mardi 24 juin 2008

Place des Grands Hommes

Day 23 & 24 (suite)

Loi de Murphy de ce métier : plus l’histoire est énorme, moins le journaliste dispose de temps pour la raconter.

Cette loi trouve deux corollaires indiscutables, et toujours vérifiés :

1/ La plus grosse histoire se produira toujours au moment où le journaliste est le moins reposé, le plus généralement handicapé par une sortie en boite la veille.

2/ Une grosse histoire en cache généralement une autre, qui se produira forcément moins de 24 heures plus tard.

Lors des WSOP 2007, c’est Bruno Fitoussi et Antony Lellouche qui m’avaient tenu éveillé durant une semaine, disputant deux tables finales à deux jours d’intervalle lors des épreuves de HORSE et de Deuce to Seven.

Cette année, la loi se vérifie à nouveau : le lendemain de la première victoire française aux WSOP depuis dix ans, le Team Winamax trouvait son premier champion du monde.

Que dire de plus sur les fantastiques performances de David Benyamine et Davidi Kitai ?

Je n’oublierai probablement pas de sitôt ces deux journées… Samedi, je m’étais suis éclipsé du Rio très tôt pour assister au Palms à la projection d’un excellent documentaire consacré à la vie d’une de mes idoles littéraires, Hunter S. Thompson. Je suis retourné à l’Amazon Room pile au moment où débutait la finale de l’épreuve de Omaha High-Low.



Dès le début, on pouvait sentir dans l’air que quelque chose se passait. David Benyamine avait un gros tapis. Il gagnait la plupart des pots qu’il jouait. Il touchait beaucoup de jeu, et savait s’écarter du chemin quand il le fallait. Tout l’après-midi, j’ai suivi anxieusement ses progrès, le regardant accumuler des jetons en priant pour que le rush continue.

Dans le même temps, je faisais des aller et retour fréquents entre l’Amazon Room et la Brazilian Room pour m’enquérir de la progression de Davidi Kitai dans l’épreuve de Pot-Limit Hold’em. Au fur et à mesure que le décompte des éliminations augmentait, les chances d’une seconde table finale pour le Team Winamax devenaient de plus en plus réelles.

A minuit quatorze très exactement, Mike Matusow était éliminé par Toto Leonidas. Ils n’étaient plus que quatre à la table, et Benyamine possédait plus de la moitié des jetons. C’était fini. J’en étais sur, rien ne pourrait désormais empêcher David de capturer le titre. Intérieurement, je bouillonnais. Enfin, un français allait remporter un bracelet, dix ans après Patrick Bruel. Et j’étais là pour assister au triomphe. J’ai mis des batteries neuves dans l’appareil photo, sorti le dictaphone du sac, et me suis rendu au pied du podium ESPN où se déroulait la finale, hors du champ des caméras.

Tout s’est passé très vite. David avait déjà gagné le tournoi avant même d’arriver en tête à tête, éliminant Toto Leonidas et Jason Gray en moins de dix minutes, ne laissant qu’une poignée de jetons à Greg Jamison pour tenter un come-back miracle.

Ce qui m’a frappé, c’est le décalage énorme entre la portée de l’événement et la façon si discrète dont il s’est déroulé. J’étais le seul journaliste français présent pour assister au triomphe de Benyamine, tous les autres étaient partis. Dans le public, Stéphane Malhuret et Fred Le Roux étaient scotchés à la barrière, ne loupant pas une miette du spectacle. Fabrice Soulier s’est réveillé en catastrophe, conduisant à toute vitesse sur Flamingo Road pour arriver à la dernière minute avec son appareil photo en bandoulière. Un passionné, un vrai, sans aucun doute. Il était aussi heureux que moi de la victoire de David. Personnellement, j’en avais des frissons.

Il n’y avait pas de caméras de télévision, pas de foule en délire, pas de cérémonie de remise des prix. Le moment le plus important de l'histoire du poker de compétition français s’est déroulé de manière définitivement « low-key », a des années lumières du sacre d’ElkY aux Bahamas, en direct sur Internet devant des dizaines de milliers de spectateurs.

Et finalement, le caractère intime et humble de cette finale convenait parfaitement à la personnalité du vainqueur. Pour David Benyamine, il s’agissait tout simplement d’une journée de poker comme les autres. Au terme du dernier coup de la partie, il n’a pas laissé échappé de cri, il n’a pas brandi le poing. La gloriole et le bracelet, c’est pas trop son truc. L’argent ? C’te blague, le premier prix n’était « que » de 550,000 dollars : David peut gagner ou perdre trois fois cette somme en une seule session de cash-game. Non, la satisfaction principale qu’a tiré Benyamine de cette victoire, c’est de s’être prouvé à lui-même qu’il pouvait être aussi bon en tournoi qu’en cash-game. Pour la première fois, il avait décidé cette année de se consacrer pleinement aux World Series, après s’être fait moquer par ses amis du Big Game qui le trouvaient nul en tournoi. On me l’a déjà dit à de nombreuses reprises : quand David Benyamine se consacre à quelque chose, il y va à fond, entièrement, jusqu’à ce qu’il réussisse. C’est exactement ce qui est en train de se produire cette année : il reste encore trois semaines de festival et David a déjà capturé un titre, atteint deux autres tables finales, plus une demi-finale, et ce dans quatre variantes différentes. Je ne suis pas peu fier d’avoir prédit ce succès durant la première semaine des WSOP, quand Pauly m’avait demandé qui était le meilleur joueur français. J’avais répondu sans hésiter, tellement la réponse me paraissait évidente.

Après la finale, j’ai eu l’immense plaisir de pouvoir poser quelques questions à David. C’est désormais un fait connu : il déteste les interviews. Mais cette fois, il n’avait guère le choix : on était cinq ou six à lui tendre le dictaphone sous le nez. David a répondu humblement et modestement durant une dizaine de minutes, avant de s’éclpiser avec ces mots : « Il est temps d’aller jouer online. » En fait, c’est au Bellagio que David s’est rendu. Moins d’une heure après avoir être venu à bout d’une longue finale de dix heures, Benyamine était déjà assis avec Gus Hansen et les autres dans la Bobby’s Room. Quelques heures plus tard, dimanche midi, on pouvait le voir au départ de l’épreuve de Deuce to Seven à 2,500 dollars. Incroyable. Je ne connais aucun autre joueur qui serait capable de faire ça.

Loi de Murphy de ce métier : plus l’histoire est énorme, moins vous disposez de temps pour la raconter. Après avoir interviewé et pris en photo le vainqueur, il était déjà deux heures du matin. Pourtant, mon travail commençait à peine. Traiter et télécharger les photos, écrire deux compte-rendus, mettre en forme, publier : la victoire de Benyamine et l’accession de Davidi Kitai en table finale de l’épreuve de Pot-Limit m’ont tenu en éveil jusque cinq heures. J’étais en méga-tilt après que mon dictaphone contenant l’interview de Benyamine soit tombé en panne. Ce n’est que le lendemain que j’ai pu récupérer l’enregistrement par un collègue. Mais en rentrant à la maison, j’étais fier et heureux d’avoir eu la chance d’assister à ce moment historique.

Corollaire : Une grosse histoire en cache généralement une autre, qui se produira forcément moins de 24 heures plus tard. Dimanche, pas le temps de souffler après la longue journée de la veille. Il me fallait être sur le pont pour couvrir la seconde finale WSOP du Team Winamax.

Je pense que Davidi ne m’en voudra pas d’avoir pensé cela : je ne croyais pas beaucoup en ses chances au départ de la finale. Les blindes étaient élevées, et son stack petit. A chaque élimination, je constatais la progression de Davidi dans l’échelle des prix, en me disant, « c’est toujours ça de gagné. »

C’est après son double-up contre Lee Watkinson que j’ai commencé à y croire. Le Belge a ensuite lancé une campagne d’agression, relançant deux coups sur trois et éliminant Jan Von Halle sur un gros pot. Chris Bell s’est chargé d’une grosse partie du travail en sortant cinq des neuf finalistes : après trois heures à peine de match, les deux joueurs étaient en tête à tête.

L’instant était crucial : le Team Winamax était à deux doigts de décrocher son premier bracelet WSOP, au terme d’une saison exceptionnelle où ses treize membres ont dominé le circuit européen, capturant un titre et deux finales EPT, et une seconde place WPT.



Une bonne moitié de l’équipe était dans les tribunes pour encourager bruyamment son champion. Beaucoup de supporters belges étaient là aussi. Dans le camp adversaire se tenaient assis une brochette de pros médiatiques : Layne Flack, Erick Lindren (son backer), Gavin Smith… Ils ne prêtaient pas attention au duel, préférant jouer au poker chinois. En milieu de match, Nicolas Levi a parié 1,000 dollars contre Gavin que Davidi allait l’emporter.

L’ambiance était électrique. Au centre de la scène, aucun des deux compétiteurs ne voulait lâcher prise. C’est une bataille avant tout psychologique qui se menait. Davidi, en difficulté au départ, a complètement renversé la vapeur après un call extraordinaire avec hauteur Roi. Chris Bell ne s’en est jamais remis, et à minuit pile, Kitai était déclaré vainqueur après quatre heures de tête à tête.



Explosion dans les tribunes. Grand moment d’émotion. Davidi se précipite pour embrasser son père, ses potes. Il vient de rentrer dans l’histoire : jamais avant lui un joueur belge n’avait capturé de titre WSOP. Le Team Winamax exulte. Après l’EPT, c’est les WSOP qu’un de ses membres décroche. Un succès de plus. Il y en aura d’autres, c’est sur.

Tout le monde était bien crevé au terme de cette longue journée. Plutôt que d’aller se saouler inutilement en boîte ou en strip-club, tout le monde est tombé d’accord pour se retrouver à la villa autour d’un barbecue. Davidi est arrivé après tout le monde, accueilli en héros par ses coéquipiers. Ses traits étaient tirés après la bataille qu’il venait de mener. Il commençait tout juste à réaliser la portée de son exploit.

Moi, je ne suis toujours pas descendu de mon nuage. C’est pour des moments comme ça que je fais ce métier. Durant ces deux jours, j’ai eu tout ce que je voulais de la part des World Series, et même plus.



Liens :

David Benyamine : on s’était donné rendez-vous dans dix ans
Interview de David Benyamine après sa victoire
Davidi Kitai, premier champion WSOP Belge
Compte-rendu du Day 23 des WSOP
Compte-rendu du Day 24 des WSOP

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour - Tout d'abord merci pour votre blog, j'adore votre style et vous nous faites bien ressentir les émotions :)

Question: la Bobby's room, il est impossible d'y aller en spectateur qd les pros y jouent, exact ?

Knacky a dit…

Best blog ever !!

Merci benjo pour ces lignes qui nous permettent de partager tes émotions à des milliers de kms.

Tu fais un boulot superbe

Merci !

Anonyme a dit…

Merci mec, je dois dire que j'ai été vraiment touché par ta vision des choses concernant Matusow et la réalité du changement.

Merci

Bertrand