mercredi 12 mars 2008

Bigger than life

J'ai appris une nouvelle terriblement triste qui me laisse sans voix, et sans mots. Un de mes collègues et amis dans le monde des médias est décédé la semaine dernière, victime d’un long cancer. Il avait à peine 34 ans. J'ai souvent eu l'occasion de le dire dans ce blog : si je prends autant de plaisir à exercer mon métier, c'est grâce à tous les gens formidables que j'ai l'occasion de rencontrer dans les salles de presse du monde entier. Barron Vangor Toth en faisait partie.

J’ai rencontré Barron lors des World Series of Poker 2007. Impossible de manquer l’américain dans les couloirs du Rio : avec ses deux mètres dix et ses 200 kilos, il ne passait pas inapercu, partout où il allait. Durant mes longues journées de travail, je traînais souvent avec mon ami Ed Sevilliano, qui écrivait pour Gutshot. Comme Barron écrivait aussi pour Gutshot, j’ai logiquement fini par passer de plus en plus de temps avec lui. Comme moi, Barron était présent chaque jour au Rio pour couvrir les épreuves. Et forcément, quand on passe six semaines consécutives à côtoyer quelqu’un tous les jours, cela finit par créer des liens. J’ignorais tout de la maladie qui le rongeait. Barron savait que ses jours sur cette terre étaient comptés, et avait fait le choix courageux de ne pas s’étaler plus sur ce fait, ne cherchant pas à s’attirer la pitié ou les excuses, préférant continuer à vivre comme si de rien n’était.

Avec la carrure qu’il supportait, Barron était avare de mouvements, et se déplaçait lentement. Ses allers et retours entre la salle de tournoi et la salle de presse étaient peu fréquents. Mais chaque fois que je l’observais du coin en l’œil en train de rédiger un article sur son ordinateur, je me réjouissais d’avance à l’idée d’aller lire une nouvelle pépite sur le site de Gutshot. Pour Barron, couvrir un tournoi de poker n’avait rien à voir avec le fait de compter des hauteurs de tapis, ou de relater des showdowns éculés déjà vus mille fois. Non, avec Barron, on avait plutôt droit à des vignettes, des tranches de vie, des instantanés d’humanité qui faisaient prendre au poker une autre dimension, bien au-delà des cartes, des jetons, des bad-beats et des millions. Souvent, le rédacteur en chef de Gutshot fulminait en voyant arriver un nouvel article de Barron sur le site. Car le bougre aimait bien s’étendre. Souvent, on devait raccourcir ses textes. Il prenait son pied à écrire des kilomètres de pages sur des coups à priori anodins, transformant une main banale en une saga épique, grâce à de subtiles descriptions des gestes, attitudes et paroles des joueurs. A la fin de la lecture, on avait toujours l’impression d’avoir appris quelque chose de profond sur la nature humaine. Si je n’avais qu’une aspiration dans ce métier, c’est de pouvoir un jour m’approcher, rien qu’un peu, de ce genre de talent.

Mais derrière le journaliste se cachait aussi, et surtout, une des personnes les plus sympathiques que j’ai jamais eu l’occasion de croiser dans cette industrie. Barron écrivait beaucoup, mais parlait peu, préférant écouter ses semblables la plupart du temps. Toujours en alerte, il ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui. Il était drole aussi. En une phrase ironique, il pouvait parfaitement résumer une situation. J’ai travaillé presque chaque jour lors des six semaines que j’ai passé à Las Vegas l’été dernier, rédigeant continuellement des articles, comptes-rendus et interviews. Souvent, je craquais nerveusement et laissais exploser ma frustration dans de longues tirades sarcastiques et désabusées, déversant des torrents d’insultes à propos des organisateurs, des joueurs et de finalement à peu près tout le monde. Barron m’écoutait en silence, et puis finissait par dire, sérieux comme un pape : « Benjo, tu es l’une des personnes les plus drôles que j’ai eu l’occasion de rencontrer. » Je répondais par un rire, car il avait tout compris : mes sarcasmes n’étaient qu’un jeu, une soupape servant à évacuer la pression accumulée. Vers la fin des WSOP, Barron me demandait souvent si j’allais revenir aux Etats-Unis. Il voulait que je lui rende visite dans le Connecticut, me disant que j’aurais plu à sa famille et ses amis. Si seulement j’avais su qu’il ne lui restait plus que quelques mois… Il n’y a pas longtemps, il m’avait contacté pour me demander si je voulais rédiger des articles en anglais pour Gutshot. Je lui avais répondu que, bien que flatté par cette proposition, je n’estimais pas avoir une assez belle plume pour écrire sur le même site que lui.

Cela peut paraître étrange de rédiger un hommage aussi long à propos de quelqu’un que je n’aurai finalement connu qu’un mois et demi. Mais j’ai envie de croire que ce n’est pas la quantité, mais la qualité des rapports que l’on entretient avec les gens que l’on croise au gré des voyages, qui compte vraiment au final. Et des rencontres comme celles-ci, j'ai la chance de pouvoir dire que j'en ai vécu des tas depuis les débuts de mon étrange voyage dans le monde du poker.

Ses histoires resteront publiées le plus longtemps possible, je l’espère, sur les sites pour lesquels il a travaillé, et en particulier celui de Gutshot. Je ne peux que fortement vous conseiller de vous replonger dans la couverture des WSOP 2007 que Barron avait effectuée avec Ed, Jennifer et Stephen. Leur travail, contrairement au mien et à celui de beaucoup d’autres, ne se démode pas et peut-être relu avec la même fraîcheur, presque un an après les faits.

En juin prochain, je vais retourner à Las Vegas pour couvrir les World Series of Poker 2008. Barron ne sera pas là pour nous raconter ses belles histoires. L'absence de ce grand bonhomme va laisser un grand vide.

Liens :

Nécrologie par Dan Michalski

Le coverage de Gutshot aux WSOP 2007

"Poker Diagonals : Goofus and Gallant" : un des nombreux joyaux écrits par Barron aux WSOP. A lire !

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