dimanche 29 juin 2008

All-Nighter

Day 29

Record explosé vendredi : ce ne sont pas moins de seize heures que j’ai passées à l’intérieur de l’Amazon Room. J’étais pourtant arrivé avec deux heures de retard au Rio, mettant de côté l’épreuve de midi (un donkament à 2,000 dollars) pour me concentrer sur le HORSE et les phases finales du tournoi de Short-Handed. Ce magnifique tournoi disposait d’une excellente structure : il a fallu un temps interminable pour déterminer la table finale.

Au beau milieu de la nuit, nous n’étions plus que deux journalistes encore en train de s’affairer sur le banc de presse : moi et Stephen Bartley. Tous les autres collègues avaient déserté le Rio.

Nous avions chacun un poulain à couvrir dans cette épreuve… D’un côté, Davidi Kitai du Team Winamax. De l’autre, ElkY du Team PokerStars.

Interdiction de rentrer se coucher tant que nos joueurs étaient toujours en course. Assis côte à côte, nous étions tous les deux en train d’écrire frénétiquement nos comptes-rendus, quand soudain, Stephen s’est arrêté de taper, levant la tête et énoncent d’une voix lente : « J’ai vraiment honte de l’avouer, mais j’aimerais tellement qu’ElkY saute pour que je puisse aller dormir. »

Mon ami anglais exprimait là le dilemme cornélien bien connu du journaliste poker : pour autant que l’on souhaite aux joueurs que l’on suit d’aller le plus loin possible dans les tournois qu’ils disputent, on se sent toujours coupable de ressentir du soulagement quand ils sautent à une heure raisonnable.

ElkY fut éliminé avant trois heures du matin, libérant Stephen et me laissant seul pour encourager Davidi. A ce stade, j’étais moins là pour écrire un article que pour servir de soutien moral à Davidi. J’aurais très pu rentrer à la villa et attendre son coup de fil m’annonçant, ou pas, son accession en table finale. L’article aurait très bien pu s’écrire tout seul depuis la maison. Mais je tenais à être présent devant la table. Pour que Davidi ne se sente pas seul. Pour assister à un nouveau chapitre de sa belle histoire aux World Series.

Le spectacle était des plus incongrus dans la Brazilian Room. Ne restait qu’une seule table encore active, la « finale avant la finale » : sept joueurs étaient assis autour de la table, et il fallait encore obtenir une élimination pour conclure (provisoirement) la partie. Le silence était total parmi les joueurs, spectateurs, superviseurs et médias. Ne subsistait que le cliquetis des jetons, lui-même au ralenti. La partie était maintenant en cours depuis quinze longues heures. Derrière le cordon, quelques-uns dormaient, et à la table, ils étaient une bonne majorité à vouloir faire de même. Steve, le superviseur, seul capitaine encore sur le pont à cette heure tardive, s’est fait livrer son petit déjeuner directement à la table, le veinard.

Finalement, la situation s’est débloquée d’un coup : tout le monde savait que ce serait l’un des deux petits tapis qui serait éliminé en septième place, manquant la finale d’un cheveu. Davidi était en difficulté, mais c’est finalement l’autre short-stack qui a mordu la poussière. Soulagement : je ne suis pas resté pour rien, et Davidi accède à sa seconde table finale des World Series of Poker, avec un tapis minuscule cependant. Pas grave, quoi qu’il arrive il sera assuré de remporter au moins 120,000, pour devenir le plus gros gagnant du poker Belge.

Plus tôt, dans l’après-midi, je croisais dehors mon ami Ramzi Jelassi, un jeune pro Suédois un peu en galère après avoir perdu son contrat de sponsoring en fin de saison dernière. Ramzi possède un grand sens de l’humour, et c’est avec le sourire qu’il me fait quelques confessions désabusées. « J’aurais mieux fait de finir mes études. J’ai commencé à jouer au poker pour devenir riche, par pour faire la connaissance de criminels. Avant de jouer, je n’en connaissais aucun. Maintenant, j’en connais plus de vingt. Putain de milieu niqué. Quand tu gagnes dans un casino, t’a les boules qu’on vienne te faire les poches. Quand tu gagnes sur Internet, tu flippes qu’on te pirate ton compte. »

Le poker est un milieu rempli de pourris, d’enculés et de fils de putes et bien souvent, c’est dissimulés sous un costard qu’ils poursuivent leurs sombres manigances. Depuis le début du HORSE à 50,000$, j’assiste malgré moi au triste spectacle de ces « agents de joueurs » qui gravitent autour des tables, excités à la perspective de signer un nouveau contrat juteux. Je n’éprouve rien que du mépris pour ces vautours assoiffés de pognon. Ils n’y connaissent rien en poker, ils ne peuvent même pas se targuer d’éprouver un quelconque intérêt pour ce jeu. Des requins en provenance de la NBA, de la NFL, d’Hollywood, parachutés dans le circuit pro, prêts à en sucer le sang jusqu’à la dernière goutte. La seule chose qu’ils ne pourront pas acheter, hélas, c’est la dignité.

Tandis que l’épreuve de HORSE atteint petit à petit ses phases finales, ils sont là, à papillonner autour des tables (démunis de badge de presse, ils doivent graisser la patte des superviseurs pour pouvoir passer), à la recherche d’un joueur ne portant pas de logo à la chemise. Dans leur sac à dos, des liasses de billets, prêtes à être dégainées en échange d’un logo qui sera bien visible lors de la retransmission télé.

Si je hais les maquereaux du poker, je déteste tout autant leurs putes. Et hier, j’en avais une belle sous le nez, en train de s’exhiber à quelques mètres du banc de presse. Une blondasse Italienne, je connais pas son nom, probablement dépourvue du moindre talent aux cartes, mais en revanche équipée d’un gros cul et de gros nichons bien visibles et bien mis en valeur. Il fallait la voir étaler sa marchandise devant l’un de ces agents vampires. Toutes les trente secondes, elle se passait la main dans les cheveux en rajustant son soutien gorge, faisant rebondir ses deux ballons gigantesques. Dans sa main, un exemplaire d’un magazine de poker Italien : elle a posé nue pour la couverture. Une opération publicitaire qui lui a coûté la peau des (jolies) fesses. Cela fait trois semaines que je la vois courir après les Johnny Chan, les Todd Brunson, tous les pros connus, tendant désespérément de s’introduire dans le milieu. Quand elle a appris que Yuestud travaillait pour Everest, elle ne l’a plus quitté d’une semelle, dans l’espoir vain de se voir offrir des entrées de tournois. Quelle bassesse, quelle vulgarité. Ce triste spectacle représente tout ce que je déteste dans le poker. Je préférerais me couper un bras que de donner de l’exposition médiatique à ces gens tristes, tellement tristes à mourir à force de se prendre trop au sérieux. Jusqu’à quel point les gens sont capables de descendre pour se faire un nom ?

Mais passons. Après cette nuit agitée, il est plus de six heures du matin quand je sors du casino : le soleil me pique les yeux. L’autoroute 15 est deserte. J’arrive à la villa en moins de huit minutes. Tout le monde dort. Je programme le réveil pour me donner six heures de sommeil. Un marathon de plus dans la boîte, en attendant le prochain. Il me reste moins de vingt jours à tenir : je peux maintenant apercevoir le bout du tunnel.

Compte-rendu du Day 29 des WSOP

3 commentaires:

eloi simonnet a dit…

faut avoir des gros nichons pour se faire inviter par julien à jouer ?ah merde...

Anonyme a dit…

LOL

Sombre description du milieu pro que tu nous fait là mon petit Benjo.
C'est bien que tu passes pas les sales détails sous silence.

Merci pour ton blog et GL

Xerxes

D8 a dit…

c'est vrai qu'il doit y avoir pas mal de requins qui gravitent la dedans. Tu as raison de le signaler, et de montrer l'envers de sin City..