mentent pas : depuis son retour, Guillaume est gagnant de... Non, je vous dirai pas non plus, c'est pas vos oignons. Des tas et des tas d'années de salaire, c'est indécent. A suivre tous les jours, toutes les nuits sur Winamax dans la section high-stakes.

* Il est plus de trois heures du matin. Dans moins de quatre heures, je me rends à Gatwick : j'ai un avion pour Marseille. La première étape du France Poker Tour commence dans dix heures, autant dire que je vais être tout à fait frais et reposé pour couvrir le plus gros championnat amateur de France. Argh.

6 commentaires:

Anthony a dit…

J'ai adoré le comparatif poker / bourse.
Joli coverage de cette semaine à Londres avec les commentaires en point d'orgue.

Anonyme a dit…

sick post

tu as bien taffé sur cet article, très plaisant à lire.

Anonyme a dit…

benjo t'en a trop dit, elle est avec qui Kara Scott?

Anonyme a dit…

nice post , tres frais.

Anonyme a dit…

nice benjo , du taff de pro pour notre plaisir et la ptite lecture du dimanche soir avant de reprendre le boulot .


Dis moi , j'ai une question , un truc qui me taraude . C'est pas un peu frustrant de vivre avec des mecs qui gagnent ton salaire à l'année sur un run good de quelques heures ?

Bonne continuation!

goooooood girl a dit…

So good......