mardi 10 juin 2008

Week 1 = dunzo

Day 10

Dimanche marquait ma septième journée consécutive à couvrir les World Series of Poker. A cette occasion, j’ai subi mon premier vrai test d’endurance, avec une journée marathon bourrée à craquer d’événements à suivre. Il fallait avoir l’œil de tous les côtés, avec le tournoi spécial femmes qui avait rempli l’Amazon Room, David Benyamine dans le tournoi de Stud à 10,000 dollars, une tonne de français dans l’épreuve de 17 heures, un Vinny Vinh survolté en finale du Limit à 1,500$, et puis surtout la sensationnelle journée de mon ami Nicolas Levi, qui a disputé la plus longue journée de poker de sa carrière, se qualifiant pour la finale du No Limit à 2,500$ à quatre heures du matin dans une salle presque vide.

J’avais sauté du lit dès huit heures… Loin de m’imaginer que ce n’est que 21 heures plus tard que j’allais retrouver mon lit. Je m’étais levé plus tôt pour me rendre au Red Rock Canyon avec Pauly. Ce joyau naturel offre des vues spectaculaires, notamment sur les fameuses roches, rougies par 180 millions d’années d'exposition au soleil, qui ont donné son nom à l’endroit. « Tu va voir », m’avait dit Pauly. « Ca va te faire du bien. Tu va toucher les roches, ça va te libérer l’esprit : tu écriras mieux ensuite. » Il avait raison. Ces deux heures de ballade loin de l’agitation du Strip m'ont fait l’effet d’une bouffée d’air frais après six jours et six nuits passées au Rio. On a parcouru lentement les 20 kilomètres de chemin à l’intérieur du canyon, en écoutant Bob Dylan, Phish et Radiohead, s’arrêtant de temps à autre pour escalader les roches et admirer le paysage : des kilomètres de vide à perte de vue. Le silence était parfait, le dépaysement total. Nous n’étions qu’à 20 kilomètres de Vegas, mais l’Amazon Room me semblait bien loin. Il faudrait peut-être que j’emmène le Team Winamax au Red Rock : ils oublieraient le tilt et les bad-beats en cinq minutes.



Les batteries rechargées après cet intermède salutaire, j’étais de retour au Rio à quinze heures, prêt pour une nouvelle journée de travail. Le Ladies Event, tournoi réservé exclusivement aux femmes, battait son plein. Techniquement, il serait illégal pour Harrah’s de refuser l’entrée d’un tournoi à quelqu’un en raison de son sexe, lois anti-discrimination oblige, mais les organisateurs ont quand même réussi à convaincre les quelques mecs voulant s’inscrire de changer d’avis. Wicked Chops à néanmoins publié la photo d’une demoiselle à l’apparence suspicieuse parmi les 1,300 joueuses : pomme d’Adam bien en vue, traces d’un rasage de frais sur les joues... Transsexuel pré ou post-op ? Imposteur ? On s’interroge encore en salle de presse. Alexia et Almira, les championnes du Team Winamax ont malheureusement sauté assez vite. Ce que je retiendrai de cette épreuve, c’est surtout l’odeur de centaines de parfums mélangés qui assaillait les narines, et la bonne humeur autour des tables. Un changement pour le moins bienvenu quand on à l’habitude de côtoyer poilus au visage renfrogné, pas toujours irréprochables au niveau de l’hygiène.



Dans l’épreuve de Stud à 10,000 dollars, on pouvait observer un Phil Ivey soucieux, ne quittant pas de yeux l’écran de télévision diffusant le match des Lakers. Une source sûre a affirmé à Pauly que le Tiger Woods du poker avait misé 2 millions de dollars sur la victoire de l’équipe de basket de Los Angeles lors des NBA Championships. Un pari pour le moins mal barré : l’équipe de Jerry Buss a entamé les finales par deux défaites. Ivey a aussi misé des millions sur sa victoire lors d’une des 55 épreuves des WSOP. Pas pour cette fois : il chute en neuvième place, juste avant la table finale. David Benyamine, lui, a annoncé son intention de faire quatre finales cette année : après avoir tenu la tête du classement une bonne partie du Day 2, l’expatrié à fini par chuter loin des places payées.

En table finale du Limit à 1,500$, l’incroyable come-back de Vinny Vihn prenait place sous les yeux ébahis d’une assemblée de médias, superviseurs et spectateurs. L’an passé, je relatais comment, par deux fois, le Vietnamien ne s’était pas présenté pour le second tour d’épreuves où il avait amassé un tapis énorme. A chaque fois, Vinny était rentré dans l’argent (terminant aussi haut que la 20e place dans l’un d’entre eux) sans s’être jamais présenté à l’intérieur de l’Amazon Room, incitant des sites comme Wicked Chops à sortir d’hilarants titres du genre « La chaise de Vinny Vinh fait l’argent pour la deuxième fois consécutive ». Les rumeurs d’addiction aux drogues dures circulaient bon train pour expliquer le comportement erratique de Vinny, qui, avec 20 kilos en moins, la peau grise et le visage émacié, n’était plus que l’ombre de lui-même depuis ses apparitions télévisées quelques années plus tôt. On évoquait aussi la possible implication de la mafia Vietnamienne dans l’affaire, une histoire de dette jamais honorée. Quoi qu’il en soit, Vinh était dedans jusqu’au cou, et personne ne donnait cher de sa peau en cet été 2007.

Un an plus tard, Brandi Hawbaker est morte, mais Vinny Vinh est toujours en vie, même si celle-ci ne tient qu’à un fil. Squelettique, les pupilles dilatées et les mouvements désordonnés, tel un pantin désarticulé, Vinny tient la vedette en table finale de l’épreuve numéro 12. Tous les yeux sont braqués sur lui, autant pour son poker sans faille qu’à cause de ses fréquentes explosions verbales et gestuelles. Vinny secoue les bras, jette les jetons plutôt qu’il ne les pose sur la table, jacasse sans cesse en direction de personne en particulier. Et il accumule les jetons avec maestria. « Il est complètement défoncé », murmure un croupier à côté de moi. La tension est dans l’air : une armée de superviseurs en costard se tient prête à intervenir au moindre incident. Vinny s’agite par vagues dans un mouvement incongru, arrive à se tenir calme dix minutes pour exploser sans prévenir le moment d’après. Au cours d’un pot quelconque, un superviseur s’approche de la table et effleure les jetons de Vinny du revers de la manche. Monumentale erreur. Vinny bondit. « Tu ne touches pas à mes jetons ! Jamais ! Pas toucher ! » La machine est lancée. Vinny est en colère, et tient à le faire savoir. Le pataquès dure bien dix bonnes minutes. Les spectateurs regardent la scène, incrédules. Autour, les cash-games ralentissent à mesure que les curieux se lèvent pour venir observer le curieux ballet.



Finalement, Vinny Vinh démolit son chip-lead et termine en troisième position. Pendant toute la finale, un asiatique baraqué s’est tenu non loin de la table, ne quittant pas des yeux Vinny. Probablement un homme de main envoyé sur place par les sponsors de Vinny pour être sur qu’il ne se fasse pas la malle durant un break. Vinny récolte 99,000 dollars pour sa prestation électrifiante. Quel pourcentage de cette somme va-t-il conserver ? La réponse ne doit pas être loin de zéro.

Chose rare, l’épreuve de 17 heures m’a tenu occupée durant la majeure partie de la nuit. C'était du Omaha High-Low et on y trouvait une tonne de français, dont les tout juste arrivés Antony Lellouche, Michel Abécassis et Pascal Perrault. Mon ami Fred Le Roux a passé le premier tour, de même que Michel et Antony. J’ai déjà pris rendez-vous avec ce dernier pour observer les parties très chères qu’il dispute au Bellagio entre deux tournois.



Enfin, last but not least, en fil rouge de cette journée décidément bien chargée, l'événement majeur : le magnifique parcours de Nicolas Levi dans le No Limit à 2,500 dollars. Un vrai test de mental et d’endurance physique pour l’homme au chapeau que ce tournoi, qui s’est prolongé bien après la fin des autres parties en cours dimanche. A quatre heures du matin, deux douzaines de spectateurs à peine étaient encore là, observant l’ultime table de dix joueurs dans l’attente de la dernière élimination. Le tournoi s’éternisait, et toutes les personnes concernées avaient du mal à tenir debout.

C’est toujours la même chanson lors des veilles de finales : tant que l’on a pas perdu le dernier joueur, tant que la table finale n’est pas décidée, la partie continue. Pour un journaliste de poker, c’est toucher du doigt l’immortalité. La vie éternelle à portée de main. Car quand on est encore en train d’attendre cette foutue d’élimination à quatre heures du matin, vingt heures après être sorti du lit, plus rien n’a d’importance. On a l'impression qu'on pourrait rester là des siècles, debout devant une table, sans rien faire. Il n’y a plus de lendemain. Le temps est suspendu, remplacé par l’horizon infini d’une table de poker.



Et tôt ou tard, mais le plus souvent trop tard, les pendules se remettent à tourner, et un joueur saute, marquant la fin de la journée. Il est cinq heures du matin, et le plus dur commence. A bout de forces, il faut pondre une conclusion, la mettre en ligne, puis sortir du casino sous le soleil levant, prendre la voiture, tâcher de garder les yeux ouverts sur l’autoroute, retrouver le chemin de la maison, et s’écrouler sur le lit pour quelques heures qui vont passer bien trop vite. Pour aussitôt recommencer le lendemain. Immortel, je vous dis.

* * *

Une semaine de bouclée, donc. En sept jours, j’ai passé plus de 80 heures à l’intérieur de l’Amazon Room.

Bilan ? A ma grande surprise, largement positif sur tous les plans. D’une chose, je suis dans une bien meilleure forme physique et mentale par rapport à l’an passé. Je suis debout tous les matin entre huit et neuf heures, en forme, prêt pour la longue journée qui m’attend. Je sacrifie une à deux heures de mon temps libre pour écrire ce blog, et je n’ai pas à me forcer pour le faire. Une fois au Rio, l’ambiance est au beau fixe avec les collègues, le retour de Pauly en salle de presse n’y étant pas pour rien. Harrah’s et ESPN ne me font pas chier, et mis un part un accrochage mineur avec le photographe le plus con de la terre (le même qui m’avait déjà balancé en 2007), je n’ai rien à leur reprocher. Je jongle avec les différentes restrictions sans trop de problèmes, et arrive grosso modo à accomplir la mission que l’on m’a assignée : informer les lecteurs des performances françaises aux championnats du monde.

Un gros facteur qui contribue à cette sérénité ambiante : je suis en terrain connu. Je ne suis plus « nouveau ». J’ai un point de comparaison. En 2007, je n’étais pas préparé pour le marathon qui m’attendait. C’étaient mes premiers WSOP « longue durée » et je n’avais aucune expérience à couvrir une épreuve de plusieurs semaines. D’où des périodes de tilt prolongé, inévitables en milieu de séjour. Cette année, je sais à quoi m’attendre et suis à l’écoute des signaux annonciateurs de fatigue physique et mentale. Aussi, vivre dans une maison, et non dans un casino est un énorme bonus. Mes chances de perdre la moitié de ma bankroll au black-jack après une journée de 24 heures sont quasi nulles.

Ah, sinon, j’aimerais bien vous raconter l’histoire de ce collègue qui s’est réveillé complètement à poil dans le couloir de son hôtel hier matin, sans aucun souvenir de ce qui s’était passé, mais je n’ai plus de place. Quel dommage.

Cliquez-ici pour mon compte rendu du Day 10 des WSOP


Lacey Jones dans le Ladies Event

Red Rock Canyon :









5 commentaires:

JameKing a dit…

Merci Benjo pour tant de courage et de persévérance. Ne faiblit pas !
On est là pour te lire au petit matin et déjà la journée parait plus douce … merci

JameKing

Node a dit…

c'est toujours un plaisir de retrouver ce compte rendu journalier. Merci pour tout ça et pour le reste sur W...
aahhh dans un monde parfait tu aurais le temps de faire ça tout les jours de l'année. (aujourd'hui j'ai mangé des oeufs et à 11h23 je me suis gratté les...) quoique...
Bon courage et GG

Dindin a dit…

Franchement impressionnant, ton blog! Et surtout quand on essaye de s'imaginer les journées de fou que tu dois vivre à Végas, c'est génial que tu l'alimentes encore de telle manière.
Merci pour tout. Bien qu'étant Belge (tiens, au fait, il n'y a pas de Belges aux WSOP?), je me délecte quotidiennement de ta prose et en vient à espérer des prouesses des Français...
Courage
Dindin

Guybrusht3 a dit…

Il est des passions qui ne s'éteigne pas , grace au gardien d'un phare qui jour et nuit veille à sa combustion! Tu fais parti de ces gardiens c'est sur! et grace à toi c'est un peu de poker, de Vegas,de vie autour du jeu, de voyage loin d'ici, qui éclaire chaque matin mes yeux avide de tes lignes!!

merci benjo, donc pour ton travail, ton blog , tes coverages, et pour ta plume ton style qui sont excellent (il a un an tu parlais de ton maître en matière de coverage et de blog(je crois) et t'inquiétais de savoir si tu allais y arriver, rassure toi si aujourd'hui je devais faire ton taf, mon maître ce serais toi probablement)
bon j'arrète de te brosser dans le sens du poile....
continue comme ça et encourage toutes la Team win. de ma part on est a fond derrière eux.

Guybrusht3
http://guybrusht3.free.fr/Blog/

Maximilien a dit…

Merci Benjo pour tes coverages et ton blog.
Comme le dit jameking ça fait passer le temps le matin et ça met de bonne humeur